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Full text of "Les débats du clerc et du chevalier dans la littérature poétique du moyen-age : étude historique et littéraire suivie de l'éd. critique des textes"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/lesdbatsduclerOOoulm 


LES  DEBATS  DU  CLERC 

ET  DU  CHEVAXIER 


LES 


DÉBATS  DU  CLERC 


ET  DU  CHEVALIER 


DANS  LA  LITTÉRATURE  POÉTIQ.UE  DU  MOYEN-AGE 


ETUDF,     HISTORiaUF.     ET     LITTERAIRE     SUIVIE     DE     L  EDITION     CRITIQ.UE 

DES    TEXTES 


PAR 

Charles    OULMONT 

Docteur  ès-lettres 


PARIS 
LIBRAIRIE   HONORÉ   CHAMPION,    ÉDITEUR 

5,  Quai  Malaquais,  5 

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THE  INSTITUTF  OF  Ï/ECV'FVAL  STUDILS 
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fO  6,  CAr.'AOA, 


MARI  8 


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Dans  le  sujet  que  nous  avons  traité,  par  la  diversité  des 
matières  elle-même,  nous  avons  été  plus  d'une  fois  amené  à 
recourir  à  l'obligeance  et  à  l'érudition  de  nos  maîtres  ou  de 
nos  amis.  C'est  pour  nous  un  devoir  autant  qu'un  plaisir 
d'adresser  un  remercîment  à  tous  ceux  qui  nous  ont  aidé  : 
à  M.  Mario  Roques  d'abord,  qui  a  lu  et  relu  notre  manus- 
crit, avant  d'en  surveiller  l'impression  ;  il  est  superflu  de  dire 
avec  quelle  sagacité  et  quelle  précision  il  s'est  acquitté  de  cette 
tâche  maussade;  à  M.  Alfred  Jeanroy,  qui  a  consenti  à  être 
notre  rapporteur  et  dont  la  science  médiévale  nous  a  été  d'un 
précieux  secours  ;  à  M.  G.  Baist,  qui  a  causé  avec  nous  plus 
d'une  fois  de  notre  travail,  et  qui  allie,  comme  chacun  sait, 
la  finesse  critique  à  l'étendue  des  connaissances  ;  à  M.  Gédéon 
Huet,  dont  nous  ne  saurions  assez  reconnaître  la  bonne  grâce, 
à  M.  Finke;  à  M.  Asal. 

C'est  M.  Joseph  Bédier  qui  nous  conseilla  d'écrire  un 
volume  sur  le  débat  du  clerc  et  du  chevalier  ;  il  s'est  toujours 
intéressé  à  la  réalisation  de  son  désir  avec  une  sollicitude  qui 
nous  est  chère.  M.  Antoine  Thomas,  dans  ses  conférences  lexi- 
cographiques  du  jeudi  aux  Hautes-Etudes,  nous  a  révélé  l'attrait 
et  l'utilité  de  l'étude  minutieuse  d'un  passage  ou  même  d'un 
mot  ;  grâce  à  sa  méthode,  nous  avons  essayé  l'explication  des 
termes  difficiles  de  nos  textes.  M.  F.  Brunot,  qui,  depuis  de 
longues  années,  nous  a  guidé  parmi  les  difficultés  de  la  philo- 
logie et  nous  y  a  soutenu  avec  une  affectueuse  persévérance, 
nous  a  permis  de  mener  à  bien  l'édition  des  poèmes. 
M.  Paul  Meyer  nous  a  autorisé  à  reproduire  le  texte  de  Melior 
et  Ydoine  et  celui  du  Florence  (anglo-normand),  publiés  par  lui 
dans  la  Romania  :  qu'il  soit  assuré  de  notre  respectueuse  gra- 
titude. 


LISTE 

DES  TEXTES   ET   DES   OUVRAGES   LE   PLUS   SOUVENT  CITÉS 


Cannîna  Biirann,  latcinischc  und  dcutschc  Licdcr  und  Gedichtc  cincr 
Hs.  des  XIII  Jahrhundcrts  aus  Benedictbeucrn,  hcr.  von  J.-A.  Schmcller 
vierte  unvcrundcrtc  Auflagc.  Breslau,  1904,  in-8,  275  pp. 

Li  FaUel  don  Dieu  d'avioiirs,  extrait  d'un  nis.  de  la  Bibl.  Royale,  p.  p. 
A.  Jubinal.  Paris,  1834,  in-So'. 

De  Venus,  la  déesse  d'amor,  p.  p.  \V,  Foerstcr.  Bonn,  1880,  in-i6,  67  pp. 

Nouveau  Recueil  de  fabliaux  et  coûtes  inédits  des  poètes  français  des  XII^,  XIII^^ 
XIV^ et XV^ siècles,  p.  p.  Méon.  Paris,  1823,  2  vol.  in-80,  tome  I,  353- 
363  :  Ci  commance  de  Htieline  et  d' Aiglantine . 


A.  Graf,  Miti,  leggende  e  stipersti^ioni  del  medio  evo,  Turin,  1892-93,  2  vol. 
in-80. 

E.  Langlois,  Origines  et  sources  du  Roman  de  la  Rose,  Paris,  1890,  in-8°, 
203  pp. 

M.  Allan  Neilson,  The  oris^ins  and  sources  of  the  Court  of  Love ,  publié 
dans  Studies  and  notes  in  Philology  and  Littérature,  VL  Boston,  1899, 
284  pp. 

J.  Schreiber,  Die  Vaganien-Strophe  der  Mittellateinischen  Dichtung.  Eiu  Bei- 
trag  zur  Carmina  Burana  Frage,  Strasbourg,  1894,  in-8%  204  pp.  2. 


1.  Tiré  à  loo  ex.  (Bibl.  nat.,  Rés.  Ye  4196). 

2.  Pour  les  autres  ouvrages  cités,  cf.  les  divers  chapitres,  notes  au  bas  de  pages» 


P<3 
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MANUSCRITS 

CONTENANT  LES  DÉBATS  FRANÇAIS  DU  CLERC  ET  DU  CHEVALIER 


Florence  et   Blanchejîor  »  : 

Paris,  B.  N.  fr.  191 52  (fin  du  xiir  s.)  fol.  41 1^  à  42*^; 
fr,  1593  (fin  du  xiir  s.)  123  »  à  123  bisd  j 
fr.  837  (fin  du  xiii*  s.),  fol.  38 ^  à  40»  ; 
fr.  795  (fin  du  XIII'  s.),  fol.  7b  à  10 ». 
Bibliothèque  de  Vienne,  ms.  21212. 

Florence    et   Blanchejîor  (anglo-normand)  : 

Bibl.   Philipps,  n»   25970,  fol.  29  ro5. 
Melior  et  Idoine  : 

Bibliothèque  de  l'Université  de  Cambridge,  mss.  Gg.  li.,  fol.  474  4. 
Hueline  et  Aiglentine  : 

ms.  de  Berne,  354,  n**  65  5. 

1.  Publié   par  Barb.izan  et    Méon    (Paris,   t8o8),  Fabliaux  et    Contes   des    Poètes 
français  des   XII',  XIII",  XIV'  et  XV'  siècles,  tome  IV,  p.  3^4,  d'après  le  ms.  191 5 2 

seulement. 

2.  Publié  parWolf,  dans  :  Denkschr.  der  IVien.  Ak.,  1864,  p.  141.  C'est  un  ms.  du 
XIV*  s.  (parchemin)  de  55  AT.  in-fol. 

3.  Publié  par  M.  Paul  Meyer,  Romania  (avril  1908),  p.  224. 

4.  Publié  par  M.  Paul  Meyer,  Romania  (ib.),  p.  257. 

5.  Publié  par  Méon,  Nouveau  Recueil,  I,  353. 


INTRODUCTION 


Avant  d'étudier  les  débats  du  clerc  et  du  chevalier,  nous 
devons  indiquer  les  éditions  qui  en  ont  été  données,  et  les 
travaux  de  quelque  importance  dont  ils  ont  été  l'objet.  L'un 
de  ces  débats,  le  Concile  de  Remiremont,  en  vers  latins  a  été 
publié  par  G.  Waitz  ^  Un  autre  poème  \^\.m,Phyllis  et  Flora, 
a  été  publié  par  Schmeller  dans  le  recueil  des  Carmina  BiiranUy 
et  en  outre  par  d'Aretin,  par  Th.  Wright  et  par  B.  Hauréau  -. 
Barbazan  et  Méon  ont  édité  une  version  française  de  Florence 
et  Blanchefleur  ',  et  Méon  seul  a  publié  un  autre  débat  fran- 
çais, i/w^//w^  et  Eglantine"^.  Wolf  en  1860  a  édité  une  autre 
version  de  Florence  et  Blanchefleur  ;  enfin  M.  P.  Meyer  a  donné 
une  édition  critique  de  deux  poèmes  anglo-normands, 
Melior  et  Idoine  et  la  Geste  de  Blancheflour  et  de  Florence  K 

Indépendamment  de  ces  éditions,  les  débats  du  clerc  et  du 
chevalier  ont  fourni  matière  à  divers  travaux  d'histoire  et  de 
critique.  M.  Hauréau  a  recherché  de  quel  pays  est  l'auteur  de 
Phyllis  et  Flora,  et  conclu  qu'il  était  italien  ^.  M.  G.  Huet 

1.  Dans  Zeitschrift  fiïr  deutsches  Alterthum  (y.  VII,  p.  160). 

2.  F.  d'Aretin,  dans  Beytràge  fur  Gcschichte  und  Litteratur,  (VII,  302.)  — 
Th.  Wright  dans  Latin  poems  atlribiited  à  W.  Mapes,  p.  258.  —  B.  Hauréau 
dans  Notices  et  extraits  de  quelques  mss.  latins  de  la  BiU.  nat.  (t.\7,  p.  278). 

3.  Fabliaux  et  contes  des  poètes  français  des  xiie,  xiiie,  xive  et  xve  siècles, 
(Paris,  1808,  t.  IV,  p.  354). 

4.  Nouveau  recueil  de  fabliaux  et  contes  inédits.  (Paris,  1823,  1. 1,  p.  353). 

5.  Remania  (avril  1908,  le  i^r  p.  237  et  suiv.,  le  2e  p.  224  et  suiv.). 

6.  Notices  et  extraits  des  mss.,  t.  XXIX,  p.  305  et  suiv. 


XIV  CHARLES   OULMONT 

posa  la  même  question  à  nouveau  et  la  résolut  en  prouvant 
que  l'auteur  de  Phyllis  était  français  \  M.  Schreiber  parle  assez 
longuement  de  PhyJlis  et  Flora,  en  étudiant  le  rythme  goliar- 
dique.  Waitz,  M.  P.  Meyer^  et  M.  E.  Langlois  ^  ont  conclu  à 
l'antériorité  du  Concile  de  Remiremonl  sur  Phyllis  et,  par  con- 
séquent, sur  les  versions  françaises. 

M.  E.  Langlois,  dans  son  livre  sur  les  Sources  du  Roman  de 
la  Rose,  fait  à  nos  débats  une  place  importante.  Il  donne  de  la 
plupart  de  ces  débats  une  courte  analyse,  examine  l'influence 
qu'ils  ont  eue  sur  l'œuvre  de  G.  de  Lorris,  et  note  que  Phyllis 
et  Florence  contiennent  déjà  les  éléments  essentiels  du  Roman 
de  la  Rose,  le  cadre,  une  allégorie,  l'Amour.  Quelque  temps 
avant,  G.  Paris,  en  rendant  compte  du  livre  de  Trojel  "^  sur 
les  cours  d'amour  exprimait  l'idée  que  le  Concile  de  Remiremont 
n'était  en  aucune  manière  un  reflet  de  la  société  médiévale. 
M.  Graf  s'intéressa  surtout  à  la  question  du  Verger  d'amour  : 
il  montra  les  poètes  profanes,  empruntant,  pour  parer  les  scènes 
de  l'amour  humain,  plusieurs  des  traits  dont  on  était  convenu 
de  peindre  le  paradis  K  Mais  son  œuvre  avait  pour  but  surtout 
de  nous  faire  suivre  le  développement  des  légendes  et  des 
superstitions  sur  l'enfer  et  le  paradis  si  nombreuses  au  moyen 
âge  :  il  a  vu  que  le  paradis  était  alors  conçu  d'une  manière  si 
réaliste  et  si  tangible,  qu'il  ne  différait  guère  d'un  joli  paysage, 
avec  cette  différence  que  le  printemps  céleste  est  éternel. 
En  1899,  M.  Neilson  consacra  un  livre  entier  aux  sources  et 

1.  G,  Huct,  Sur  V origine  du  poème  de  Phyllide  et  Flora  (Romania,  XXII, 

p.  536-541). 

2.  Romania  y  (XV,  p.  333). 

3.  Origines  et  Sources  du  Roman  de  la  Rose,  p.  6. 

4.  Middelalderens  Elskovshoffer  Literatur  historik  af  E.  Trojel.  Copen- 
hague, Reitzel,  1888,  in-S.  Compte-rendu  de  G.  Paris  dans  Journal  des 
Savants,  1888,  pp.  664-675  et  725-736  :  «  Dès  lors  que  prouvaient  les 
liftions,  sinon  le  goût  qu'avait  Timagination  du  moyen-âge  pour  certains 
cadres  et  certaines  formules,  notamment  pour  la  discussion  d'une  thèse  en 
forme  de  débat,  ce  qui  amenait  tout  naturellement  à  la  fomie  d'une  con- 
testation judiciaire,  avec  plaidoyers,  juges  et  arrêts  »,  p.  730. 

5.  T.   I,  p.    I-l'i2. 


INTRODUCTION  XV 

origines  de  la  cour  d'amour.  Tous  nos  poèmes  y  sont  analysés 
et  l'auteur,  en  rapprochant  des  débats  du  clerc  et  du  chevalier, 
des  poèmes  français,  provençaux,  italiens,  anglais^  allemands, 
où  l'allégorie  d'une  part  et  un  débat  sur  l'amour  se  rencontrent, 
donne  une  idée  générale  des  débats  amoureux  dans  la  littérature 
européenne  au  moyen-âge;  mais  nos  débats  ne  forment  qu'une 
partie  infime  de  son  œuvre  ;  sur  leurs  dates,  leurs  rapports,  il 
se  borne  à  citer  l'opinion  de  ses  devanciers  '.  Il  mentionne 
quelques  œuvres  antérieures  où  les  vices  et  les  vertus  sont 
personnifiés,  et  quelques  œuvres  postérieures,  qui  sont  des 
prolongements  du  débat,  ou  de  la  cour  d'amour. 

A  propos  d'un  de  ces  prolongements,  M.  W.  Foerster,  qui 
a  publié  une  édition  critique  de  Fénus  la  déesse  cfAmor  se 
demande  si  ce  poème  du  xiii*^  siècle  ne  serait  pas  antérieur  aux 
nôtres  -. 

Tels  sont  les  critiques  ou  les  éditeurs  qui  ont  mis  à  des 
degrés  divers,  leurs  soins  à  éclairer  les  questions  que  nous 
voulons  aborder  à  notre  tour. 

Il  nous  semble  qu'il  faut  d'abord  étudier  le  cadre  du  débat,. 
en  recherchant  son  origine,  ses  développements  successifs  ;  puis 
nous  essaierons  de  peindre  les  personnages  du  clerc  et  du  che- 
valier, d'après  les  textes  juridiques  et  littéraires  du  moyen-âge, 
et  de  faire  la  s^mthèse  des  arguments  énoncés  dans  le  débat, 
pour  ou  contre  chacun  d'eux.  Nous  classerons  les  poèmes  qui 
nous  ont  conservé  ce  débat,  et  nous  étudierons  la  langue  des 
copistes  et  des  auteurs  français,  afin  de  localiser  et  de  dater  les 
textes.  Enfin  la  réédition  du  Concile  de  Remiremont,  de  Phyllis 
et  Flora,  d'Hueline,  des  deux  poèmes  anglo-normands,  l'édition 


1.  Le  livre  de  M.  Neilson  est  donc  précieux,  si  l'on  désire  connaître  l'en- 
semble des  livres  qui  se  rattachent,  de  près  ou  de  loin,  à  la  Cour  d'Amour^ 
mais  le  nombre  même  des  auteurs  et  des  ouvrages  cités  ou  étudiés  obligeait 
M.  N.  à  parler  de  chacun  d'eux  d'une  façon  sommaire.  Il  mentionne  des 
noms  que  nous  avons  négligés,  parce  qu'il  s'intéresse  plus  à  l'allégorie  qu'au 
débat  lui-même,  alors  que  le  débat  est  le  fond  de  notre  étude. 

2.  Page  48. 


XVI  CHARLES   OULMONT 

critique  des  versions  françaises  de  Florence  et  Bîanchejïeur,  du 
Fabel,  une  analyse  détaillée  de  Vénus  la  déesse  permettront  aux 
lecteurs  de  juger  par  eux-mêmes,  du  débat  du  clerc  et  du 
chevalier  dans  ses  diverses  formes.  Des  notes  explicatives  et  un 
glossaire  des  mots  rares  ou  techniques  rendront  plus  aisée  la 
lecture  des  poèmes. 


CHAPITRE     PREMIER 


LE    CADRE    DU    DEBAT 


Il  y  a  dans  nos  débats  deux  parties  d'inégale  longueur,  et 
dont  l'importance  varie  suivant  la  fantaisie  des  trouvères  : 
d'une  part  le  débat  lui-même,  d'autre  part  tout  ce  qui  lui  est 
extérieur,  et  c'est  ce  que  nous  appellerons  le  cadre  :  ce  cadre 
est  plus  ou  moins  vaste,  plus  ou  moins  joli,  mais  sauf  dans  un 
de  nos  poèmes,  il  se  retrouve  partout  avec  de  nombreux  traits 
communs. 

Le  poème  qui  en  est  dépourvu  est  le  Concile  de  Remiremont. 
Le  cadre  apparaît  dans  Phyllis,  et  déjà  avec  des  traits  précis  qui 
font  songer  au  Paradis  Terrestre,  mais  à  un  paradis  plus  païen 
que  chrétien.  Dans  les  poèmes  français  au  contraire,  la 
description  du  verger,  que  complète  celle  du  Palais  d'amour, 
est  inspirée  du  paradis  de  la  Genèse  et  du  temple  de  l'Apo- 
calypse à  la  fois.  Melior  et  Ydoine,  où  le  débat  est  plus  serré, 
réduit  singulièrement  le  cadre.  Dans  le  Florence  anglo-normand, 
nous  trouvons  réuni  en  une  centaine  de'vers  tout  ce  qui  était 
éparpillé  dans  les  autres  versions  :  le  Paradis  Terrestre  et  le 
Paradis  Céleste  s'y  confondent  à  chaque  instant. 

Le  cadre  est  utile  aux  poètes,  et  devait  plaire  à  leurs  lec- 
teurs :  sans  ce  cadre,  peut-être  on  n'eût  pas  goûté  le  débat. 
Celui-ci  prend  grâce  à  celui-là  les  allures  d'un  conte.  Mais  il 
importe  de  n'être  pas  dupe  du  procédé,  et  de  faire  avec  netteté 
la  part  des  deux  éléments.  Nous  avons  parlé  de  conte  ;  en  effet, 
pareils  à  des  contes  de  fées,  nos  débats  enjolivés  par  le  cadre 
ont  pourtant  un  fond  de  psychologie  et  de  satire  qu'il  convient 
de  démêler.  Les  oiseaux  deviennent  des  chevaliers,  les  objets 

1 


CHARLES   OULMONT 


matériels  s'animent,et  tout  concourt  à  envelopper  le  débat 
d'amour  dans  des  nuages  de  poésie.  D'ailleurs,  si  ce  cadre  était 
pour  plaire  à  la  société  polie  de  cette  époque,  il  n'a  pas  cepen- 
dant toute  l'ampleur  ni  tous  les  raffinements  qu'on  n'eût  pas 
manqué  d'y  introduire  un  peu  plus  tard,  et  qu'on  a  introduits 
en  eftet  dans  d'autres  poèmes.  Cest  un  exercice  d'école  et  on 
le  traite  comme  tel.  Guillaume  de  Lorris,  malgré  son  talent  ne 
parviendra  pas  à  le  rajeunir  ;  il  en  est  de  cela  comme  de 
certaines  piécettes  en  vers  du  xv*  ou  du  xvi*  siècle  :  on  les 
admire,  on  s'y  plaît,  tant  qu'on  n'en  a  pas  lu  assez  pour 
s'apercevoir  de  l'artifice  ^ 

Il  faut  distinguer  dans  le  cadre  (et  je  prends  le  mot  dans  son 
sens  le  plus  général),  d'une  part  les  jeunes  filles,  d'autre  part 
le  verger  et  le  palais  du  Dieu  d'amour,  qui  n'est  qu'un  prolon- 
gement du  verger,  séparé  de  lui  par  un  pont  de  fleurs,  semble- 
t-il,  et  dans  le  verger,  dans  le  palais,  dans  toute  la  cour  du 
dieu,  chantres,  conseillers,  messagers,  champions,  les  oiseaux 
en  foule  innombrable  :  ils  emplissent  l'air  de  leurs  cris  et  de 
leurs  gazouillis  sans  fin,  ils  sont  juges  à  l'occasion,  et  cavaliers 
servants,  protecteurs  des  dames  pour  lesquelles  ils  se  battent. 
Enfin,  flottant  sur  toutes  ces  merveilles,  le  souffle  du  prin- 
temps, d'un  printemps  éternel. 

—  Les  deux  amoureuses  du  débat,  qu'elles  soient  pucelles  ou 
dames  suivant  les  poètes,  sont  parées  des  grâces  de  cette  nature 
printanière.  Elles  sont  elles-mêmes  un  reflet  du  printemps,  elles 
sont  plus  belles  que  des  femmes  et  semblables  à  des  déesses. 
Les  poètes,  pour  représenter  avec  une  égale  justice  la  thèse  du 
clerc  et  celle  du  chevalier,  accordent  aux  deux  amoureuses  la 
même  beauté.  Ils  essaient  de  paraître  impartiaux,  et  cela 
suffit  à  voiler  leur  partialité  certaine  en  faveur  du  clerc. 

Le  nom  des  héroïnes,  on  l'a  déjà  remarqué  %  est  le  plus  sou- 

1 .  L'auteur  du  Florence  anglo-normand  montre  à  quoi  devait  aboutir  ce 
jeu  scolaire  :  le  cadre  dont  le  but  premier  était  d'être  la  parure  du  débat, 
n'est  plus  qu'une  tirade  de  rhétorique.  C'était  inévitable. 

2.  M.  Langlois  observe  qu'un  nom  ne  se  donne  guère  au  hasard,  et 
qu'au  moyen-âp;e  dans  la  société  raffinée  on  donnait  aux  femmes  des  noms 
de  fleurs  (Op.  cit.,  p.  38-39). 


LE   CADRE    DU    DEBAT  3 

vent  dans  nos  débats,  comme  dans  d'autres  poèmes  du  moycn- 
hge,  un  nom  de  fleur.  Ainsi,  Guillaume  de  Lorris  appellera  la 
femme  du  nom  exquis  de  la  Rose,  comme  les  poètes  ont  appelé 
les  amoureuses  dans  nos  débats  Phyllis,  Flora  \  Eglantiue, 
Florence,  Blanchefleur ,  ou  bien  la  meilleure  (Melior),  la  plus 
apte,  la  plus  capable  (Idoine)  (?)  :  ces  noms  sont  par  avance, 
un  gage  de  ce  que  sont  celles  qui  les  portent,  symboliques  et 
suaves.  Que  valent  à  côté  d'eux  les  noms  réels,  prosaïques,  des 
chanoinesses  de  Remiremont  ? 

Toutes  ces  femmes  —  ces  déesses  —  sont  merveilleuses  : 
«  non  sunt  formae  virginum,  sed  forma:  divinae  ^•.  »  Si  les 
poètes  n'insistent  pas  sur  leurs  qualités  physiques,  c'est  que 
cela  n'est  pas  nécessaire.  Leurs  vêtements  doivent  être  dignes 
de  leur  beauté  :  aussi,  les  trouvèies  les  décrivent-ils  par  le 
menu.  Les  poètes  des  chansons  de  geste,  des  romans  d'aven- 
tures ne  tarissent  pas  d'ailleurs  sur  ce  sujet.  Les  fées  ont  ouvré 
le  manteau  des  deux  héroïnes,  elles  ont  des  ceintures  de 
violettes,  leurs  chapeaux  sont  en  fleur  d'églantier,  etc..  Le 
raffinement  des  trouvères  est  sans  limites,  puisqu'ils  veulent 
que  les  agrafes  des  manteaux  soient  fermées  par  deux  baisers 
d'amour  5.  Us  se  sont  efforcés  de  revêtir  les  dames  de  tissus  à 
la  fois  palpables  et  immatériels.  Tout  est  fantaisie  dans  la 
description  de  ces  costumes,  en  dehors  des  noms  qui  les 
désignent. 

Enfin  ces  déesses  ont  des  montures  qui  ne  le  cèdent  en  rien 
à  leurs  habits  et  à  leurs  grâces.  En  les  dépeignant,  les  poètes 
se  conforment  encore  aux  exemples  si  nombreux  que  leur 
fournissent  les  chansons  de  geste  et  les  romans  de  chevalerie. 
Il  est  regrettable  seulement  que  les  morceaux  descriptifs 
s'allongent  à  l'excès. 

Si  nos  trouvères,  si  le  poète  de  Phyllis  et  Flora  avaient  eu 
l'habileté  des  Alexandrins,  s'ils  avaient  été  capables  de  faire  de 
la  ciselure  poétique,  nous  n'aurions  pas  de  reproches  à  leur 


1.  Cf.  Carmina  Buriina  (éd.  1847),  p.  118,  148,  149,  145. 

2.  Phyllis,  V.  II. 

3.  Cf.  Edition  du  Florence ^  français,  (2^  partie)  v.  29-30. 


4  CHARLES   OULMONT 

adresser,  mais  ils  entassent  les  vers  à  plaisir,  sans  discernement 
et  sans  goût. 

Le  poète  de  Pbyllis  en  particulier  s'étend  avec  trop  de  com- 
plaisance sur  cette  matière  ténue.  Le  mulet  de  Pliyllis  est  créé, 
nourri,  dompté  par  Neptune.  On  nous  apprend  que  ce  mulet 
est  d'essence  divine  S  il  a  un  mors  tout  en  argent.  Le  cheval 
de  Flora  a  une  robe  variée,  chatoyante,  une  crinière  qui  flotte 
au  vent,  une  tête  courte,  une  petite  oreille,  un  poitrail  bombé. 
La  selle  est  ornée  d'ivoire  et  de  pierres  précieuses,  et  tout 
est  à  l'avenant.  Cette  description  n'est  chose  nouvelle  ni 
dans  la  littérature  latine  du  moyen-âge  ni  dans  la  littérature 
française. 

Les  montures  de  Florence  et  de  Blamhefletir  —  deux  des- 
ti-iei-s  —  sont  magnifiques  aussi,  plus  blanches  que  neige  ;  le 
harnais  et  la  selle  sont  en  or,  en  ambre,  en  ivoire.  Mais  sur- 
tout, les  clochettes  ont  un  son  si  doux  que  l'homme  le  plus 
malade,  en  écoutant  leur  chanson,  devait  guérir  aussitôt  par 
enchantement.  Comme  nous  l'avons  dit,  il  était  indispensable 
que  les  héros  ou  les  héroïnes  eussent  de  précieuses  montures, 
précieusement  harnachées.  Dans  les  Loherains,  on  nous  dit  que  :. 

Li  lorain  valent  m.  s.  parisis  2, 

et  dans  Perceval  (éd.  Potvin,  v.  31784),  ils  coûtent  si  cher  que 
nul  ne  les  pourrait  acheter;  dans  Perceval  encore,  il  s'agit 
d'une  «  sambue  »  tout  en  or.  Dans  le  Roman  de  Dolopathos 
(v.  2970  et  8144)%  sambues,  lorains,  freins,  valent  «  riche  tré- 
sor ».  Et  un  inventaire  duxiv''  s.  nous  atteste  que  dans  la  réalité, 
ces  harnachements  étaient  somptueux  en  effet.  Si  l'on  relevait 
parmi  nos  poèmes  du  moyen-age  toutes  les  mentions  qui  s'y 
rapportent,  la  liste  en  serait  immense,  sans  doute,  mais  elle 


1.  V.  177-178,  M.  Gcdcou  Huct  (Roniania,  XXII,  536-541)  montre  que 
les  détails  de  la  description  des  montures  et  de  leur  harnachement  rappellent 
wCiix  qu'on  trouve  dans  le  «  Carmen  de  Prodtfione  Guenonis  »  qui  est  lui- 
même  une  imitation  du  Roland.  Il  indique  des  traits  analogues  dans  le 
Roman  de  Benoît  de  Sainte-More,  dans  Fierabrus,  dans  Gui  de  Bourgogne. 

2.  Cité  d'après  Godefroy  au  mot  lorain. 
-..  Edit.  Brunet. 


LE   CADRE    DU    DÉBAT  5 

montrerait  clairement  l'abondance  des  répétitions  et  la  bana- 
lité des  épithctes'.  Pourtant,  nous  citerons  celle-ci  que  nous 
prenons  dans  la  Panthère  d'amours^  parce  qu'elle  reproduit  les 
traits  que  nous  avons  indiqués  dans  Florence.  Le  dieu  est  : 

Montez  sur  un  destrier 
Dont  li  lorain  et  H  estrier 
Estoient  tretout  d'or  niassis, 
De  la  sele  ou  il  est  assis 
Hstoient  li  arcon  d'yvoirc, 
Si  bel  qu'envis  le  pourie/.  croire  : 
Poitral,  cangles,  je  qu'en  diroie? 
Tuit  estoient  de  cuir  de  soye, 
Les  paniaus  de  samis  estoient, 
Tel  com  a  la  sele  afferoient  -. 

Ici  il  n'est  plus  question  de  dames,  mais  du  dieu  d'amour 
lui-même  :  la  peinture  est  semblable  cependant,  et  cela  montre 
bien  que  nos  dames  sont  aussi  des  divinités. 

—  Quelle  que  soit  l'importance  des  costumes  et  des  harna- 
chements, c'est  le  palais  et  le  verger  du  dieu  d'Amour  qui 
forment  la  partie  principale  du  cadre.  Le  verger  est  le  plus 
aimable  jardin  qui  soit  au  monde  :  il  est  paré  du  plus  beau 
gazon,  des  fleurs  et  des  arbres  les  plus  beaux,  un  ruisseau  pur  y 


I.  Cf,  par  exemple,  la  description  dans  le  Fabel  du  dieu  d'amours  (p.  23), 
cd.  Jubinal,  Paris,  1836: 

Tous  ses  chevaus  estoit  couvers  de  flors, 


De  son  mautiel  ert  li  traimme  d'amors 
Et  li  estains  estoit  de  may  vers  jours 
La  penne  estoit  faite  dou  tens  noviel 
Et  licolers  d'un  haut  cri  d'un  ovsicl. 


Dans  Venus  la  Déesse  d'amour^  «  li   arcon  sont  d'ivoire  »,  les  clochettes 
sont  mélodieuses  comme  dans  Florence, 

En  cascun  cante  un  oiselet  a  douce  vois  série  ; 

Nus  ne  sot  dire  lor  fachon,  car  on  ne  les  vit  mie, 

De  lor  bel  son  est  a  oïr  trop  doce  mélodie.       (Str.  216). 

2.  V.  265-274,  dans  Le  dit  de  la  panthère  d'amours  par  Nicole  de  Margival^ 
pp.  Henry  A.  Todd.  (Soc.  des  Ane.  Textes  Fr.,  1883). 


6  CHARLES   OULMOKT 

serpente.  Les  trouvères  ont  à  peine  indiqué  ce  lieu  exquis,  et 
pourtant  il  est,  comme  nous  lavons  dit,  essentiel  dans  le 
cadre.  C'est  le  verger  des  pastourelles  qui  commencent  ainsi  : 

L'autrier  en  un  vergier... 

Cest  le  verger  tel  que  le  fleurit  et  l'embaume  le  mois  de 
mai  ;  car  il  faut  que  ce  soit  au  printemps  et  que  le  rossignol  y 
chante.  La  lumière  est  ravissante,  qui  éclaire  ce  paysage  char- 
mant :  on  n'aurait  pas  compris  sans  elle  une  nature  féerique. 
Il  paraît  paradoxal  d'affirmer  que  ce  qui  devait  servir  à  poétiser 
le  débat  est  précisément  le  moins  décrit,  mais  cela  se  comprend 
sans  difficulté  :  les  poètes  ont  sans  doute  voulu  nous  laisser 
le  plaisir  de  composer  à  notre  gré  le  paysage;  ce  paysage 
s'impose  à  notre  imagination  comme  s'impose  à  notre  esprit 
la  pensée  du  clerc  et  du  chevalier  quoi  qu'ils  n'aient  point 
de  part  au  débat;  ils  sont  absents  et  néanmoins,  ils  sont  tout 
près  ;  nous  les  apercevons  aussi  nettement  que  nous  entrevoyons 
le  verger  avec  toutes  ses  délices. 

Ce  thème  du  verger  n'apparaît  point  pour  la  première  fois 
dans  nos  poèmes.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  d'en  rechercher 
l'origine,  et  de  le  suivre  à  travers  les  siècles.  Le  plus  ancien 
exemple  —  on  n'en  a  pas  fait  état  jusqu'ici  —  est  dans  le 
Cantique  des  Cantiques. 

Le  fait  est  d'autant  plus  notable  que  cette  pastorale  sacrée 
domine  toute  la  littérature  mystique  du  moyen-âge.  La  scène 
se  passe  au  printemps,  dans  un  jardin.  La  fiancée  s'écrie,  pleine 
de  joie  et  de  lendresse  :  «  Couvrez-moi  de  fleurs,  entourez-moi 
de  fruits,  parce  que  je  languis  d'amour  '  ».  Elle  ajoute  :  «  Mon 
bien-aimé  me  parle,  il  me  prie  de  me  lever,  de  me  hâter; 
l'hiver  est  passé,  la  pluie  s'est  enfuie  -.  »  La  fiancée  continue 
sur  le  même  ton  :  «  Les  fleurs  ont  apparu,  nous  avons  entendu 
la  voix  de  la  tourterelle, le  figuier  a  produit  ses  figues,  les 


1.  Fulcite  me  floribus,  stipate  me  malis,  quia  amore  langueo.  Ch.  ii,  v.  5. 

2.  En,    dilectus  loquitur    m^hi^•   surgc,  propera,  amica  mea,   columba 
mea,  et  vcni.  Jam  cnim  hicms   transiit,  imbcr  abiit    et   recessit.  Ch.  11, 

V.  lO-II. 


LE    CADRE    DU    DEBAT  7 

vignes  ont  fleuri  '...  »  La  jeune  fille  est  comparée  à  un  lys 
parmi  les  épines  -,  le  fiancé  à  un  pommier  parmi  les  arbres  des 
forêts  >  ;  la  bien-aimée  est  semblable  à  un  jardin  clos,  à  une 
fontaine  scellée  %  ses  joues  sont  comme  l'écorce  de  la  grenade  î. 
Tous  deux  s'en  vont  errer  parmi  le  verger  d'amour.  C'est  là 
que  la  fiancée  se  donnera  au  jeune  homme;  là,  sous  un  pom- 
mier, sa  mère  cessa  d'être  chaste  ^.  Sous  un  pommier,  dans  un 
verger,  elle  apprit  ce  qu'est  l'amour.  Ainsi,  dès  l'origine,  le 
printemps,  la  nature,  le  verger  servent  de  cadre  au  poème  de 
l'amour. 

Le  Cantique  des  Cantiques,  grâce  aux  commentaires  des  pré- 
dicateurs, fut  très  familier  et  très  utile  aux  poètes  du  moyen- 
i\ge  :  ses  peintures  voluptueuses  sanctifiées  par  l'allégorie,  pou- 
vaient être  édifiantes  sans  rien  perdre  de  leur  charme  sensuel. 
Néanmoins,  dans  cette  apparition  du  thème  du  Verger,  nous 
ne  notons  pas  encore  la  similitude  entre  le  Verger  et  le  Paradis 
terrestre,  telle  que  M.  Graf  '  la  reconnaît  dès  les  premiers  siècles 
chrétiens.  Ce  n'est  pas  que  le  fait  de  rapprocher  le  jardin 
d'amour  du  jardin  paradisiaque  soit  de  création  chrétienne, 
puisque  nous  en  rencontrons  des  exemples  dans  les  poètes 
païens.  Tibulle  décrit  ainsi  le  Paradis  de  l'amour: 

Sed  me  quod  facilis  tenero  sum  semper  Amori, 
Ipsa  Venus  campos  ducit  in  Elysios. 
Hic  chore^e  cantusque  vigent  passimque  vagantes, 
Dulce  sonant  tenui  gutture  carmen  aves... 
Floret  odoratis  terra  benigna  rosis  : 

1 .  Flores  apparuerunt  in  terra  nostra...  vox  turturis  audita  est  in  terra 
nostra.  Ch.  ii,  v.  12. 

Ficus  protulit  grossos  suos,  vinece  florentes  dederunt  odorem  suum. 
Ch.  II,  V.  13. 

2.  Sicut  lilium  inter  spinas,  sic  arnica  mea  inter  filias.  Ch.  11,  v.  2. 

3.  Sicut  malus  inter  ligna  silvarum,  sic  dilectus  meus  inter  filios.  Ch.  11, 
V.  3. 

4.  Hortus  conclusus  soror  mea]  sponsa,  hortus  conclusus,  fons  signatus. 
Ch.  IV,  V.  12. 

5.  Sicut  cortex  mali  punici,  sic  gense  tuae.  Ch.  vi,  v.  6. 

6.  Sub  arbore  malo  suscitavi  te  ;  ibi  corrupta  est  mater  tua.  Ch.  viii, 
V.   5. 

7.  Nous  n'avons  trouvé  aucun  ex.  dans  VAnthologia  Latina  ni  dans  les 
Foetx  Latini  Minores,  à  ajouter  à  ceux  de  Graf. 


8  CHARLES   OULMONT 

Ac  juvenum  scrics  teneris  immixta  puellis 
Ludit,  et  assidue  prœlia  miscct  amor  '. 

Les  auteurs  chrétiens  des  premiers  siècles  représentent  le 
paradis  terrestre  un  peu  de  la  manière  dont  les  poètes  du 
XII''  siècle  peindront  le  verger  d'amour  : 

Est  locus  Eois  domino  dilectus  in  oris, 

Lux  ubi  clara,  nitens,  spiratque  salubrior  aura, 

jîiternusque  dies  atque  immutabile  tempus. 


Flores  in  pratis  flagrant,  et  purpura  campis 
Omnia  prasrutila  miscet  non  invida  luce... 

Fons  illic  placidis  leni  fluit  agniine  campis  ; 
Quattuor  inde  rigant  partitas  flumina  terras  ^. 

■  Prudence,  comme  TertuUien,  parle  de  printemps  éternel,  de 
prairies  émaillées  de  fleurs,  et  de  ruisseaux  : 

Tune  pcr  amœna  vireta  jubet 
Frondi  comis  habitans  locis  : 
Ver  ubi  perpetuum  redolet, 
Prataque  multicolora  latex 
Quadrifluo  celer  amni  rigat  5, 

Claudius  Marins  Victor,  dans  son  commentaire  sur  le  pre- 
mier chapitre  de  la  Genèse,  fait  une  description  analogue  : 

Eoos  aperit  felix  qua  terra  recessus 
Editiore  globo,  nemoris  Paradisus  amœni 
Panditur,  et  teretis  distinguitur  ordine  silvae. 
Sonat  arbore  cuncta 


1.  Elégie,  I,  th.  m,  v.  57-64.  Cité  par  Nciîson,  op.  cit.,  p.  12.  Cf.  Ovide. 
Amores,  III,  5. 

Cf.  la  Description  du  Palais  d'amour  dans  Apulée  :  Prope  fontis  ad 
lapsum  domus  regia  est,  aidificata  non  humanis  manibus,  sed  divinis 
artibus...  Summa  laquearia  citro  et  ebore  curiose  cavata  subeunt  aurere 
cclumnai...  Summase  parietes  omnes  argenteo  aclamine  conteguntur 
{MètiWi.,  V,  i),  cité  par  Neilson,  p.  14. 

2.  TertuUien,  De  Judicio  Doîtiitii,  chap.  viii,  cité  par  Graf,  I,    197-198. 

3.  Hymne  III,  cité  par  Graf,  I,  199.  Cf.  Dracontius  :  Est  locus  in  terra 
difi'undens  quattuor  amnes.  De  Deo,  I,  i. 


LE   CADRE    DU    DEBAT  9 

Hymnum  sylv.n  Dco,  modulataquc  sibilat  aura 

Carmina 

Fous  scatct...  ■. 

Du  moment  que  les  païens  ont  place  leur  rcve  de  bonheur 
au  paradis,  il  est  naturel  que  l'âge  d'or  chanté  par  leurs  poètes 
ressemble  plus  ou  moins  à  l'Eden  biblique.  Les  poètes  chrétiens^ 
de  la  décadence  n'ont  pas  perdu  entièrement  le  souvenir  de 
l'âge  d'or,  mais  de  plus  en  plus  le  paradis  de  la  Genèse  se 
substitue  au  paradis  païen.  Que  ce  séjour  heureux  et  ineffable 
soit  devenu  le  paradis  des  amants  du  moyen-âge,  on  se  l'explique 
aisément.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  la  peinture  biblique  est 
assez  naturaliste  pour  ne  pas  évoquer  nécessairement  de 
pieuses  pensées;  dans  ce  paradis,  l'écrivain  sacré  raconte  le 
premier  amour  humain,  et  la  première  faute.  Enfin,  l'amour 
étant  pour  ceux  qui  le  chantent,  synonyme  de  volupté  et  de 
joie,  l'on  conçoit  qu'il  ait  été  embelli  de  toutes  les  grâces  de 
la  nature,  et  que  le  paradis  ait  été  considéré  comme  la  seule 
demeure  digne  du  dieu  d'amour. 

Au  reste,  le  récit  de  la  Genèse  rappelait  naturellement  à 
l'esprit  des  clercs  le  Cantique  des  Cantiques  :  ils  devaient  asso- 
cier sans  effort  le  jardin  où  les  fiancés  entonnent  un  hymne 
d'amour,  à  celui  que  Dieu  avait  créé  pour  le  premier  couple. 
Il  n'y  avait  dans  cette  interprétation  du  Paradis  rien  qui  pût 
choquer  les  lecteurs  du  moyen- âge.  On  sait  d'ailleurs  combien 
à  cette  époque  le  sacré  et  le  profime  se  mêlaient  jusqu'à  se 
confondre.  Les  mystiques  s'adressaient  à  Jésus  et  à  Marie  en 
des  termes  amoureux  et  ardents,  tandis  que  les  trouvères  cour- 
tois employaient  volontiers  pour  louer  leurs  dames  le  langage 
de  la  dévotion. 

Mais  l'imagination  des  poètes  ne  devait  pas  s'en  tenir  là. 
Pourquoi  leur  serait-il  interdit  d'enjoliver  davantage  le  verger 
d'amour  ?  Pourquoi  ne  feraient-ils  pas  au  dieu  une  retraite 
mystérieuse  où  se  résumerait  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  délicieux 
dans  le  verger?  Le  moyen  le  plus  simple  était  de  combiner  la 


I.  Commentariiis  in  Genesim,  I,  i,  cité  par  Graf,  p.  200-201.  Cf.  Alcimus 
Avitus,  Sidoine  Apollinaire,  Theodulphus  (Carvien  âe  Paradiso). 


10  CHARLES   OULMONT 

peinture  du  paradis  terrestre  avec  celle  du  paradis  telle  que 
nous  1  offre  l'Apocalypse.  La  cité  Sainte,  la  Jérusalem  céleste, 
a  une  clarté  divine.  Sa  lumière  a  l'éclat  d'une  pierre  précieuse, 
celle  du  jaspe  ou  du  cristal  \  Le  mur  est  en  jaspe,  la  cité  est 
d'or  pur,  brillant  comme  le  verre  ^  Les  fondements  du  mur 
sont  ornés  de  pierres  précieuses  5. 

Ces  pierres  précieuses  ne  devaient  pas  servir  uniquement 
aux  lapidaires;  les  poètes  de  l'amour  ne  les  négligèrent  pas. 
Même,  certains  de  nos  poèmes  ont  mêlé  dans  une  confusion 
extrême,  ainsi  qu'on  le  verra,  les  charmes  du  paradis  de  la 
Genèse  et  les  richesses  de  la  cité  de  l'Apocalypse.  La  confu- 
sion était  d'autant  plus  facile,  qu'à  défaut  des  quatre  fleuves 
qui  baignent  l'Eden  primitif,  il  y  en  a  un  qui  traverse  la 
cité  bienheureuse;  sa  source  est  le  Trône  de  Dieu  et  de 
l'Agneau'^. 

Non  contents  de  recueillir  dans  les  deux  Paradis  de  riches 
matériaux  pour  le  séjour  d'Amour,  les  poètes  désireront  que 
les  pierres  précieuses  deviennent  plus  immatérielles,  plus  sub- 
tiles, car  elles  expriment  trop  grossièrement  à  leur  gré  ce  qu'il 
y  a  dans  l'amour  d'impondérable  et  de  spirituel.  Toutes  les 
pièces  de  la  maison  s'allègent  donc,  et  paraissent  aussi  idéales 
que  le  Dieu  lui-même  ;  il  n'est  plus  question  que  de  soupirs, 
de  rotruenges,  de  planches  faites  en  dits  et  en  chansons,  de 
solives  faites  en  doux  lais>. 

1.  Habentem  claritatem  Dei,  et  lumen  ejus  similo  lapidi  pretioso,  tan- 
quam  lapidi  jaspidis,  sicut  cristallum,  XXI,  1 1 . 

2.  Et  erat  structura  mûri  ejus  ex  lapide  jaspide,  ipsa  vero  civitas  aurum 
mundum  simile  vitro  mundo.  XXI,  i8. 

3.  Et  fundamenta  mûri  civitatis  omni  lapide  pretioso  omata.  Fondamen- 
tum  primum  jaspis,  secundum  sophirus,  tertium  chalcedonius,  quartum 
smaragdus,  quintum  sardonyx,-5extum  sardius,  septimum  chrysolithus, 
octavum  beryllus,  nonum  topazius,  decimum  chr\'zoprazus,  undecimum 
hyacinthus,  duodecimum  amethystus.;XXI,  19-21. 

L'auteur  du  Florence  anglo-normand  cite  l'ambre,  l'amethiste,  l'escar- 
bouclc,  la  chalcedoine,  l'onyx,  le  rubis,  la  sardoine,  le  béryl,  le  jaspe 
{y-  37-50)-  Il  cite  'd'autres  pierres  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  la  Bible 
(aimant,  peridot...). 

4.  Et  ostcndit  mihi  fluvium  aquas  vivaî,  splendidum  tanquam  cristallum, 
procedentem  de  Scde  Dei  et  agni,  XXII,  i . 

5.  Cf.  le  Fabcl  dou  dieu  d'amour,  édité  dans  la  2'  partie  ;  cf.  aussi  au  xv*  s. 


LE   CADIŒ    DU    DEBAT  I  I 

—  Avant  les  poètes  profanes  quelques  écrivains  mystiques- 
avaient  donné  l'exemple  de  cette  allégorie  sentimentale.  Voici 
comment  Hugues  de  Saint-Victor,  ou  l'un  de  ses  disciples, 
commente  la  Jérusalem  céleste  :  ce  temple  a  la  carrure  de 
la  ferme  stabilité,  les  côtés  de  l'équité,  les  bases  de  la  persévé- 
rance, les  colonnes  des  vertus...,  etc.  A  l'oratoire  de  la  paix 
parfaite  est  attenant  le  cellier  de  l'abondance  de  la  suavité 
divine  ;  ce  cellier  est  suivi  du  réfectoire  de  rassasiement  éternel  ; 
mais  rien  ne  sert  si  l'on  ne  repose  dans  le  dortoir  de  la  tran- 
quillité spirituelle...  Par  la  fenêtre  de  la  crainte  entre  la 
lumière  de  la  confession,  par  la  fenêtre  de  la  piété  la  lumière 
de  la  condescendance...  '.  Cette  prose  n'a  ni  la  grâce,  ni  la 
légèreté  des  vers  de  nos  poèmes,  mais  si  l'art  est  différent,  le 
procédé  est  identique  de  part  et  d'autre. 

Comme  on  le  voit,  c'est  de  la  Bible  d'abord,  puis  des  com- 
mentaires chrétiens  de  la  Bible  que  dérive  l'allégorie  amou- 
'allégorie  amoureuse,  comme  les  éléments  du  verger  et  du 
palais  d'amour.  La  poésie  profane  doit  à  la  littérature  reli- 
gieuse plus  encore  qu'elle  ne  lui  rendra,  quand  le  Dieu  d'amour 
sera  assimilé  à  Jésus-Christ  et  le  Verger  d'amour  transformé 
en  Jardin  de  dévotion  (xiV'-xv^  s.). 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  paradis  terrestre,  ou  paradis  céleste, 
et  verger  d'amour  soient  dès  le  début  de  la  littérature  courtoise 
entièrement  assimilés.  Ainsi  dans  une  pièce  que  nous  nous 
proposons  de  publier,  une  Complainte  d'amour  (qui  est  du 
xiii'=  s.  cependant),  le  poète,  sans  rien  dire  du  paradis,  s'attarde 
à  contempler  les  fleurs  jouant  dans  l'eau  de  la  Cascade, 

Et  quant  li  buillon  les  levoient, 
Si  sembloi  qu'eles  caroloient. 

De  les  voir,  c'est  déduit  à  ressusciter  un  mort.  Au  pied  d'un 


VEddifce  de  l'ostel  dolloureus  d'amours^  (le  fondement  de  merencolie),  etc., 
de  Michaut  Taillevent  (Piaget,  Rotnania,  XVIII,  449). 

I .  Hoc  claustrum  habere  dicitur  firmas  stabilitatis  quadraturam,  ^equitatis 
latera,  perseveranti2e  bases,  columnas  virtutum...  oratio  perfectse  pacis  jun- 
gitur  cellarium  abundantice  divinai  suavitatis...  Per  fenestram  si  quidem 
timoris  intrat  lumen  confessionis  (Migne,  t.  CLXXVI,  p.  11 59, 1167,  1121).. 


12  CHARLES   OULMOXT 

arbre  admirable,  il  y  a  un  perron   de  marbre.    Des   oisillons 
chantent. 

Leurs  chanters,  leurs  joies,  leurs  rigoleïs  \ 

A  la  même  époque,  l'auteur  du  Fabel  dou  dieu  d'amours, 
s*étend  longuement  au  contraire  sur  la  beauté  paradisiaque 
du  paysage: 

De  paradis  i  couroit  uns  ruissiax 

Parmi  la  pree  qui  tant  est  clere  et  biax, 

N'a  tant  viel  home  en  cités  n'en  castiax, 

S'il  s'i  baignast,  lues  ne  fust  jovenciax.  (Str.  6). 

A  la  fin  du  xiv*"  ou  au  début  du  xv^  s.,  ce  paradis  est  devenu 
assez  païen  pour  qu'un  poète  nous  présente  le  verger  comme 
le  paradis  des  amants  : 

Aussi  esse  le  terrien  paradis 

Des  vrais  amans  qui  bien  le  scet  nommer. 

Cestui  vergier  estoit  de  fossés  clos. 


Avoit  semez  de  «  ne  m'oubliez  mie  »  2. 

De  plus  en  plus,  le  Verger  est  simplement  un  lieu  aimable,  qui 
incite  à  l'amour  ;  nous  oublions  qu'il  fut  d'abord  en  quelque 
sorte  une  image  du  paradis.  Cependant  les  auteurs  de  nos 
débats  ont  soin  de  conserver  à  ce  thème  du  verger  ce  qu'il  doit 
à  ses  anciennes  origines.  Le  palais  d'amour  reste  mystérieux 
et  sacré  ;  il  n'est  pas  accessible  à  tous  les  amants.  C'est  un  sanc- 
tuaire, et  il  convient  de  montrer  qu'on  est  digne  d'y  pénétrer. 
Il  faut  avec  soi,  porter  le  «  seel  d'amour  ».  Or,  ce  «  seel  » 
n'est-il  pas  exigé  dans  la  Bible,  des  amants  de  Dieu,  quand  il 
est  écrit  :  «  Non  intrabit  in  eam  aliquod  coinquinatum  aut 
abominationem  faciens,  et  mendacium,  nisi  qui  scripti  sunt 
in  libro  vitae  agni  ^  »  ?  —  D'ailleurs,  à  mesure  que  la  littéra- 


1.  B.  Nat.,  ms.  fr.  837,  fol.  566. 

2  Le  Verger  d'amour,  imprimé  dans  le  Recueil  de  Poésies  françaises  de 
Montaiglon,  IX,  281  et  suiv. 

-^.Apocalypse.  Ch.  xxi,  v.  27.  —  L'exclusion  des  vilains  s'étend  même 
aux  marchands  et  aux   négociants,    dans    le   «    Chastel  d'atnors   »,   p.  p. 


LE   CADRE    DU    DEBAT  I3 

turc  mystique  se  développe,  à  mesure  que  l'école  de  Saint- 
Victor  amis  au  goût  du  jour  rinterprétation  allégorique,  nous 
en  percevons  l'influence  grandissante  dans  les  poèmes  d'amour 
profane  '. 

Nous  pouvons  noter  aussi  que  les  poètes  raffinent  de  plus 
en  plus,  et  qu'ils  décrivent  le  verger  d'amour  avant  de  songer  à 
peindre  le  palais  du  dieu.  Les  poètes  de  nos  débats  ne  nous 
promènent  pas  encore  à  travers  les  jardins  d'Eros,  comme  le 
fera  Guillaume  de  Lorris,  en  s'arrêtant  à  chaque  détour  du 
chemin  pour  métamorphoser  en  sentiments  les  arbres  et  les 
fleurs. 

—  Dans  ce  verger,  les  oiseaux,  qui  en  sont  les  hôtes  char- 
mants et  nécessaires,  sont  les  chantres  de  l'amour.  Celui  qui 
fait  les  plus  jolis  trilles  est  donc  le  plus  aimé,  c'est  le  rossignol, 
oiseau  de  Vénus.  Dans  les  romances  et  les  pastourelles,  comme 
dans  nos  poèmes,  il  est  au  premier  plan.  Dans  une  chanson, 
une  dame  répond  à  des  chevaliers  qui  la  questionnent  sur  ses 
parents  :  «  Le  rossignol  est  mon  père  qui  chante  «  el  plus 
haut  boscage  »,  et  ma  mère  est  la  sirène  qui  chante  en  la  me 


K.  Bartsch,  Chrestoniûthie  provençale  y  p.  273,  édité  par  M.  Thomas,  dans  les- 
Annales  du  Midi  (1889)  : 

Lain  non  venon  ni  van 
Mcrchadier  ni  negosan. 

I.  Ainsi  est  décrite  la  monture  de  Cupidon  au  xiiie  s.  : 

Ses  chevaus  tu  de  deporz 
Sa  sele  de  ses  dangiers, 
Ses  escuz  fu  de  cartiers, 
De  besier  et  de  sozrire, 
Ses  haubcrz  estoit 
D'acoler  estroit, 
Ses  hiaumes  de  flors 
De  piuseurs  colors. 
Sa  lance  est  de  cortoisie  2. 

Romances  et  Pastourelles,  p.  p.  K.  Bartsch  (1870),  p.  27.  —  Dans  la 
«  Messe  des  Oisiaus  »  de  J.  de  Condé,  le  repas  présidé  par  Vénus  se  compose 
x(  de  regards  »,  de  «  doux  ris  »,  «  l'entremets  est  fait  de  soupirs  et  de  plaintes  ». 
Il  y  a  des  rostis  à  la  sauce  de  Jalousie  ;  Désir  est  le  bouteillier.    .. 


14  CHARLES   OULMONT 

«  el  plus  haut  rivage  »  ;  et  les  chevaliers  lui  disent  en  Tadmi- 
rant  : 

Bien  estes  emparentee 
Et  de  haut  parage  '. 

Dans  une  autre  romance,  le  rossignol  déclare  à  une  dame 
son  amour  : 

Dame  en  qui  touz  biens  est  mis 
Et  valeur, 

Pour  qui  suis  en  grant  esmai, 
Plaine  de  grant  douçour, 
Oci  sachiez  qu'en  morrai 
Se  je  n'ai  vostre  amour  *. 

Le  rossignol  dirige  le  concert  et  «  demeine  baudour  »  ;  les 
autres  oiseaux  ne  font  que  l'assister  et  le  seconder.  Messager 
d'amour,  il  dit  aux  amants  :  «  Aimez  et  vous  aurez  liesse  ^  », 
et  aux  jeunes  filles  :  «  Pucelles,  aimez,  vous  aurez  joie  et 
délit -^  ».  Les  oiseaux  ne  sont  pas  que  des  chantres  d'amour, 
comme  ils  sont  dans  la  Bible  des  chantres  de  Dieu  5  :  ils  sont  en 
outre  des  avocats,  des  champions.  Ils  défendent  par  la  parole  la 
dame  qu'ils  ont  accepté  de  soutenir  ;  ils  ne  redoutent  point  de 
recevoir  pour  elles  des  coups,  et  d'en  mourir.  Nous  n'avons  pas 
affaire  ici  à  des  allégories  comme  dans  les  longs  et  ennuyeux 
volucraires  du  moyen-âge  tel  que  celui  du  clerc  Omont  ;  les 
oiseaux  de  nos  débats  ne  sont  pas  comme  dans  ces  poèmes 
didactiques  des  symboles  édifiants,  mais  de  brillants  che- 
valiers, et  c'est  là  la  partie  la  plus  originale  du  cadre  des 
poèmes. 

Quand  les  dames  ou  demoiselles  arrivent  à  la  cour  du  dieu 
d'amour  {Florence,  Melior),  les  oiseaux  se  divisent  en  deux 


1.  Rom.  et  Past.,  p.  24. 

2.  Ib.,  p.  20. 

3.  Ib.,  p.  25. 
4./^.,  p.  93,94,95- 

5.  Ps.  148  :  Louez  le  seigneur,  vous  serpents  et  vous  oiseaux  qui  avez 

des  ailes.M 


LE   CADRE    DU    DEBAT  IJ 

camps  :  les  uns  lutteront  pour  le  chevalier,  les  autres  pour  le 
clerc.  Il  nous  avait  plu  d'abord  de  croire  que  le  choix  fait  par 
les  poètes  des  défenseurs  du  clerc  ou  du  chevalier  n'était  pas 
un  effet  du  hasard,  et  l'idée  nous  était  venue  de  chercher  les 
raisons  de  ce  choix,  soit  dans  la  nature  même  des  oiseaux 
divers,  soit  dans  les  allégories  groupées  par  les  mystiques  que 
je  rappelais  plus  haut  :  il  n'en  est  rien. 

Dans  les  versions  françaises  dQ  Florence,  l'épervier,  le  faucon, 
le  geai,  le  loriot,  l'étourneau  sont  pour  le  chevalier;  le  rossi- 
gnol, le  mauvis,  l'alouette,  le  chardonneret  sont  pour  le  clerc. 
Dans  Melior  et  Ydoitie  au  contraire,  le  mauvis  est  pour  le  che- 
valier, le  tourtereau  et  le  rossignol  sont  pour  le  clerc.  Dans 
Florence  le  duel  est  entre  le  rossignol  et  le  papegai,  dans  Melior 
entre  le  rossignol  et  le  mauvis.  Nous  savons  bien  que  papegai 
est  synonyme  de  fanfaron  et  mauvis  synonyme  de  faible,  que 
le  rossignol  est  et  sera  toujours  l'ami  du  clerc,  c'est-a-dire  du 
fin  amant  ;  mais  quand  le  chevalier  triomphera  du  clerc,  qui 
donc  viendra  à  son  secours  ?  le  rossignol  ;  et  le  mauvis  sera  le 
malheureux  champion  de  l'amie  du  clerc  {Florence  de  Chel- 
tenham). 

Les  champions  sont  armés  le  plus  joliment  du  monde  :  il 
faut  que  ce  soit  ainsi  comme  il  faut  que  les  dames  soient  bien 
vêtues.  Les  hauberts  sont  de  passe-rose,  les  heaumes  de  pri- 
mevère, les  chausses  sont  en  clochettes,  les  épéessont  desanco- 
lies...  Cet  équipement  de  fantaisie  contraste  étrangement  avec 
le  rôle  sérieux  et  positif  qu'ont  à  remplir  les  oiseaux,  car  ils 
vont  à  un  vrai  combat.  Dans  le  Florence  de  Cheltenham  les 
oiseaux  luttent  à  la  manière  des  oiseaux  ;  ils  se  mordent  le 
bec,  battent  des  ailes  et  s'arrachent  des  plumes  tant  et  si  bien 
que  cts  plumes  volent  au  vent.  Mais  dans  les  poèmes  français, 
les  oiseaux  se  battent  en  duel,  comme  dans  les  romans  de  che- 
valerie. Aucun  détail  n'est  négligé  :  la  provocation,  le  défi  avec 
l'épisode  du  gant,  et  les  assauts  suivant  les  règles  ;  quand  un 
des  adversaires  est  blessé,  on  arrête  le  duel,  et  le  vaincu  recon- 
naît sa  défaite  en  demandant  merci. 

Il  nous  a  paru  curieux  de  rapprocher  de  ces  duels  d'oiseaux 
celui  qui  commence  dans  VErtc  de  Chrestien  de  Troyes  au 


l6  CHARLES   OULMONT 

vers  875.  Nous  transcrivons  quelques  vers  de  ce  passage  afin 
que  Ton  juge  mieux  de  la  ressemblance. 

Erec  :     Andeus  les  pucelcs  ploroient, 
Chascuns  voit  la  soe  plorer, 
A  Deus  ses  mains  tendre  et  orer. 
Cf.  Florence,  ms.  795  :     Cascune  proie  pour  son  homme. 
lîrec  :     Moût  sont  fier  andui  li  vassal, 
Si  se  combatent  par  igal. 
Cf.  Florence,  y.  374-75  :     Quant  el  champ  furent  li  vassal 

De  fierté  furent  paringal. 
Erec    :     Tel  cop  a  délivre  li  done 

Sor  le  hiaume  que  tôt  l'estonne. 
Cf.    Yvain,    6139-40    :     Si  granz  cos  se  donent 

Sor  les  hiaumes  que  tuit  s'estonent. 
Cf.  Florence^  v.  385-6  :     Assise  li  a  tel  colec 

Sor  le  hiaume  que  tout  l'estone. 
Erec  :     Qui  li  veïst  son  grant  duel  faire, 

Ses  poinz  détordre,  ses  crins  treire. 
Cf.  Florence   :     Qui  veïst  Florence  plorer. 

Ses  cheveus  trait,  ses  poinz  detort...  etc. 

Ce  duel  entre  oiseaux  soutenant  la  cause  d'un  clerc  et  d'un 
chevalier,  avec  des  armes  fleuries,  caractérise  bien  la  poésie 
courtoise.  Préciosité,  mignardise,  allégorie,  réalisme  tout  à  la 
fois,  s'unissent  pour  agrémenter  le  cadre,  et  pour  le  parer  de 
ce  que  les  trouvères  n'avaient  pas  su  imaginer  dans  la  descrip- 
tion du  verger  et  du  palais. 

Quant  au  maître  suprême,  les  trouvères  ne  le  décrivent  pas. 
Seul  Fauteur  de  Pbylîis  et  Flora,  poème  plus  païen  que  les 
autres,  essaie  de  montrer  le  Dieu  d'amour.  Mais  avons-nous 
besoin  qu'on  nous  le  représente  ?  En  devenant  personnel  et 
concret,  le  Dieu  cesserait  de  nous  apparaître  comme  le  sym- 
bole d'un  sentiment.  Le  Dieu  est  le  plus  immatériel  des  êtres 
de  sa  cour,  il  n'est  homme,  il  n'est  quelqu'un  que  lorsqu'il 
commande,  ordonne  et  dirige  tous  ses  sujets. 


Nous  connaissons  maintenant  le  cadre  de   nos  débats,   les 
éléments  divers  et  d'inégal  intérêt    qui    le    composent   :   les 


LE   CADRE    DU    of-BAT  I7 

jeunes  filles  d'une  beauté  idéale  et  richement  montées,  le  ver- 
ger d  amour  copié  du  paradis  de  l'i^ige  d'or  et  de  celui  de  la 
Bible,  profane  et  sensuel  chez  les  poètes  païens,  mais  recevant 
du  christianisme  plus  de  délicatesse  d'abord  et  ensuite  plus  de 
pompe  et  d'éclat,  quand  on  y  introduit  les  pierres  précieuses 
de  l'Apocalypse.  On  ne  cessera  pas  de  supposer  le  verger 
d'amour  comme  décor  à  toute  scène  sentimentale. 

Quant  au  palais  du  dieu  d'amour,  qui  prolonge  le  verger, 
il  est  peint  avec  des  couleurs  plus  intimes,  plus  discrètes  : 
moins  de  luxe  ici  et  plus  de  goût.  Le  palais  ne  se  précise  sous 
la  plume  de  nos  poètes  qu'au  moment  où  le  verger  n'inspire 
plus  de  développements  nouveaux  ;  mais  la  différence  essen- 
tielle est  que  le  verger  est  toujours  plus  ou  moins  naturaliste, 
tandis  que  le  sanctuaire  du  dieu  est  spirituel  et  chrétien.  Il 
s'explique  par  les  oeuvres  des  mystiques  du  xii*  s.  qui  relèvent 
par  le  symbole  les  objets  les  plus  matériels.  Le  palais  d'amour 
est  dépeint,  à  cause  de  cela  même,  avec  un  excès  de  préciosité. 

Il  y  avait  un  danger  dans  ce  manque  de  simplicité.  Après  le 
Roman  de  la  Rose,  qui  se  passe  dans  le  verger  d'amour,  les 
poètes  prendront  l'habitude  de  désigner  par  des  termes  spiri- 
tuels les  choses  les  plus  communes  ;  le  symbolisme,  qui  peu  à 
peu,  avait  empiété  sur  son  domaine,  s'introduira  partout  et 
deviendra  un  jeu  intellectuel,  ennuyeux  par  sa  monotonie.  A 
force  de  raffiner  sur  les  vêtements  ^  par  exemple,  on  les  a 
dépouillés  de  l'étoffe  dont  ils  sont  faits,  ils  ne  sont  plus  rien 
désormais  que  par  ce  qu'ils  signifient.  On  avait  décrit  le  cos- 
tume du  dieu,  puis  celui  de  la  femme  aimée,  parce  qu'elle  était 
la  plus  ravissante  des  femmes,  puis  celui  de  toutes  les  femmes 


T.  Ainsi  dans  le  Parement  et  triiimphe  des  dames,  imprimé  pour  Jehan  Petit 
et  Michel  Leuoir,  in-8  goth.,  s.  d.  (Bibl.  Nat.  Réserve  Ye,  1258)  :  Chaus- 
sons le  pied  d'humilité  sans  feinctes  |  Laissons  orgueil  qui  trop  de  maux 
procure...  Comme  la  chausse  de  bon  drap  composée  |  Plus  obeyt,  dont  la 
jambe  vault  mieulx  ]  Perseverence  est  de  bonté  prisée...  Continuant  nostre 
habit  en  bonté  |  Ceste  chemise,  que  sera-ce  en  vertus  ?  Je  luy  donne  le  nom 
d'honnesteté...  Quant  au  corset  :  ce  noble  habit  icy  mis  est  bouté  | 
Blanc  en  couleur,  affin  que  mieulx  se  voye  |  Nous  lui  donnons  le  nom  de 
chasteté.  La  gorgerette  servant  à  ma  maistresse  |  Je  la  juge  qu'on  la  nome  et 
appelle  (  En  office,  la  vertu  de  sobresse. 


l8  CHARLES   OULMONT 

et  de  la  femme  en  général  ;  on  oublia  qu'il  s'agissait  de  cos- 
tumes ou  de  femmes,  on  ne  songea  plus  qu'aux  sentiments 
qu'ils  symbolisaient.  Le  Roman  de  la  Rose  fut  le  chef-d'œuvre 
de  cette  littérature. 

Enfin  le  symbole  même  n'étant  plus  considéré  comme  un 
symbole,  mais  comme  une  moralité,  tout  le  charme  de  la  poé- 
sie s'est  évanoui,  et  les  poètes  ont  été  remplacés  au  xv*=  s.  par 
des  sermonnaires  qui  n'emploient  l'allégorie  qu'autant  qu'elle 
a  sa  part  dans  leur  sermon. 

Faut-il  rendre  le  verger  et  le  palais  d'Amour  responsables  de 
cette  déviation  et  du  passage  qui  s'opéra  de  la  poésie  à  l'allégo- 
rie tout  ensemble  précieuse  et  réaliste,  nous  ne  le  pensons  pas. 
Nous  avons  dit  en  effet  combien  nos  trouvères  doivent  aux 
écrivains  mystiques;  ceux-ci  ont  plus  fait  pour  le  triomphe  de 
l'allégorie  que  nos  trouvères,  le  Roman  de  la  Rose  et  tous  les 
poèmes  qui  en  sont  nés. 

Les  oiseaux,  au  contraire,  ont,  comme  nous  l'avons  noté, 
le  plus  joli  rôle  dans  nos  débats,  parcequ'ils  restent  des  oiseaux, 
même  quand  ils  sont  déguisés  en  chevaliers.  Ce  déguisement, 
il  est  vrai,  n'est  qu'un  artifice  littéraire,  mais  les  poètes  y  ont 
mis  assez  d'art  pour  nous  le  faire  accepter. 

Au  demeurant  leur  présence  est  justifiée  puisqu'ils  tiennent, 
dans  le  combat,  la  place  du  clerc  et  du  chevalier,  que  le  poète 
a  laissés  dans  l'ombre. 

En  résumé,  les  débats  sur  le  clerc  et  le  chevalier  nous 
montrent  donc  le  thème  du  verger  portant  nettement  l'em- 
preinte du  paradis  terrestre  et  de  l'Apocalypse,  mais  prêt  à  se 
transformer  par  l'allégorie  :  il  conserve  encore  l'agrément  d'un 
paysage,  et,  néanmoins,  il  est  assez  spiritualisé  pour  servir 
bientôt  comme  un  cadre  de  morale  et  de  fiction.  Nous  avons 
marqué  l'origine  de  ce  thème,  ses  développements,  jusqu'à 
son  aboutissement  au  Roman  de  la  Rose. 


CHAPITRE  II 


LE    CLERC    ET    LE    CHEVALIER 


Un  trait  notable  de  nos  débats  est  la  différence  qu'il  y  a 
entre  le  rang  des  dames  et  celui  des  clercs  et  des  chevaliers. 
Ces  clercs,  ces  chevaliers  sont  de  condition  moyenne,  alors 
que  les  dames  sont  de  haut  parage.  Les  poètes  ont  voulu  don- 
ner par  ce  contraste  plus  de  généralité  au  débat  :  la  femme, 
dans  ces  poèmes,  est  l'être  idéal  qui  mérite  et  attire  l'amour; 
les  clercs  et  les  chevaliers,  bien  qu'ils  soient  d'un  rang  infé- 
rieur à  leurs  amantes,  peuvent  être  par  l'amour  ennoblis. 
L'amour,  le  fin  amour  diminue  la  distance  qui  sépare  les 
classes  sociales. 

Pour  se  recommander  auprès  des  dames,  les  clercs  ont  la 
science,  les  chevaliers  la  bravoure  :  les  uns  par  celle-ci,  les 
autres  par  celle-là  peuvent  prétendre  à  tout  en  matière 
d'amour,  et  remédier  aux  inconvénients  de  la  naissance  ou  de 
la  fortune.  Seuls,  les  faiblesses  morales,  les  défauts  du  cœur 
entravaient  la  marche  de  l'amant. 

Un  poème  très  court  ^  symbolise  ainsi  la  nature  des  chevaliers, 
des  clercs  et  des  vilains  :  deux  chevaliers  visitant  un  joli  paysage 
disent  :  «  Ah  !  qu'il  serait  doux  de  manger  ici  et  non  dans  une 
salle  !  »  ;  deux  clercs  passant  par  le  même  endroit  disent  :  «  Ah  ! 
qu'il  serait  doux  d'avoir  ici  une  femme  aimée  et  de  s'ébattre  avec 
elle  !»  ;  et  les  vilains  qui  viennent  ensuite,  expriment  un  vœu  si 
matériel  et  si  sale  que  nous  ne  le  répéterons  pas.  Ces  quelques 
lignes  ne  traduisent  pas  seulement  le  mépris  de  la  société 
pour  le  vilain  ;  elles  nous  laissent  entendre  aussi  que  les  clercs 

I.  B.  Kat.,  ms.  837,  fol.  2^9  verso.  Des  Chevaliers,  des  Clercs  et  des  Villains. 


20  CHARLES   OULMONT 

ont  des   goûts  plus  relevés  que   les  chevaliers   eux-mêmes. 

Quels  sont  donc  les  chevaliers  dépeints  dans  nos  poèmes? 
Ce  ne  sont  pas  les  grands  seigneurs  ni  les  riches  suzerains  : 
sans  fortune,  ils  sont  toujours  partis  pour  guerroyer  ou  tour- 
noyer; guerres  et  tournois  leur  donnent  l'argent  avec  la  gloire, 
s'ils  s'y  comportent  bien.  Il  sont  bien  nés,  comme  on  dira 
quelques  siècles  plus  tard  ;  mais  parce  qu'ils  sont  pauvres, 
ils  vont  offrir  leur  épée  à  un  prince,  ils  sont  à  la  merci  des 
aventures.  Leur  métier  est  fiuigant  et  plein  d'incertitudes. 
Aussi  ne  peuvent-ils  résister  un  long  temps  à  cette  vie  errante 
et  pénible.  Leurs  dames  regrettent  à  la  fois  leurs  absences  pro- 
longées et  leur  lassitude  au  retour.  En  revanche  ces  absences 
sont  toujours  agréables  aux  clercs,  rivaux  des  chevaliers  :  «  Or 
s'en  iront  ces  povres  nobles  souffreteux  et  nous  laisseront  leurs 
terres  en  gage,  pour  nos  roncins  que  nous  leur  sourvendrons, 
et  demourront  leurs  femmes  qui  avœc  nous  gerront.  Nous 
boirons  des  vins  clers  sur  les  couches,  en  nos  chambres 
peintes,  et  ils  gerront  vestus,  plains  de  faim  et  de  soif  \  »  Les 
uns  ont  tout,  les  autres  n'ont  pas  grand'chose...  Et  il  faut  ajou- 
ter que  le  courage,  qualité  des  chevaliers,  n'est  séduisant  pour 
les  dames  qu'autant  qu'il  est  accompagné  d'autres  qualités. 

Or,  ce  courage  ne  va  pas  sans  fanfaronnade,  sans  une  pas- 
sion déréglée  pour  le  bavardage  :  c'est  du  moins  ce  que  tous  les 
poètes  reprochent  aux  chevaliers.  Dans  un  passage  du  Roman 
des  Sept  Sages  -,  une  fille  dit  à  sa  mère  :  c  Je  ne  voldroie  pas 
amer  chevalier,  car  il  se  venteroient  à  la  gent,  et  gaberoient  de 
moi,  et  me  demanderoient  mes  gajes  à  engajer.  »  Ils  se  van- 
teraient... ils  seraient  comme  le  «  Pnlepoînne  li  jolis  »  de  la 
romance  ^^  Putepoinne  «  de  dames  si  garni  »  et  «  d'amors  si 
sorpris....  »  Et  les  dames  éconduiraient  le  fanfaron  comme  la 
pastoure  raille  Putepoinne,  et  le  renvoie  '^. 

1 .  Mdencolies  de  Jehan  Dupin,  cf.  l'article  de  M.  Ch.-V.  Langlois  dans 
Revue  Bleue,  27  juin  1908,  p.  805-812,  p.  809,  note  4. 

2.  Essai  sur  les  fables  hid'ennes,  suivi  du  Roman  des  sept  Sages,  p.  p.  Leroux 
deLincy.  Paris,  1838,  in-8,  p.  47. 

3.  Roui,  et  Piist.,  p.  171. 

4.  M.  Tobler  dans  un  article  intitulé  :  Exegetisches  :  Plus  a  paroles  an 
plain  pot  de  vin  qu'an  un  viui  de  cenvise,  a  recueilli  un  certain  nombre  de 


LE    CLERC    ET  LE    CHEVALIER  21 

Les  poètes  de  nos  débats  d'amour  s'ingénuent  à  enlaidir  les 
chevaliers  pour  grandir  le  prestige  des  clercs  %  ils  font  des  pre- 
miers une  caricature  plutôt  qu'un  portrait  —  (seule  exception 
le  Florence  anglo-normand,  où  les  chevaliers  triomphent.)  — 
Les  clercs  se  sont  décrits  amoureusement,  et  ont  fait  chanter 
par  la  bouche  de  leurs  amies  leur  louange,  plus  qu'ils  ne 
l'eussent  mérité. 

Pour  les  connaître,  tels  qu'ils  étaient  au  moyen-âge,  nous 
avons  trois  sources  distinctes  :  i°  sources  juridiques  (décrets 
des  papes  et  des  conciles)  ;  2°  sources  ecclésiastiques  (exhor- 
tations privées  ou  publiques  des  prédicateurs  ou  clercs,  écrits 
théologiques  et  moraux);  3°  sources  profanes  (poèmes  latins 
ou  français^  écrits  en  prose  concernant  les  clercs,  généralement 
d'intention  satirique,  ou  allusions  éparses  au  monde  clérical). 
Ces  trois  ordres  de  sources  sont  de  valeur  fort  inégale  ;  les  pre- 
mières seules  méritent  notre  créance  ;  encore  plusieurs  points 
sont-ils  laissés  en  litige,  telle  la  condition  des  sous-diacres  que 
Ton  discute  jusqu'à  la  fin  duxii'^s.  Les  documents  de  la  deuxième 
catégorie  ne  peuvent  être  utilisés  qu'avec  réserve  :  le  tableau 
que  nous  font  les  prédicateurs  et  théologiens  des  mœurs  clé- 
ricales au  moyen-âge  est  souvent  noirci  à  l'excès.  Ils  exagèrent 
les  vices  pour  en  inspirer  plus  d'horreur.  De  plus,  se  laissant 
entraîner  par  leur  zèle,  ils  sont  plus  papistes  que  le  pape,  plus 
sévères  que  les  conciles,  au  point  de  prétendre  contester  aux 
clercs  des  droits  acquis.  Il  faut  donc  avoir  soin  de  distinguer 
toujours  dans  leurs  leçons  ou  leurs  diatribes  entre  les  préceptes 
et  les  conseils. 

La  source  profane  est  la  moins  sûre.  Les  clercs,  les  prêtres 


textes,  où  l'on  reproche  aux  chevaliers  d'être  plus  vaillants  en  paroles  qu'en 
actes.  Il  cite,  le  Vœu  du  Héron,  v.  360-376;  le  Pèlerinage  de  Cbarlemagne, 
V.  130-133,  un  passage  de  Meraugis,  v.  77  et  suiv.  (Zeitschrift  fur  roman. 
Philologie,  1880,  t.  IV,  p.  80-85). 

I .  Dans  une  chanson  du  xiii^  siècle  de  Raimon  d'Avignon,  nous  trou- 
vons dans  une  énumératiou  de  métiers  qui  ressemble  au  Varlet  à  tout  faire 
du  xve  siècle,  clerc  et  chevalier,  réunis  en  un  même  vers  :  e  fui  clergus  e 
cavaliers  {Chrestomathie  provençale,  p.  p.  K.  Bartsch,  1880,  col.  211).  Dans 
les  Carni.  Sur.  no  175,  parmi  une  longue  énumération  nous  trouvons  :  bibit 
miles,  bibit  clerus,  bibit  albus,  bibit  niger. 


22  CHARLES    OULMONT 

en  rupture  avec  l'église  sont  portés  naturellement  dans  leurs 
écrits  à  exagérer  Its  fautes  du  clergé.  C'est  le  cas  des  poètes 
goliardiques  ou  de  trouvères  qui,  songeant  à  faire  rire  avant 
toutes  choses,  plaisantent  sur  les  clercs  comme  ils  plaisante- 
raient sur  les  vilains  ou  sur  les  femmes.  Aussi  leur  peinture 
n'est-elle  pas  au  juste  l'expression  de  la  réalité  et  en  tiendrons 
nous  peu  de  compte.  Pour  ces  trois  ordres  de  sources,  nous  ne 
citons  pas  tous  les  documents  que  nous  a  laissés  le  moyen-nge  ; 
un  grand  nombre  ferait  double  emploi,  puisque  les  mêmes 
idées  reviennent  sans  cesse. 

Commençons  donc  par  les  sources  véritables,  sources  juri- 
diques. Un  clerc  au  moyen-âge  appartient  toujours  à  l'église, 
mais  il  importe  de  faire  le  départ  entre  les  clercs  engagés 
dans  les  ordres  majeurs  (sous-diaconat,  diaconat  et  prêtrise)  et 
ceux  qui  s'arrêtant  aux  ordres  mineurs,  conservaient  la  liberté 
de  se  marier  et  même  de  s'occuper  de  négoce.  Ces  derniers, 
pourvu  qu'ils  ne  fussent  pas  bigames  ',  jouissaient  des  privi- 
lèges que  donnait  la  cléricature.  Ces  privilèges  étaient  de  deux 
sortes  :  les  uns  négatifs  (exemption  de  la  captation,  de  la 
corvée,  et  surtout  l'immunité  du  service  militaire  ^)  les  autres 
positifs  («  privilegium  fori  »  qui  les  faisait  dépendre  des  tri- 
bunaux ecclésiastiques,  plus  sérieux  dans  leurs  enquêtes,  plus 
doux  dans  leurs  châtiments;  droit  d'acquérir  par  achat,  par 
donation,  par  héritage  5).  De  ces  privilèges  juridiques,  il  résul- 
tait pour  les  clercs  une  situation  enviable,  une  existence  aisée 
sinon  luxueuse,  la  sécurité  sauf  imprévu,  le  repos  relatif,  et 
la  considération  que  leur  conféraient  le  savoir  et  le  talent  'K 

Au  point  de  vue  du  mariage   des   clercs   quelques  textes 

1.  Au  moyen-âge  on  appelle  bigame  un  homme  qui  se  mariait  pour  la 
deuxième  fois  ou  épousait  une  veuve  (et.  Matheolus  qui  fut  bigame,  et  ses 
Lamentations). 

2.  Les  évêques,  les  abbés,  les  abbesses  étaient  tenus  au  service  militaire, 
du  moins  en  fournissant  des  hommes  au  roi  :  le  principe  de  Téglise  (cccle- 
sia  abhorret  a  sanguine)  interdisait  aux  clercs  l'usage  des  armes. 

3.  Un  de  leurs  revenus  les  plus  certains  était  la  perception  des  dîmes  et 
des  prémices. 

Cf.  René  Poncet,  Les  privilèges  des  clercs  au  vioyen-dge  (Thèse  de  la 
Faculté  de  Droit),  Paris.  1901. 

4.  Cf.  Gaston  Paris,  La  Littérature  française  au  moyen-dge  (Vùx'is  1890),  §  2. 


LE   CLERC    1:T    LE    CHEVALIER  23 

résument  la  question  avec  clarté.  Le  coiicile  de  Lisieux  (en 
1064)  décrète  qu'aucun  chanoine,  prêtre,  ni  diacre,  ne  devra 
se  marier  désormais  ;  quant  aux  clercs  des  ordres  inférieurs,  on 
ne  les  forcera  pas  à  se  séparer  de  leur  femme,  mais  on  les 
engagera  doucement  à  le  faire  '.  Notons  que  ce  concile  classe 
les  sous-diacres  parmi  les  clercs  inférieurs  -,  mais  que  tout  en 
reconnaissant  aux  clercs  mineurs  le  droit  de  mariage,  il  leur 
conseille  le  célibat.  Gratien  ne  permet  pas  d'ordonner  les 
diacres,  qui  ne  font  pas  profession  de  chasteté  :  il  interdit  aux 
prêtres  et  aux  lévites  tout  rapport  avec  leur  femme  à  cause  du 
ministère  quotidien  qu'ils  exercent,  mais  il  tolère  le  mariage 
de  ceux  qui  ne  sont  pas  dans  les  ordres  majeurs.  Cependant  ils 
ne  doivent  pas  être  empêchés  par  un  vœu  ou  par  un  habit 
religieux  K  De  plus  leur  femme  ne  sera  ni  une  veuve  ni  une 
épouse  répudiée  ■+.  Alexandre  II,  le  12  octobre  1067,  après 
avoir  défendu  aux  clercs  majeurs  tout  commerce  charnel,  per- 
met aux  autres  de  garder  leurs  emplois  dans  l'église,  s'ils  sont 
mariés  légitimement  5.  Calixte  II  et  Innocent  II,  n'imposent 
la    continence    qu'à    partir    du    sous-diaconat  ^.   Eugène    III 


1.  Est  etiam  decretum  ibidem  ut  nullus  canonicomm  a  clero,  in  antea 
uxorem  acciperet  ;  qui  vero  acceperat  omnino  omitteret,  si  quidem  presby- 
ter  vel  diaconus  esset.  Ceteris  vero  minorum  ordinum  non  auferentur 
vehementer,  sed  si  posset  fieri,  sermone  et  precibus  exhibitis  diligenter. 
(Cité  d'après  \q  Journal  des  Savant  s, i<^oi,  p.  516-22.  L.  Delisle,  les  Canons 
du  Concile  de  Lisieux. 

2.  Cf.  Alexandre  II  dans  les  Regesta  pontijicuvi,  t.  I,  p.  568,  décret  du 
21  mai  1062  :  «  Statuit  ut  nullus  episcopus,  presbyter,  diaconus  qui  femi- 
nam  acceperit,  vel  acceptam  retinuerit  dejiciatur. 

3.  N'oublions  pas  en  effet  qu'il  y  avait  entre  clerc  et  moine,  une  distinc- 
tion profonde,  presque  irréductible.  Gratien  ne  permet  pas  qu'un  moine 
soit  ordonné  clerc,  à  moins  que  son  abbé  ne  l'ait  offert  volontairement  à 
l'évêque  (Gratien,  dans  Migne,  Pair,  lat.,  t.  187,  p.  313)  :  Nullus  ad  eccle- 
siasticum  offîcium  ex  monasterio  producatur  monachus,  nisi  quem  abbas 
loci  admonitus  propria  voluntate  obtulerit  episcopo. 

4.  In  minoribus  ordinibus  constituti,  uxorem  ducant,  nisi  voto  aut  reli- 
gioso  habitu  prohibeantur  ;  non  autem  viduam  aut  repudiatam  {ib.,p.  182). 

5.  Ceteros  autem  clericos  qui  videlicet  inferioribus  potiantur  officiis,  si 
legalibus  conjugiis  sint  obligati,  in  suis  gradibus  manere  vult.  (Regesta 
Pontificum,  t.  I,  p.  581J. 

6.  Reg.  Pont.,  octobre  11 19,  27  mars  1123,  18  octobre  11 30,  18  nov. 
II 30,  30  mai  II 35,  3  avril  11 39. 


24  CHARLES   OULMONT 

s'exprime  de  même  \  ainsi  qu'Alexandre  III  ^.  Grégoire  VIII, 
dans  une  lettre  à  un  évêque,ditque  les  clercs  mariés  qui  ne  sont 
pas  encore  sous-diacres  ne  doivent  aucunement  être  séparés  de 
leur  femme,  à  moins  que  d'un  commun  accord  ils  ne  veuillent 
se  faire  religieux  ;  mais  s'ils  vivent  avec  leur  femme,  ils  ne 
pourront  obtenir  les  bénéfices  ecclésiastiques  K  Ailleurs  Gré- 
goire VIII  parle  des  clercs  «  in  ordinibus  constituti  »,  à  qui 
les  canons  sacrés  ne  refusent  pas  un  bénéfice  ecclésiastique 
pourvu  qu'ils  soient  légitimement  mariés.  Boniface  VIII  exige 
que  le  privilège  de  juridiction  soit  reconnu  au  clerc  marié 
pourvu  qu'il  ne  se  soit  marié  qu'une  fois,  ait  épousé  une 
vierge  et  porte  l'habit  de  son  état  4. 

Comme  on  le  voit,  il  est  difficile  de  décider  si  les  clercs 
mineurs,  mariés  légitimement,  pouvaient  conserver  à  la  fois 
leur  femme  et  leurs  bénéfices,  être  du  monde  et  en  même 
temps  jouir  du  privilège  de  clergie.  Certains  auteurs  modernes 
en  tranchant  la  question  par  la  négative  ^,  la  simplifient  à 
l'excès  sans  l'éclaircir.  Les  textes  que  nous  citons  ^,  il  est  vrai, 
manquent  de  clarté  et  quelques-uns  sont  contradictoires.  Que 
l'église  ait  essayé  d'amener  au  célibat  tous  ceux  qui  de  près  ou 
de  loin  étaient  consacrés  au  service  de  l'autel,  ce  n'est  pas  con- 
testable :  mais  ce  fut,  semble-t-il,  un  conseil  plutôt  qu'un 
précepte.  Il  y  aurait  eu  quelque  ironie  delà  part  de  l'Eglise  à 
reprendre  d'une  main  ce  qu'elle  offrait  de  l'autre,  c'est-à-dire 

1.  21  mars  1148,  (statuii)  «  ut  qui  in  ordine  subdiaconatus  aut  supra, 
uxores  duxerint  aut  concubinas  habuerint,  officio  atque  ecclesiastico  bene- 
ficio  careant.  « 

2.  19  mars  1179,  (statuit)  «  ne  clerici  in  sacris  ordinibus  constituti  mu- 
Uerculas  in  domibus  suis  liahcant.  » 

3.  Ecclesiastica  bénéficia,  quai  ad  illos  tantum  qui  assidue  in  servitio  Dei 
persistunt  spectare  noscuntur,  non  debent  ullatenus  obtinere  (Quinque 
compilât  ion  es  antiqiiœ,  p.  28). 

4.  Sexta  dccretalîs,  III,  2.  De  clericis  conjugatis  «  in  quibus  légitime 
conjugatum  a  bencficio  ecclesiastico  sacricanones  non  repellunt  yyy{Quiuqiie 
compilationes  antiqux,  p.  28). 

5.  Comme  M.  Viellard,  dans  son  étude  sur  Gilles  de  Corbeil  (Paris, 
Champion,  1909). 

6.  Si  nous  ne  donnons  pas  plus  de  textes,  c'est  que  les  autres  n'appor- 
tent pas  d'arguments  nouveaux  et  laissent  la  question  dans  le  même  état. 
L'incertitude  tient  à  l'imprécision  des  lois  de  l'église  à  cette  époque. 


I 


LE   CLERC   ET    LE    CHEVALIER  25 

à  rendre  impossible  en  fait,  le  mariage  qu'elle  acceptait  en 
droit.  La  seule  explication  plausible  de  ces  alternatives  d'indul- 
gence et  de  rigueur,  est  que  l'Eglise  en  concédant  au  clerc  la 
liberté  de  se  marier  et  le  privilège  de  clergie,  confiait  de  préfé- 
rence les  bénéfices  soit  aux  clercs  majeurs  voués  au  célibat, 
soit  aux  clercs  mineurs  non  mariés,  à  qui  l'accès  des  ordres 
supérieurs  n'était  pas  interdit. 

A  ces  textes  favorables  à  Tindépendance  des  clercs,  s'oppose, 
dirait-on,  un  décret  de  Grégoire  VII  interdisant  aux  prêtres, 
aux  diacres,  et  a  tons  les  clercs  d'avoir  des  femmes  ou  des  con- 
cubines. Cette  exagération  verbale  s'explique  par  la  lutte 
ardente  entreprise  par  ce  pape,  en  vue  d'imposer  le  célibat 
dans  les  ordres  maieurs.  Il  tâche  à  fonder  ses  décisions  sur  les 
textes  de  l'Ecriture,  et  en  particulier  sur  les  Epîtres  de  saint 
Paul  à  Timothée  et  à  Tite  ^  Son  argumentation  est  faible  : 
saint  Paul  permet  aux  diacres  et  même  aux  évêques  une  femme 
(unius  uxoris  virum).  L'opinion  de  Grégoire  VII  d'ailleurs  est 
isolée  parmi  la  jurisprudence  de  l'église  ;  on  peut  donc  afi&r- 
mer  que  le  mariage  était  permis  aux  clercs,  au  moins  jusqu'au 
sous-diaconat  exclusivement  ^. 

Le  clerc  mineur  qui  était  un  hom.me  marié  s'il  en  avait  le 
désir,  qu'était-il  dans  la  société,  quelles  étaient  ses  occupations 
diverses,  quels  étaient  ses  rôles  et  quelle  était  sa  vie  ?  Suivant 
l'intention  générale  du  pape  et  des  conciles,  les  clercs  devaient 
vivre  de  Téglise  et  non  du  siècle  ;  la  preuve  en  est  que  Gré- 
goire VIII  ne  permet  pas  qu'on  retire  à  un  prêtre  une  pré- 
bende parce  qu'il  est  marié,  pour  ne  pas  l'obliger  à  recourir 
aux  gains  honteux  et  séculiers  K  Grégoire  VIII  dans  une  lettre 
qu'il  adresse  à  tous  les  évêques,  défend  aux  clercs  les  jeux 
de   hasard,   et    particulièrement  les  dés,  la  chasse,    mais   au 


1.  Interdicit  presbyteris,  diaconibus,  omnibusque  clericis  uxores  habere 
et  omnino  cum  feminis  habitare,  nisi  cum  eis  quas  rcgula  vel  Nicena 
synodus  concessit  (Regesta  Poniijîcwii,  9  mars  11 74,  t.  I,  p.  603). 

2.  D'après  les  règlements  des  conciles,  on  ne  devait  pas  recevoir  les  ordres 
mineurs  avant  25  ans  et  la  prêtrise  n'était  conférée  qu'à  partir  de   30  ans. 

3.  Ne  predictus  clericus  beneficii  ecclesiastici  destitutus  ad  turpia  et  secu- 
laria  lucra  sectanJa  redire  cogatur  {Quinque  com pilai iones,  p.  28). 


26  CHARLES   OULMONT 

contraire  il  les  invite  à  vaquer  aux  charges  de  leur  état  et 
autres  bonnes  études.  Innocent  III  n'accepte  pas  que  les  clercs 
mènent  la  vie  des  laïques,  qu'ils  se  livrent  aux  mêmes  réjouis- 
sances qu'eux,  et  portent  les  mêmes  habits.  Il  écrit  à  l'évêque 
de  Limoges  pour  l'exhorter  à  réprimer  chez  les  clercs  le  négoce 
illicite,  l'usure,  les  jeux  prohibés  et  l'usage  des  concubines.  Il 
engage  Tévêque  de  Norwick  à  réformer  dans  son  diocèse  la  vie 
cléricale  :  les  clercs  sont  mondains  et  concihent  mal  la  cithare 
avec  le  psautier.  A  l'évêque  de  Tournai,  il  demande  de  sévir 
avec  rigueur  contre  les  clercs  débauchés  '.  Innocent  III  tonne 
contre  les  mêmes  méfaits  et  n'admet  pas  que  les  prêtres, 
diacres  et  sous-diacres  soient  tabellions  ^.  Gratien  dit  qu'un 
clerc  engagé  dans  les  ordres  sacrés  ne  doit  pas  s'adonner  aux 
occupations  séculières.  Le  commerce  est  condamnable,  mais 
le  théâtre  et  la  chasse  le  sont  plus  encore  ^  Le  concile  de 
Vienne  n'autorise  pas  les  clercs  à  être  bouchers  ni  cabaretiers, 
ni  jongleurs,  ni  bouffons  de   profession  '^. 

Les  papes  et  les  conciles  se  sont  souciés  de  ce  qui  est  le  plus 
extérieur  dans  la  vie  des  clercs,  de  leur  habit  :  Urbain  II  > 
leur  interdit  les  vêtements  fendus  et  les  oripeaux  pompeux.  Le 
«  Concilium  Tiburiense  »  leur  défend  le  vêtement  laïque,  le 
manteau,  la  cotte,  la  cape,  les  chaussures  précieuses  et  incon- 
venantes ;  leur   habit  doit  être  religieux   et  décent  ^.  Gré- 

1.  «  Cum  corrigerc  vis  clericorum  excessus  exercentium  negotiationem 
illicitam  et  usuras,  vacantium  ludis  illicitis,  et  habentes  concubinas,  ipsi, 
ut  tuam  correctionem  éludant,  ad  sedem  apostolicam  vocem  appellationis 
emittunt.  »  (Migne,  214,  t.  I,  p.  297). 

2.  Episcopus  Hostiensis  tibi  dédit  in  mandatis  «  ut  presbytères,  diaconos 
et  subdiaconos  quos  ibidem  invenit  passim  tabellionatus  officium  exer- 
centes,  excommunicationis  vinculo  innodares  (Migne,  216,  Innocent  III, 
t.  III,  p.  486). 

3.  Qui  venatoribus  donant,  non  homini  donant,  sed  arti  nequissimje 
(Migne,  187,  p.  409). 

4.  Cf.  P.  Fournier,  Les  officialités  au  moyen-dge  (Paris,  1886,  in-8), 
p.  68  et  suiv. 

5.  Regesta  Pont.,  15  sep.  1089,  (t.  I,  p.  664). 

6.  «  Ut  laicalibus  vestimentis  clerici  non  utantur,  id  est  mantello  vcl 
cotta  sive  cappa  nec  pretiosis  et  ineptis  calciamentis  et  aliis  uovitatum  vani- 
tatibus,  sed  rcligioso  et  decenti  babitu  induti  incedant  {Quinque  compila- 
iiones  antiqux,  p.  p.  E.  Friedberg,  Leipsig,  1882,  p.  25). 


LE   CLERC    ET    LE   CHEVALIER  27 

goire  VIII  n'admet  pas  pour  les  clercs  les  vêtements  fermés,  ni 
les  capes,  ni  les  manteaux  rouges  ou  verts,  ni  les  parements  de 
cendal  ou  de  soie  ;  qu'ils  n'aient  pas  d'anneaux  au  doigt  s'ils 
ne  sont  pas  évèques,  mais  que  leur  couronne  et  leur  tonsure 
conviennent  à  leur  état'.  Innocent  III  proscrit  aussi  les  vête- 
ments coupés  en  bas,  de  même  que  le  port  de  la  chevelure  et 
de  l'habit  laïque  ^ 

Tous  ces  décrets  avaient  leur  utilité  parce  que  les  clercs 
oublieux  de  leurs  devoirs  ne  différaient  des  laïques  que  par 
leurs  privilèges  qu'ils  ne  s'efforçaient  pas  de  mériter.  Ils  sem- 
blaient justifier  par  leur  mauvaise  conduite,  en  effet,  toutes  les 
censures  dirigées  contre  eux,  et  l'on  dirait  presque  à  lire  cer- 
taines consultations  des  évêques  auprès  des  papes,  que  les 
auteurs  des  fiibleaux  n'ont  rien  inventé.  Ne  prendrait-on  pas 
pour  un  conte  satirique  cette  lettre  de  l'archevêque  de  Londres 
à  Innocent  III  où  il  est  dit  qu'un  vilain  ayant  surpris  sa  femme 
avec  un  prêtre,  coupa  au  misérable  le  nez  et  la  langue...  Le 
vilain  excommunié  par  l'archevêque  est  absous  par  le  pape,  à 
charge  de  contribuer  de  ses  deniers  aux  frais  de  la  croisade. 
Innocent  III  nous  apprend  qu'à  Saint-Denis  des  clercs  ont 
brisé  la  nuit  les  portes  de  maisons  de  débauches,  y  ont  pénétré 
avec  violence,  et  ont  eu  des  querelles  avec  les  fils  des  bourgeois 
parce  que  les  prévôts  et  justiciers  de  Saint-Denis  respectant 
Tordre  clérical  n'ont  osé  les  arrêter  K  Aussi  les  théologiens,  les 


1.  «  Ut  clerici  clausa  déférant  indumenta,  cappis  sive  mantellis  man- 
tellis  rubeis  aut  viridibus  non  utantur...  annulos  non  portent  in  manibus, 
nisi  CDiscopus  fuerit...  Coronam  et  tonsuram  habeant  congruentem.  » 
Quinqiie  compilât iones  antiqnœ,  p.  25). 

2.  In  clerici  comam  nutriant  aut  laicali  veste  utantur  (Migne,  214, 
Innocent  III,  t.  I,  p.  734). 

3.  Ut  villicum,  qui  presbytère  cum  uxore  sua  turpiter  agenti  nasum 
absciderat  ac  linguam  Iseserat,  anathemate  solvat  sub  certis  conditioni- 
bus.  (Migne,  t.  II,  p.  461). 

Clerici  quidam  in  villa  Sancti  Dyonisii  commorantes,  non  timentes 
abuti  privilegio  clericali  noctu  fores  muliercularum  effringunt,  in  domos 
earum  per  violentiam  irruentes,  et  cum  filiis  burgensium  suscitantes  sedi- 
tiones  et  rixas  eo  quod  villœ  projpositi  et  justitiarii  propter  clericalis  ordinis 
libertatem,  ad  eorum  correctionem  manus  extendere  pertimescant  (Inno- 
cent III,  t.  IV,  p.  102). 


28  CHARLES   OULMONT 

prédicateurs,  les  écrivains  pieux  qui  parlent  en  leur  propre 
nom,  plus  qu'au  nom  de  l'Eglise,  ne  se  lassent-ils  pas  de  flétrir 
les  dérèglements  du  clergé. 

A  entendre  Pierre  Damien,  les  clercs  sont  coupables  de  tous 
les  crimes,  ils  sont  sans  règle  et  sans  frein  et  ne  visent  à  rien 
moins  qu'à  incendier  la  «  tour  de  chasteté  '  ».  Ils  sont  luxurieux, 
incestueux,  intrigants,  ils  flattent  les  grands  et  sont  pires  que 
les  simoniaques,  car  ils  paient  non  par  de  l'argent  mais  par 
leur  personne  et  leur  dignité.  Ils  sont  ignares  enfln,  ces  clercs 
promus  trop  tôt  et  sans  compétence  aux  bénéfices  ecclésias- 
tiques. Ils  dépensent  leur  argent  à  courir  le  monde  et  les  folles 
femmes  qui  sont  les  fléaux  des  clercs.  Ces  folles  femmes  sont 
la  venaison  du  diable,  le  rebut  du  paradis,  le  poison  des  âmes, 
elles  sont  matière  à  péché,  cause  de  ruine,  elles  sont  des 
huppes,  des  chat-huants,  des  louves,  des  sangsues^  elles  sont 
des  baisers  ^  ! 

Saint  Bernard  déteste  les  jeunes  clercs,  et  fait  au  sujet  de 
ceux  qui  parviennent  trop  tôt  et  injustement  aux  honneurs  les 
mêmes  remarques  que  Pierre  Damien  5.  Il  constate  que  les 
clercs  par  leurs  habits  luxueux  paraissent  des  chevaliers, 
et  sont  bien  malgré  tout,  des  clercs  par  leurs  gains.  Pourtant 
ils  ne  sont,  à  dire  vrai,  ni  clercs  ni  chevaliers  puisqu'ils 
ne  combattent  pas  en  chevaliers  et  n'évangélisent  pas  en 
clercs  4.  Ce  n'est  pas  que  saint  Bernard  apprécie  avec  éloges  le 
métier  de  chevalier  :  «  Celui,  dit-il,  qui  préfère  l'état  des  armes 
à  la  cléricature,  met  les  choses  humaines  avant  les  divines.  » 
Et  il  ajoute  :  «  Est-il  plus  beau  d'être  appelé  sénéchal  que  doyen 
ou  archidiacre  ?  Pour  être  clerc  comme  il   faut  l'être,   il  ne 

1.  Inipetulantes  et  infruniti  turri  castitatis  moUiuntur  incendium  (Migne, 
145,  Pierre  Damien,  t.  II,  11°  387). 

2.  Virus  mentium,  gladiiis  animarum,...  materia  peccandi,  iipupce,  ulula:, 
noctuœ,  lupae,  sanguisuga^...  scorta,  prostibula,  savia  (P.  Damien,  t.  II, 
no  406). 

3.  Scholares  pueri  et  impubères  adolescentuli  ob  sanguinis  dignitatem 
promoventur  ad  ecclesiasticas  dignitates  et  de  sub  ferula  transferuntur  ad 
principandum  presbyteris,  laetiofes  intérim  quod  virgas  evaserint,  quam 
quod  meruerint  principatum  (Migne,  t.  182,  n°  472). 

4.  Rogo,  quid  hoc  est  monstri  ut,  cum  et  clericus  et  miles  simul  videri 
velit,  neutrumsit  (Migne,  t.  182,  n°8i). 


LE    CLERC    ET    LE    CHEVALIER  2^ 

convient  pas  de  retourner  lui  monde  après  s'être  enrichi  dans 
l'église  ;  il  ne  convient  pas  davantage  de  vivre  en  égoïste  et  de 
négliger  la  charité'.  Sous  prétexte  de  bien  public,  les  clercs 
vendent  leurs  paroles  aux  puissants  et  leurs  salutations  aux 
matrones.  Ils  étaient  à  peine  connus  dans  leur  village,  et 
maintenant  qu'ils  sont  clercs,  ils  fréquentent  les  cours,  recher- 
chent la  connaissance  des  rois  et  la  flimiliarité  des  princes. 
S'ils  sont  tonsurés,  s'ils  fréquentent  les  églises,  s'ils  chantent 
des  psaumes,  c'est  pour  l'argent  qu'ils  récoltent^.  » 

Pierre  de  Blois  dans  ses  poésies  contre  les  clercs,  les  mon- 
tre sous  les  mêmes  aspects  que  saint  Bernard  et  Pierre 
Damien.  Il  engage  les  clercs  à  quitter  les  palais  \  Mais  les 
clercs  résistent;  ce  qui  les  retient  à  la  cour,  c'est  une  culture 
plus  raffinée,  une  nourriture  plus  exquise,  l'avantage  d'être 
craints  sans  avoir  rien  à  craindre.  La  jeunesse  est  l'âge  des 
plaisirs,  la  religion  est  bonne  pour  ceux  qui  sont  vieux,  mais 
pour  ceux-là  seulement-^.  Pierre  de  Blois  n'est  pas  moins  sévère 
pour  les  clercs  qui  écrivent  des  poésies  profanes  :  c'est  d'une  tête 
folle  de  chanter  les  amours  défendues,  et  de  se  vanter  de  cor- 
rompre les  jeunes  filles.  Il  conjure  quelqu'un  d'abandonner  les 
vaines  cantilènes  et  de  composer  des  œuvres  qui  touchent  à  la 
théologie  ^. 

Enfin  Innocent  III  s'indigne  dans  un  sermon  contre  les 
moeurs  du  clergé,  empêché  dans  les  liens  de  la  concupiscence  ; 
la  chair  est  la  maîtresse  toute  puissante  qui  avilit  l'Eglise.  «  La 
nuit,  on  sacrifie  au  fils  de  Vénus,  le  matin  on  ofi"re  à  l'autel 
le  fils  de  la  Vierge  ;  la  nuit  on  embrasse  Vénus,  le  matin  on 

1.  Ergo  pulchrius  est  vocari  dapiferum,  quam  decanum,  quam  archidia- 
conum  ?  (Migne,  t.  182,  n°  82). 

2.  Saint  Bernard  dansMigne^  t.  183,  no  754,  Q.ui  antea  vixiu  suo  vico  vel 
oppido  cogniti  fuerant,  modo  circumeunt  provincias  et  curias  fréquentantes, 
regum  notitias  principumque  familiaritates  assecuti  sunt...  Vincuntur  in 
suo  studio  mulierculai. 

3.  Nam  curia  |  Curis  imo  crucibus,  |  Et  mortibus,  |  Semper  est  obnoxia 
(Migne,  t.  207,  p.  1133). 

4.  Ib.,  t.  207,  p.   1333.  Totus  feror  in   amplexus  |  Voluptatis  obviai  | 
Tenent  nos  in  curia  |  Cultus  delicatior  |  Cibus  exquisitior  et  lautior. 

5.  /&.,  p.  233  :  Insani  capitis  est,  amores  illicites  canere,  et  se  corrup- 
torem  virginum  jactitare. 


30  CHARLES   OULMONT 

vénère  la  Vierge  ' .  »  Ce  texte  égale  et  dépasse  peut-être  par  sa 
crudité  et  sa  violence  les  diatribes  des  poètes  profanes  que  nous 
allons  citer.  Cela  n'est  pas  sans  importance,  car  à  ne  lire  que 
les  clercs  en  rupture  avec  l'Eglise,  on  serait  tenté  plus  d'une  fois 
de  ne  tenir  qu'un  compte  infime  de  leurs  assertions. 

Parmi  ces  diatribes  profanes,  il  en  est  de  latines  et  de  fran- 
çaises. Les  latines,  en  vers,  sont  appelées  goliardiques  ;  les  plus 
célèbres,  on  le  sait,  se  trouvent  dans  le  Recueil  dit  des  Carmina 
Burana.  Or,  l'un  de  ces  poèmes  chante  l'amour  du  clerc, 
supérieur  à  celui  du  chevalier,  et  ceci  est  le  thème  ^  que  nous 
retrouverons  dans  nos  débats.  Les  chevaliers  ne  sont  pas 
habiles  en  amour,  et  puis  ils  sont  tout  en  parade  ;  à  quoi  sert 
aux  femmes,  ajoute  le  poète,  d'avoir  leur  portraiture  en  étoffe 
de  soie,  alors  que  ces  amants  sont  sans  cesse  loin  d'elle  '  ?  Les 
clercs  passent  la  froide  saison  auprès  des  dames,  et  même  les 
prêtres  ont  des  mains  impures  et  ne  craignent  pas  de  quitter 
la  couche  d'une  femme  pour  aller  dire  la  messe  ^.  Les  poètes 
goliardiques  ne  manquent  pas  de  constater  que  le  sanctuaire 
de  Dieu  est  devenu  un  antre  de  népotisme  et  de  lucre  K 

Gautier  Map^,  estime  que  le  meilleur  remède  en  ce  qui  con- 
cerne l'incontinence  des  clercs  serait  de  leur  permettre  une 
femme  ;  la  leur  interdire,  c'est  leur  en  accorder  plusieurs  :  qu'un 
prêtre  ait  son  épouse  afin  qu'il  ne  recherche  pas  celle  du  voi- 
sin ^.  Il  reprend  la  même  thèse  dans  la  curieuse  Coisultatio  Sacer- 
-dotum  :  c'est  une  réunion  de  prêtres  et  de  clercs  que  l'on  veut 

# 

1.  Quidam  nocte  filium  Veneris  agitant  in  cubili,  mane  filium  Virginis 
agitant  in  altari  ;  nocte  Venerem  amplcxantur,  mane  virginem  venerantur 
(Innocent  III,  Migne,  t.  IV,  p.  368.  Sermon  pour  le  jour  des  Cendres). 

2.  Carmina  Burana  (éd.  1847),  p.  147.  Cf.  ih.,  p.  134. 

3.  Qiiid  prosunt  nobis  talia  |  Cum  forma  périt  propria  (/^.). 

4.  Carmina  Burana,   p.    36.    Qiii  fréquenter  et   jocunde  |  Cum  uxore, 
dormis,  undc  |  Surgens  mane  missum  dicis  |  Corpus  X^i  benedicis  |  Scire 
velim  causam  quare  |  Sacrosanctum  ad  altare  |  Statim  venis  immolarc  | 
Virgis  dignus  vapulare. 

5.  Ih.,  p.  49.   Fit  hereditarium  I  Dei  sanctuarium  |  Et  ad  Christi  dotes 
I  Preponuntur  hodie  |  Expertes  scientie    |    Presulum  nepotes  |  . 

6.  Thi^  latin  poems  commonely  attribiitcd  to  W al  ter  Map' s,  by  Thomas 
Wright  (Londres,  1861,  p.  171).  Quisque  suam  habeat  et  non  proximo- 
rum  I  Ne  incurrat  odium  vcl  iram  eorum. 


LE   CLERC    1:T    LE   CHEVALIER  3  I 

priver  de  leurs  femmes.  Chacun  de  protester  ;  à  l'impossible  nul 
n'est  tenu.  Il  faut  que  tout  clerc  ait  sa  concubine.  Un  vicaire 
assure  qu'il  ne  peut  vivre  sans  sa  cuisinière,  un  autre  se  plaint 
que  sa  nature  ardente  le  force  à  satisfiiire  ses  désirs  :  il  perdra 
son  âme  plutôt  que  sa  femme.  L'on  conclut  :  les  simples  clercs 
auront  une  concubine,  moines  et  chanoines  deux  ou  trois, 
doyens  et  prélats  quatre  ou  cinq...  Quant  aux  clercs  de  cour, 
qu'ils  tâchent  à  plaire  aux  maîtres,  qu'ils  soient  aimables,  gra- 
cieux, empressés.  Ils  sont  d'ailleurs  experts  en  affaires'. 

D'après  un  autre  recueil  latin  écrit  en  Angleterre,  les  reli- 
gieux, institués  pour  la  pauvreté,  ne  rêvent  que  richesses  ;  ils  font 
passer  entre  les  mains  des  courtisanes  les  dîmes  et  les  offrandes 
des  fidèles,  ou  bien  ils  vont  étudier  la  médecine  à  Montpellier 
et  ne  se  distinguent  pas  des  laïques  dont  ils  ont  les  occupations 
et  les  plaisirs.  Ils  aiment  les  parfums  de  roses  et  de  violettes, 
et  passent  leur  vie  à  jouer,  à  aimer,  à  boire  et  à  dormir^. 

Gilles  de  Corbeil  soutient  la  thèse  en  faveur  du  mariage 
des  clercs,  en  invoquant  l'Ancien  et  le  Nouveau  Testament, 
les  nécessités  de  la  nature  humaine  et  les  intérêts  de  la 
morale.  «  Que  chacun,  dit-il,  ait  sa  femme,  on  évite  ainsi 
la  tentation  d'empiéter  sur  les  droits  du  voisin  5,  »  H  déclare  un 
fardeau  intolérable  l'obligation  du  célibat.  S'adressant  au  pape 
Honorius  III,  il  s'indigne  contre  le  cardinal  Galon,  auteur  d'un 
décret  sur  l'incontinence  des  clercs  4. 

Adam  de  Le  Haie  proteste  lui  aussi  contre  la  servitude  im- 
posée aux  clercs.  Un  clerc  perd   son  privilège   de  clergie  s'il 

1.  Ib.,  p.  174.  Vir  ad  impossibile  nuUus  obligatur  |  Clero  pudicitia  scitis 
quod  non  datur  !  ...  Non  possum  vivere  sine  coqua  nuindus  [  ...  Habcbi- 
mus    clerici  duas  concubinas,    ]  Monachi  canonici  totidem    vel    trinas  | 
Decani,  prelati,  quatuor  vel  quinas  |  Sic  tandem  leges  implcbimus  divinas. 

2.  TIjc  anglo-latin  satirical  poets  and  epigratniuatists  of  the  twelth  Century 
collected  and  edited  hy  Thomas  Wright.  Londres,  1872,  2  vol.  in-8,  t.  II, 
p.  213  et  seq. 

3.  Suas,  inquit,  habeant  quilibet  uxores,...  proximorum  fœminas,  fîlias, 
et  neptes  violare  nefas  est  (Viellard,  op.  cit.,  p.  430-431). 

4.  Imposuit  collis  onus  importabile  nostris 
ToUere  cum  non  posset  idem  digitoque  movere  ; 
Qui  tantis  clerum  laqueis,  moderamine  nuUo. 
Strinxit  et  artavit,  cohitus  probibendo  solutos  (p.  431;. 


32  CHARLES   OULMONT 

épouse  une  veuve,  tandis  qu'un  prélat  peut  impunément  avoir 
des  maîtresses.  Les  vers  sont  à  citer. 

Chascuns  le  pape  encosa 
Quant  tant  de  bons  clers  desposa, 
Ne  porquant  n'ira  mie  cnsi, 
Car  aucun  se  sont  aceti 
Des  plus  vaillans  et  des  plus  rikes 
QjLii  ont  trouvées  raisons  friques 
Que  nus  clers  par  droit  ne  désert 
Pour  mariage  estre  asservis 
Ou  mariage  vaut  trop  pis 
Qiie  demourer  en  soignentage, 
Comment  ont  prelas  l'avantage 
D'avoir  femmes  a  runnier, 
Sans  leur  privilège  cangier, 
Et  uns  Clers  si  pert  de  franquise 
Par  espouser  en  Sainte  Eglise 
Famé  qui  ait  autre  baron 


Romme  a  bien  la  tierche  partie 

Des  clers  fais  sers  et  amatis  '  (V.  435  et  suiv.). 

André  le  Chapelain  montre  que  les  clercs  sont  tout  à  fait 
dignes  d'être  aimés,  mais  il  pose  la  question  de  la  légitimité 
de  cet  amour.  Le  clerc  est  prudent,  sage  et  savant,  mais  ne 
doit-il  pas  garder  son  corps  immaculé  pour  Dieu  ?  N'est-ce  pas 
une  dérision  de  vouloir  délier  autrui,  lorsqu'on  est  soi-même 
enchaîné  ?  Sans  doute,  mais  le  clerc  avoue  qu'il  est  homme,  et 
sujet  à  toutes  les  faiblesses  des  hommes...  Au  reste,  la  néces- 
sité d'être  chaste  s'impose  aux  laïques  aussi  bien  qu'aux  clercs. 
Si  un  clerc  remplit  bien  son  office,  on  n'a  rien  à  lui  repro- 
cher :  les  fautes  qui  ne  sont  pas  des  manquements  à  son 
métier,  ne  sont  pas  plus  répréhensibles  chez  lui  que  chez  les 
autres  mortels.  Et  puis,  s'il  est  trop  soucieux  de  son  confort  et 
de  son  repos,  s'il  n'a  pas  l'allure   martiale  du  chevalier,  le 

I.  Li  jus  Ad.m,  p.  p.  A.  Rambeau,  dans  les  Ausgahen  uuh  Alhandlinigen 
ans  dem  Gchiete  der  rovnvi.  PhiJol.  de  Stengel.  Marburg  1886.  Un  contem- 
porain d'xVdam  de  le  Haie,  Robert  le  Clerc,  dit  M.  Guy,  «  accuse  les 
prêtres  de  s'occuper  exclusivement  de  biens  temporels  »  (p.  131);  «  ils  gar- 
daient en  jaloux  leurs  écus,  ou  ne  les  lâchaient  qu'à  regret  »  (p.  132). 
(H.  Guy,  Essai  sur  la  vie  et  les  œuvres  littéraires  du  Trouvcre  Adam  de  le 
Haie,  Paris,  1898,  gr.  in-8,  605  pp.) 


LE   CI.ERC    ET    I.E    CHEVALIER  33 

clerc  n'est  pas  comme  lui  bruuil  et  cruel,  il  est  surtout  prudent 
et  discret  '. 

En  Allemagne,  les  clercs  aiment  les  jeunes  filles  comme  en 
France  :  un  prêtre  nous  en  assure  ^  ;  il  arrive  que  les  clercs 
aient  des  aventures.  L'un  d'eux  offre  son  cœur  à  une  pucelle 
qui  refuse  d'abord,  puis  cède  ;  après  s'être  aimés,  ils  se  lèvent, 
prennent  chacun  sa  route  et  ne  se  revoient  plus  >.  Aussi  bien, 
la  satire,  en  Allemagne  comme  ailleurs,  n'a-t-elle  pas  épargné  les 
clercs.  Dans  un  manuscrit  inédit  de  la  Bibliothèque  de  Vienne 
dont  nous  avons  pris  la  copie,  un  poème  goliardique  énumère 
tout  au  long  les  défauts  des  clercs  :  oisiveté,  avarice,  liberti- 
nage ;  le  prêtre,  d'origine  plébéienne  s'enrichit  ;  les  prélats  sont 
des  loups  qui  boivent  le  sang  du  troupeau  ;  baignant  dans 
l'ordure,  ils  ne  peuvent  nettoyer  autrui.  Ce  sont  de  mauvais 
pasteurs  qui  estiment  les  brebis  à  leur  toison  ^. 

Les  poètes  français  du  moyen  âge  n'ont  pas  traité  les  clercs 
avec  moins  de  sévérité.  Il  serait  trop  long  de  relever  tous  les 
traits  dirigés  contre  les  mœurs  cléricales,  et  cette  énumération 
nous  instruirait  en  somme  assez  peu  :  sans  cesse  les  mêmes 
griefs,  et  presque  avec  les  mêmes  formules.  D'ailleurs,  nous 
n'avons  à  tenir  compte  que  des  textes  où  il  est  question  de 

1 .  Suum pras  omnibus  corpus immaculatum  domino  custodire...  Qiiamvi 
clericorum  sim  sorti  conjunctus,  homo  tamen  sum  in  peccatis  conceptus  et 
carnis  lapsui  sicut  et  ceteri  homines  naturaliter  pronus  existens...  Si  vero 
in  linguae  opère  suum  rccte  gerat  officium,  ab  hoc  est  onere  liberatus... 
Inevitabili  vobis  necessitate  probabo  quod  magis  in  amore  clericus  quam 
laïcus  est  eligendus...  clericus  enim  in  cunctis  cautior  et  prudentior  quam 
laïcus  invenitur  (Andrex  Capellani  regii  Francorum,  de  Amore  lihri  très, 
p.  p.  E.  Trojel,  Copenhague,  1892),  p.  184  et  suiv. 

2.  Disce,  bone  clerice,  virgines  amare 
Quia  sciunt  dulcia  oscula  prsestare 

(Frédéric  Zarnke,  Die  deutschen  Universitiiten  in  MittelaJter,  Leipzig,  1857, 
I,  p.  87). 

3.  Pertransiyit  clericus 

Durch  einem  grùnen  AValdt...  (Ib.,  I,  88). 

4.  Ovem  plenara  vellere   ducit  meliorem  (ms.  Bibl.  Vienne,  no  3 121, 
88  verso-89  recto).  Le  poème  du  ms.  3 121  a  attiré  notre  attention  par  le 
titre  qu'il  porte  au  catalogue  de  la  Bibl.  de  Vienne  :  Carmen  contra  derum 
et  par  TLacipit  :  omnis  fere  clericus  invenitur  parcu s. 

3 


34  CHARLES   OULMOXT 

Favarice,  de  la  luxure  et  de  la  gourmandise  des  clercs,  puisque 
tels  sont  les  vices  des  clercs  de  nos  poèmes. 

On  médit  des  clercs  comme  on  médit  des  femmes  ;  et  les 
satires  dont  ils  sont  l'objet  nous  offrent  plutôt  une  caricature 
qu'un  portrait  ressemblant.  Il  est  très  difficile  de  faire  le  départ 
entre  le  réel  et  la  fantaisie,  et  les  observations  recueillies  ici  et 
là  parmi  les  textes  ne  nous  permettraient  pas  de  constituer 
un  tableau  d'ensemble.  Pour  nous  d'ailleurs,  seules  les  œuvres 
antérieures  à  1250  sont  de  quelque  utilité  ^ 


I.  Les  prédicateurs  français  du  xiie  siècle  (cf.  abbé  L.  Bourgain,  La 
Chaire  française  au  XII^  siècle,  d'après  les  viss.  Paris,  1879,  in-8,  399  pp.), 
traitent  avec  sévérité  l'avidité  des  évêques  et  des  clercs  :  «  Quelquefois,  dit 
M.  Bourgain,  les  évêques  recouraient  à  tous  les  moyens  pour  acquérir  ces 
richesses.  Ils  dépouillaient  les  fidèles  dont  ils  auraient  dû  être  les  protec- 
teurs, ou  ils  livraient  les  choses  saintes  au  plus  honteux  trafic  »,  p.  277. 

Le  même  auteur  cite  (p.  278),  Adam  de  Perseigue  :  «  C'est  avec  le 
patrimoine  du  Crucifié  qu'ils  entretiennent  leur  luxe  et  leur  orgueil.  Ils  ne 
sont  point  soucieux  des  âmes,  mais  de  leurs  oiseaux...  Le  lieu  saint,  le 
lieu  de  la  prière,  ils  en  font  un  champ  de  foire,  et  la  terre  des  saints  est 
devenue  un  repaire  de  brigands  »  ;  et  plus  loin  (p.  280),  M.  Bourgain 
ajoute  :  «  L'exemple  venant  des  évêques,  le  clergé  inférieur  négligeait 
tous  ses  devoirs  et,  dans  plusieurs  provinces,  en  Normandie  surtout,  le 
sacerdoce  était  tombé  dans  le  plus  honteux  avilissement.  Les  prédica- 
teurs poursuivent  avec  véhémence  les  voluptueux  ;  ils  empruntent  les 
couleurs  de  Juvénal,  et  par  endroits  ils  dépassent  la  crudité  de  son  lan- 
gage, ))  p.  281.  L'auteur  cite  saint  Bernard  :  «  De  là  ces  tables  chargées  de 
services  splendides  et  de  mets  délicieux  ;  de  là  ces  excès  de  bouche,  ces 
débauches,  ces  guitares,  ces  lyres  et  ces  flûtes  ;  de  là  ces  celliers  qui  regor- 
gent de  toutes  choses,  ces  vases  de  parfums  précieux,  et  ces  coffres  rem- 
plis de  trésors  immenses.  C'est  pour  cela  qu'on  veut  être  et  qu'on  est  en 
effet  prévôt  d'église,  doyen,  archidiacre,  évêque  et  archevêque  »  ;  puis 
Hildebert  (p.  285)  :  «  Comment  (un  laïque)  aura-t-il  horreur  des  fautes 
qu'il  sait  être  commises  avec  impudence  par  les  clercs  ?  Comment  les 
laïques  abhorreront-ils  les  impuretés  de  la  chair  lorsqu'ils  entendent  dire 
qu'il  y  a  des  prêtres  et  des  clercs  couverts  d'infamies  ?...  «  Enfin,  M.  Bour- 
gain (p.  293)  cite  un  chancelier,  Pierre  de  Poitiers  :  «  Quelle  honte!  nos 
écoliers  se  livrent  à  tous  les  désirs  de  la  chair.  Ils  vivent  dans  des  turpi- 
tudes qu'aucun  d'entre  eux,  dans  le  lieu  de  sa  naissance,  parmi  ses  parents 
et  ses  proches,  n'oserait  même  nommer...  Ils  dilapident,  en  vivant  avec 
des  courtisanes,  les  richesses  du  Crucifié.  » 

Cette  lutte  contre  les  vices  du  clergé  durait  depuis  fort  longtemps  ;  elle 
avait  été  engagée,  dès  le  ve  siècle,  par  saint  Jérôme  et  saint  Augustin  (cf. 
A.  Bartelt,  Die  Ausstreifungen  des  gcistlichen  Standcs  in  der  christlicl)- 
lateinischen  Litteraiur  bis  T^um  XII  Jahrhundert  imd  in  den  altfraniôsischen 


LE   CLERC    ET   LE   CHEVALIER  3  5 

L'évêque  de  Rennes,  Estlenne  de  Fougères,  auteur  du 
«  Livre  des  Manières  »  (1170),  constate  que  le  clerc  ne  vaut 
que  par  ses  mœurs  et  par  sa  science,  mais  que  ses  mœurs  sont 
aussi  déplorables  qu'est  nulle  sa  science  '. 

Ordener  deit  bon  clerc  et  sage 


V.  209.  Lor  soignanz  peissent,  lor  mestriz, 
Del  patremoinc  au  cruceHs. 
Et  lor  effançonez  petiz 
Des  trentins  qu'il  n'ont  deserviz. 


Plus  tard,  le  jeune  Aucassin  dira  qu'il  souhaite  d'aller  en 
enfer,  pour  y  rejoindre  tous  ceux  qui  furent  gais  en  ce  bas 
monde,  les  beaux  clercs  et  les  beaux  chevaliers  :  Car  en  infer 
vont  li  bel  clerc  et  li  bel  kevalier  ^. 

Dans  le  «  Dit  de  la  Rose  »,  on  nous  apprend  que  les  clercs 
sont  si  experts  en  matière  d'amour  qu'ils  écrivent  pour  autrui 
des  lettres  et  des  billets,  en  parfaits  secrétaires  : 

Ne  li  clerc  qui  les  escrira, 

Ne  sache  ja  que  ce  sera, 

Fors  qu'en  ceste  matière  non  5. 


Fahleaus,  Greifswald,  1884,  in-8,  31  pp.).  Déjà  saint  Jérôme  blâme  les 
clercs  qui  s'enrichissent,  les  clercs  gourmands,  ceux  qui  recherchent  la 
compagnie  des  femmes  :  «  Audio  prseterea,  eum  iibenter  virginum  et 
viduarum  cellulas  circumire,  et,  adducto  supercilio,  de  sacris  inter  eas  lite- 
ris  philosophari  quid  in  secreto,  quid  in  cubiculo  mulierculas  docet  ?  » 
(epist.  L,  p.  236);  cité  p.  3-4. 

Saint  Augustin  reprend  le  luxe  des  clercs  dans  la  coiffure  et  le  vête- 
ment :  «  Cessent  itaque  clerici,  psalmodiœque  hymnis  que  spiritualibus  insis- 
tentes,  capillos,  nitras  ceteraque  velamina  in  capitibus  portare  »  (Append. 
T.  VI,  293  et  seq.,  cité  page  5). 

Le  même  docteur  flétrit  les  clercs  luxurieux  :  «  O  quam  turpe  est  cleri- 
cum  a  meretrice  duce  captivum.  Si  conjugium  sacerdotibus  prohibetur, 
quanto  magis  crimen  fornicationis  in  nobis  iestimabitur  »  (Sermo 
XXXVII.  C,  cité  page  6). 

Grégoire  de  Tours  nous  apprend  que  la  simonie  n'est  pas  inconnue  de 
son  temps  :  «  Jam  germen  illud  iniquum  cxperat  fructificare  ut  sacerdo- 
tium  aut  venderetur  a  regibus  aut  comparetur  a  clericis.  »  (Cité  p.  16). 

1.  Estiennc  von  (de)  Fougicrcs,  Livre  des  manières  (pp.].  Kremer,  Mar- 
burg,  1887,  in-8). 

2.  Aucassin  et  Nicoîete,  éd'iûon  Such'iiùr,  5e  éd.  1903,  p.  8. 

3.  Le  dit   de  îa  Rose,  p.  p.  Jubinal,  dans  Jongleurs  et  Trouvères  no- 118. 


3  6  CHARLES   OULMONT 

Les  fableaux  nous  fourniraient,  comme  il  est  naturel, 
d'abondantes  allusions  contre  les  clercs  :  nous  renvoyons  le 
lecteur  au  fableau  du  Meunier  et  des  deux  clercs,  du  chevalier,  de 
la  dame  et  du  clerc,  de  Gomhert  et  les  deux  clercs,  qui  couchent 
l'un  avec  la  femme,  l'autre  avec  la  fille  de  leur  hôte  ^ 

Nus  home  qui  bêle  famé  ait, 
Por  nule  proiere  ne  let 
Clerc  gésir  dedanz  son  ostel  *. 

Est-ce  donc  à  dire  que  les  clercs  observaient  bien  mal  la 
continence  prêchée  par  les  papes  et  les  évêques,  est-ce  à  dire 
que  les  clercs  n'étaient  que  des  paillards  %  plus  paillards  que  les 
laïques,  et  nuisibles  à  la  société  ?  Nous  avons  répondu  par 
avance  à  cette  question,  en  remarquant  l'exagération  et  le 
parti  pris  de  ces  diatribes  ^. 

1.  Recueil  général  de  Fahleatix,  p.  p.  Montaiglon,  V.  83  ;  II,  215,1V,  47,  etc. 

2.  Ib.,1,  238. 

3.  Les  clercs  subissent  le  reproche  de  Sodomie.  Cf.  E.  Dùmmler,  Zur 
Sittengeschichte  der  Mittel  alters,  Zeitschis  fur  deutsch.  altert.  XXII,  256-258, 
nous  ne  citons  pas  le  texte  d'Yves  de  Chartres,  car  il  n'est  pas  question 
dans  nos  débats  que  les  clercs  aient  des  mœurs  contre  nature. 

4.  Au  xiiie  siècle,  au  xiye  siècle,  les  diatribes  sans  être  plus  violentes, 
se  généralisent  de  plus  en  plus.  L'auteur  de  «L/  epistles  des  Femmes  »  (Jubi- 
nal,  op.  cit.,  p.  22), voulant  montrer  que  les  femmes  sont  dépensières,  écrit 
qu'elles  ruineraient  «  un  prevoire  ou  un  clerc  »  ;  l'auteur  du  célèbre  Matheo- 
lus  est  presque  aussi  éloquent  contre  les  clercs  que  contre  les  femmes  : 

Les  bourdeaux  suyt  et  ens  se  boute 

Ressembler  veut  aus  damoiseaux 

(Ed.  van  Hamel,  1892,  I,  livre  m,  v.  535  et  suiv.) 

L'auteur  du  Songe  du  Vergier  (p.  p.  Paulin  Paris,  Mém.  de  VAcad.  des 
Jnscr.,  XV,  336-398),  vante  les  beuveries  des  clercs,  amis  des  ménes- 
trels :  boire  «  religieusement  »,  c'est  boire  à  deux  mains.  Jehan  du 
Pin  note  que  les  clercs  «  ne  font  que  boire,  mangier  et  dormir  »  (cité  par 
M.  Ch.-V.  Langlois,  Les  Melencolies  de  Jehan  du  Pin,  Revue  Bleue,  17  juin 
1908,  p.  808).  —  Jamais  une  femme  ne  connaîtra  l'amour  si  elle  n'a  pas 
un  clerc  pour  amant  ;  ainsi  parle  l'auteur  de  la  Clef  d'amour  au  xiv^  siècle  : 

Bien  sevent  amours  déporter 
Et  lor  amies  conforter; 
Ja  n'iert  d'amours  bien  assenée 
Femme,  se  de  clerc  n'est  amec. 

(Cité  par  G.  Paris,  La  Poésie  du  nwyen-àge,  i^e  série,  p.  199-200). 


Ll-    CLERC   ET    LE   CHEVALIER  37 

Il  y  a  des  clercs  qui  ne  sont  ni  débauchés,  ni  riches  ',  il  y  a 
des  clercs  qui  travaillent  et  d'autres  qui  sont  oisifs,  mats  ce  que 
Ton  affirmera  sans  peine  c'est  que  les  clercs  ont  au  moyen-âge 
sur  les  chevaliers  la  supériorité  que  confère  le  travail  intellec- 
tuel. Légistes,  conseillers,  secrétaires,  précepteurs  des  enfants 
nobles,  poètes,  ils  ont  par  mille  façons  diverses  la  faculté  de 
s'élever,  et  de  prendre  dans  la  société  une  certaine  place. 

Les  clercs  dont  il  s'agit  dans  les  débats  d'amour,  excepté  le 
Florence  anglo-normand,  Melior,  Hucline,  le  Concile  de  Retnire- 
mont,  sont  des  clercs  mineurs,  attachés  à  l'Eglise,  ayant  le 
droit  de  se  marier,  jouissant  du  droit  de  clergie  et  possédant 
des  bénéfices  :  s'ils  étaient  diacres  ou  prêtres,  il  serait  fait 
allusion  à  la  défense  d'aimer  les  dames  et  au  scandale  dont  de 
tels  clercs  seraient  la  cause.  Pour  la  plupart  ils  sont  lecteurs, 
chantres  —  l'amie  du  chevalier  leur  reproche  ces  ennuyeuses 
besognes.  Ils  vivent  correctement,  portent  la  tonsure,  ne  sont 
pas  vêtus  comme  les  laïques. 

Dans  le  Concile  de  Remiremont,  ce  sont  des  chanoines,  por- 
tant une  robe  noire  ;  bénédictins  voués  au  célibat,  ils  en  usent 
très  librement  avec  ce  vœu,  et  gardent  aussi  peu  la  chasteté  que 
les  chanoinesses  de  Remiremont.  Pour  eux  comme  pour  elles, 
ce  sont  des  amours  défendues  qu'il  convient  de  ne  pas  divulguer 
et  de  réserver  aux  seuls  membres  de  la  famille  bénédictine. 

Dans  HtielinT'yW  est  question  de  prêtres,  puisque  seuls  les 
prêtres  peuvent  faire  ensolucion  (v.  éo). 

Voyez  sur  les  devoirs  du  clerc,  sur  la  vie  qu'il  devait  adopter,  le  traité 
didactique  intitulé  La  dotrine  d'enor,  p.  p.  Wolf  d'après  le  ms.  2585  de 
la  Bibl.  de  Vienne.  Le  clerc  doit  «  aler  honestement  par  la  terre  esgardant 
devant  lui,  por  doner  es  autres  boen  esample  et  chastes  ». 

I.  M.  Ed.  Faral  insiste,  dans  sa  thèse  sur  Les  Jongleurs  en  France  an 
moyen-dge  (Paris,  Champion,  1910),  p.  32-43,  sur  la  pauvreté  des  clercs, 
sur  le  grand  nombre  de  déclassés  qui  se  trouvaient  parmi  eux  et  attribue 
à  la  rancune  des  clercs  savants  et  faméliques  la  violente  satire  des 
goliards  contre  l'Eglise  Romaine  et  le  clergé.  Nous  ne  saurions  aller 
jusqu'à  dire  que  les  goliards  furent  sincères  dans  leurs  attaques,  mais 
on  ne  peut  oublier  que  les  clercs  en  révolte  et  les  membres  les  plus  auto- 
risés du  clergé  expriment  les  mêmes  griefs  en  termes  identiques.  Sur  ce 
point  Golias  et  saint  Bernard  sont  d'accord.  Les  reproches  faits  aux  mau- 
vais clercs  traduisaient  donc  une  pensée  généralement  admise  sur  un  vice 
réel. 


38  CHARLES   OULMONT 

Dans  les  poèmes  anglo-normands,  les  clercs  sont-ils  prêtres 
ou  moines  ?  Ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'ils  n'ont  pas  le  droit  d'ai- 
mer et  que  leurs  amours  sont  répréhensibles.  Et  cependant,  en 
Angleterre  plus  qu'en  France,  l'opinion  publique  devait  leur 
être  indulgente,  puisque  nulle  part  le  clergé  n'a  protesté  avec 
autant  de  hardiesse  et  d'opiniâtreté  contre  l'obligation  de  la 
continence  ;  les  écrits  de  Gautier  Map  et  la  Consultatio  sacer- 
dotum  le  prouvent  assez.  C'est  ce  caractère  illégitime  de 
Tamour  qui  donne  aux  poèmes  anglo-normands  plus  d'accent 
et  plus  de  violence  :  les  opprimés  se  plaignent  et  protestent. 

Les  poètes,  des  clercs  sans  doute,  n'ont  aucune  peine  à  se 
prononcer  en  faveur  de  leurs  collègues  contre  la  tourbe  turbu- 
lente des  chevaliers,  et  le  débat  d'amour  est  moins  un 
procès  équitable  où  les  deux  parties  s'accusent  et  se  défendent,  '^ 

quune  apologie  du  clerc,   dont  la  victoire   est   par  avance 
assurée. 


CHAPITRE    IJI 

LE   DÉBAT.    —   QUELQUES    PROLONGEMENTS    DU    DÉBAT 
ET   DU    THÈME   DU    VERGER 


Connaissant  le  cadre  du  débat  et  les  personnages  dont  il 
s'agit,  il  convient  maintenant  d'examiner  le  débat  lui-même, 
de  noter  dans  les  versions  diverses  les  arguments  pour  et 
contre  le  clerc  et  le  chevalier. 

Commençons  par  les  poèmes  latins,  en  choisissant  d'abord 
celui  qui  se  distingue  le  plus  des  autres  versions,  le  Concile  de 
Retniremont  :  les  clercs  sont  doux,  affables,  courtois,  probes, 
fidèles,  discrets  et  généreux  ;  leurs  défauts  sont  surtout  exté- 
rieurs ;  ils  ont  des  vêtements  noirs  et  tristes,  ils  sont  gras,  et  se 
donnent  tout  entiers  aux  plaisirs  de  la  table.  En  outre,  on  les 
voit  toujours  leur  psautier  à  la  main.  Quant  aux  chevaliers, 
ils  sont  bavards,  indiscrets,  médisants,  maigres,  pâles  et  défaits, 
obligés  par  la  pauvreté  à  combattre  ;  mais  il  est  juste  de  recon- 
naître qu'ils  sont  braves,  et  que  leurs  vêtements  sont  éclatants, 
enfin  ils  montent  à  cheval,  tournoient  et  pensent  à  leur 
dame. 

Le  poème  de  Phyîlis  ajoute  peu  aux  raisons  déjà  exposées. 
Cependant  il  met  plus  en  relief  la  richesse  du  clerc,  le  dénû- 
ment  de  son  rival  ;  il  fait  ressortir  aussi  que  le  premier  s'oc- 
cupe à  des  travaux  de  l'esprit,  vit  dans  la  méditation  et  dans  la 
contemplation,  tandis  que  l'autre  a  des  besognes  plus  maté- 
rielles. Cet  avantage  compense  l'inélégance  de  la  tonsure. 

Les  versions  françaises  de  Florance  parlent  encore  du  psautier, 
de  la  tonsure,  opposent  le  rôle  du  clerc  qui  est  de  prier  à  celui 
du  chevalier  qui  est  d'aimer  ;  mais,  l'argument  décisif  et  qui 


40  CHARLES   OULMONT 

revient  ici  à  chaque  instant,  c'est  que  les  clercs  sont  les  plus 
courtois. 

C'est  la  courtoisie  qui  est  présentée  aussi  dans  Htiellne  comme 
le  principal  titre  à  l'amour^  et  le  trait  distinctif  des  clercs.  Ce 
poème,  plus  réaliste  que  les  précédents,  insiste  sur  l'avidité  du 
clerc  qui  vit  des  morts  et  s'enrichit  grâce  à  eux,  mais  par 
contre  la  misère  du  chevalier  lui  fait  user  pour  vivre  des  expé- 
dients les  plus  bas. 

Autant  et  plus  qu  Hueline,  Melior  et  Idoine  a  des  traits  réa- 
listes. 

Le  poème  anglo-normand  tient  pour  une  supériorité  la  santé 
et  la  force  physique  du  clerc,  bien  préférable  à  l'état  du  cheva- 
lier dont  les  membres  sont  sans  cesse  froissés  et  endoloris. 
L'amante  de  ce  dernier  devra  se  faire  sa  garde-malade...  mais 
par  contre,  on  nous  dit  ici,  pour  la  première  fois,  que  les 
amours  du  clerc  sont  scandaleuses  et  qu'une  femme  se 
déshonore  en  se  livrant  à  lui. 

L'auteur  d'un  autre  poème,  également  écrit  en  Angleterre, 
{Florence  de  Cheltenham)  fait  au  clerc  le  même  reproche. 
Cette  version  ne  le  cède  en  rien  à  la  précédente  en  vigueur, 
en  précision,  je  dirais  volontiers  en  brutalité.  Il  s'agit  d'un 
clerc  répugnant,  aux  doigts  sales  et  noirs,  qui  mange  et  boit 
comme  un  porc.  De  plus,  et  ce  détail  est  nouveau,  les  clercs 
sont  de  basse  condition.  On  peut  reprocher  aux  chevaliers 
d'avoir  un  corps  couvert  de  blessures,  d'être  fourbus  et 
deherdilléSy  mais  ils  sont  plus  sympathiques  que  leurs  adver- 
saires et,  chose  unique  dans  nos  débats,  le  poète  leur  donne 
gain  de  cause  :  ce  n'est  pas  qu'il  leur  décerne  des  louanges  plus 
flatteuses,  il  se  borne  à  accentuer  les  tares  physiques  et  morales 
du  clerc. 

Suivant  que  les  auteurs  parlent  davantage  de  telle  qualité  ou 
tel  défaut,  le  poème  prend  une  physionomie  particulière.  Dans 
le  Concile  de  Remiremont,  c'est  la  discrétion  des  clercs,  l'impru- 
dent bavardage  des  chevaliers  qui  amoindrissent  toutes  les 
autres  considérations  ;  c'est  que  l'amour  des  moines  et  des 
religieuses  doit  demeurer  mystérieux.  Phyllis,  d'allure  plus 
païenne,  donne  plus  de  place  à  la  supériorité  de  l'étude  sur  les 


LE    DEBAT  4I 

travaux  militaires;  déjà  raiiteur  pense  presque  en  humaniste. 
Les  poèmes  français,  celui  A'Hueline  y  compris,  étant  des 
poèmes  courtois,  déclarent  la  courtoisie  le  mérite  souverain, 
et  cette  unique  particularité  l'emporte  sur  tout  le  reste.  Enfin, 
les  poèmes  anglo-normands,  malgré  les  sensibles  différences  de 
composition,  mettent  en  pleine  lumière  deux  faits  négligés  par 
les  versions  du  continent  :  santé  et  force  physique  d'une  part, 
et  de  l'autre  l'interdiction  d'aimer  qui  frappe  les  clercs. 

On  pourrait  distinguer  toutes  ces  versions  en  deux  groupes  : 
dans  le  premier  {Phyllis,  et  ms.  français  de  Florence),  le  cadre 
enveloppe  le  débat  et  en  atténue  seulement  le  réalisme  ;  dans 
le  second  {Concile  de  Remiremont  et  poèmes  anglo-normands),  le 
cadre  est  subordonné  au  débat,  il  est  nul  dans  le  Concile  de 
Remiremont,  insignifiant  dans  Melior,  et  dans  le  Florence  anglo- 
normand  il  est  à  la  fois  encombrant  et  hors  de  propos  :  en 
effet  il  forme  une  longue  introduction,  étrangère  par  le  ton 
au  reste  du  poème  ;  c'est  une  sorte  de  hors-d'œuvre,  et  l'on 
sent  bien  que  l'auteur  en  voulant  se  conformer  à  une  tradition 
s'est  épargné  par  un  début  peu  poétique  et  prolixe  l'ennui  d'y 
revenir  au  cours  du  débat.  Le  poème  d'Htieline  tient  à  la  fois  des 
deux  groupes. 

Aussi  malgré  l'unité  foncière  du  sujet,  rien  n'est  plus  diffé- 
rent que  nos  poèmes  si  on  les  compare  entre  eux.  Alors  que 
les  pastourelles  avec  des  éléments  nécessaires  et  invariables, 
comme  le  débat  dans  nos  poèmes,  ont  une  physionomie 
commune,  un  ton,  une  allure  par  où  on  les  distingue  sans 
peine  entre  tout  autre  poésie,  les  pièces  dont  je  m'occupe  n'ont 
ni  la  même  inspiration,  ni  la  même  couleur,  ni  à  vrai  dire, 
la  même  nature.  Il  semble  que  les  unes  soient  de  jolis 
contes  de  fées  où  l'on  discute,  et  où  la  mort  de  la  femme 
amoureuse  est  une  fiction  comme  le  duel  des  oiseaux  et 
comme  la  cour  d'amour,  tandis  que  d'autres,  par  la  précision 
de  certains  détails,  par  l'âpreté  de  la  satire,  se  rapprochent  des 
fableaux  ;  et  entre  ces  deux  types  extrêmes,  il  y  a  bien  des 
degrés,  des  nuances  diverses  :  des  poèmes  comme  Htieline  sont 
déroutants  par  le  contraste  qui  existe  entre  la  doctrine  de  cour- 
toisie et  la  brutalité  de  certaines  paroles  prononcées. 


42  CHARLES   OULMOKT 


* 


Nous  n'avons  pas  à  faire  l'histoire  du  genre  «  débat  »,  et 
seuls  les  débats  où  il  est  question  du  clerc  et  du  chevalier 
nous  intéressent  directement.  De  même,  s'il  importait  de 
montrer  quelle  est  l'origine  du  thème  du  Verger,  quel  est  son 
développement,  quelle  est  son  importance  dans  le  Débat  du 
clerc  et  du  chevalier,  il  ne  nous  appartient  pas  de  suivre  les 
variations  de  ce  thème  littéraire'.  Ce  que  nous  pouvons 
remarquer,  dès  l'abord,  et  ce  qui  touche  encore  à  notre  sujet, 
c'est  que  verger  d'amour  et  débat  sur  l'amour  sont  étroite- 
ment liés,  comme  sont  liées  aussi  aux  charmes  du  Verger  les 
délices  du  printemps  paradisiaque.  Dans  la  Complainte  d'Amonr, 
dans  la  Cour  d'Amour^,  comme  dans  le  Roman  de  la  Rose, 
le  jardin  fleuri  est  le  cadre  tout  préparé  aux  scènes  amou- 
reuses, aux  discussions  sentimentales.  En  outre,  le  dieu, 
comme  dans  nos  débats,  tranche  la  question  posée  dans  la 
Cour  d'Amour  ;  il  parle  à  ses  respectueux  admirateurs,  il  tient 
son  parlement  :  il  faut  aimer  avec  loyauté,  avec  discrétion 
et  sagesse  ;  Pauvreté  accompagnée  de  Gentillesse  est  meilleure 
qu'Orgueil  escorté  par  Richesse.  C'est  donc  une  dispute 
ex-professo,  et  le  dieu  lui-même  prononce  la  sentence  en 
dernier  ressorte  Dans  la  Messe  des  Oisiaus  de  Jean  de  Condé, 
Vénus  a  le  rôle  du  dieu  d'amour  :  après  que  le  rossignol  et 
d'autres  oiseaux  ont  chanté  la  messe,  le  papegai  fait  un  ser- 
mon sur  les  devoirs  des  amants;  il  engage  un  dialogue 
entre  les  chanoinesses  et  les  grises  nonnains.  Les  chanoinesses 
disent  à  leurs  rivales  : 

Prendés  vos  convers  et  vos  moisnes, 
Et  lor  doneis  larges  anmoisnes, 
Et  lor  porteis  de  vo  pitance. 

1.  Pour  le  Fahel  et  Venus,  nous  renvoyons  le  lecteur  aux  textes  mêmes 
publiés  ci-après  ou  analysés. 

2.  P.  p.  L.  Constans,  Les  inss.  français  de  Cheltenham  (Paris,  1882),  p.  66. 

3.  Dans  une  plaquette  parue  en  1309  Le  Procès  des  deux  amans  plai- 
dyant  en  la  court  de  Cupido,  il  y  a  un  Jugement  du  Dieu,  siégeant  tout 
nu  sur  un  trône  parmi  ses  sujets  (Recueil  de  Montaiglon,  X,  170  et  suiv.). 


LE    DÉBAT  43 

Vénus  déclare  que  tous  ont  droit  à  lamour,  pourvu  qu'ils 
respectent  les  règles  énoncées  par  le  papegai.  Ce  poème,  écrit 
à  la  fin  du  xiii''  s.,  postérieur  au  dernier  de  nos  débats,  en 
conserve  le  cadre  féerique,  la  discussion,  l'idée  du  jugement  '. 
Le  choix  des  personnages,  gens  d'église  et  nonnains,  rappelle 
singulièrement  le  Concile  de  Remircmont ,  bien  que  les  cheva- 
liers ne  figurent  pas  dans  la  Messe  des  Oisiaus,  et  que  ce  soient 
les  qualités  des  amantes  et  non  celles  des  amants  que  l'on  mette 
en  cause  -. 

Il  arrive  même  que  le  dieu  d'amour  prononce  une  sen- 
tence, sans  qu'il  y  ait  eu  au  préalable  ni  débat  ni  dispute  : 
c'est  un  poète  qui  rencontre  dans  un  verger  une  déesse,  elle 
l'autorise  à  cueillir  des  fleurs  à  condition  qu'il  ne  touche  pas 
à  la  guirlande  d'amour  ;  le  poète  se  lamente,  et  un  message 
conduit  la  déesse  au  Palais  d'Amour.  Amour  la  tance  pour 
ce  qu'elle  a  traité  avec  rigueur  le  poète  :  vous  lui  devez  une 
compensation  ;  devenez  sa  véritable  amante. 

E  poi  stare  per  sua  diritta  amança  3. 

Comme  ailleurs  il  y  a  le  Verger  et  le  Palais  du  dieu 
d'amour,  et  le  maître  donne  un  ordiie  suprême. 

Bien  qu'il  ne  s'agisse  pas  exactement  du  débat  du  clerc  et 
du  chevalier,  il  faut  rapprocher  de  nos  poèmes  le  Jugement  don 
Roy  de  Behaigne.  «  Une  dame  dont  l'amant  vient  d'être  enlevé 
par  la  mort,  et  un  seigneur,  trahi  et  délaissé  par  son  amie,  pré- 
tendent chacun  avoir  plus  à  souffrir  que  l'autre.  La  querelle, 
sur  le  conseil  de  Guillaume^  est  portée  devant  le  roi  de  Bohême 
et  tranchée  en  faveur  du  chevalier.  »  L'éditeur  de  G.  de   Ma- 


1.  La  messe  des  oisiaus  et  li  plais  des  chanoinesses  et  dos  grises  nonnains 
(Œuvres  de  B.  et  J.  de  Condé,  éd.  Scheler,  III,  i). 

2.  Dans  la  Cour  d'Amour  de  même,  il  ne  s'agit  pas  des  amants  que  pré- 
férera la  femme,  mais  de  la  femme  qu'il  est  préférable  d'aimer.  L'on  nous 
fait  le  portrait  physique  et  moral  de  la  femme  idéale. 

3.  A.  Mussafia,  Cinque  sonetti  antichiy  tratti  da  un  codicc  délia  Palatina 
di  Vienne  (Vienne,  1871),  xive  siècle. 


44  CHARLES   OULMONT 

chaut,  M.  E.  Hoepffner,  rapproche  à  bon  droit  ce  poème,  de 
Phyllis,  de  Florence,  etc.  '. 

Quant  à  la  question  de  savoir  «  lequel  vaut  miex  a  amer  du 
clerc  ou  du  chevalier  »,  même  après  le  xiii"  siècle  nous  en 
notons  des  traces  dans  la  littérature,  sans  qu'il  y  ait  de  débat 
proprement  dit  :  nous  avons  signalé  la  remarque  de  la  Clef 
d'amour,  il  en  est  d'autres.  Certains  poètes,  comme  Des- 
champs, estiment  que  les  clercs  et  les  chevaliers,  en  se  ma- 
riant, perdent  leur  agrément  et  leurs  qualités  : 

Lors  pert  li  clers  son  escripture, 
Et  li  chevaliers  sa  poursuite, 
Des  armes  ne  fera  plus  suite. 


L'un  pert  par  marier  science, 

Et  l'autre  en  pert  nom  et  vaillance  • 


Deux  pièces  ont  un  intérêt  particulier,  parmi  les  prolonge- 
ments du  débat  ';  M.  Neilson  n'a  pas  cité  l'une  d'elles,  et  n'a 
qu'assez  légèrement  résumé  l'autre,  d'après  la  Bibliothèque  du 
duc  de  la  Vallière. 

L'ouvrage  italien  a  pour  titre  :  //  conirasto  délia   bianca  et 

1.  Cf.  Œuvres  de  Guillaume  de  Mâchant,  p.  p.  E.  Hœpffner  (Société  des 
Anciens  Textes).  Paris,  1908,1.  I".  Introduction,  p.  lx-lxi. 

2.  Miroir  de  mariage,  v.  7885  et  suiv. 

3.  Signalons  encore  que  dans  la  8*  matinée  du  sieur  de  Cholières 
(xvie  s.)  qui  a  pour  titre  «  Des  lettréz  et  des  guerriers  »,  l'auteur  demande 
«  se  une  fille  doit  plus  désirer  d'être  acouplee  par  mariage  a  un  homme 
d'estude  que  a  un  guerrier.  »  On  dit  en  faveur  des  lettrés  qu'ils  savent 
faire  des  sonnets,  et  «  res veiller  amour  par  poésie  »,  qu'ils  sont  courtois 
avec  leur  femme,  tandis  que  les  hommes  d'armes  savent  mieux  frapper  que 
bien  dire  (Œuvres,  1. 1,  p.  275  et  suiv.  Tricotcl  et  P.  Lacroix,  Paris,  Jouaust, 
1879).  Sans  doute  il  ne  s'agit  pas  de  nos  clercs,  mais  il  est  curieux  de  noter 
qu'on  reconnaît  aux  uns  comme  aux  autres  les  mêmes  avantages.  —  Dans 
une  page  de  son  Monophile,  Estienne  Pasquier  disserte  sur  les  aptitudes  à 
l'amour,  non  du  clerc,  mais  de  celui  qui  dans  la  société  du  xvie  siècle  l'a  rem- 
placé. «  Il  me  semble  de  Testât  de  celui  de  robbe  courte,  qui  sont  les  armes, 
être  plus  recommandable  à  l'amour  que  celui  de  robe  longue,  la  profession 
duquel  gist  principalement  en  l'estude,  du  tout  incompatible  avec  l'amour, 
fie  chevalier]  s'efforce  de  plus  en  plus  à  prendre  mille  honnestetez  et  galau- 
tises.  »  Pasquier  en  bon  humaniste  estime  tant  la  science  et  la  vie  de  l'esprit, 
qu'il  le  trouve  incompatible  avec  les  mignardises  et  les  mièvres  plaisirs  de 
l'amour  galant  (Pasquier,  Œuvres  complètes,  1723,  I,  771). 


LE   DEBAT  45 

délia  bru na\  C'est  au  mois  de  mai;  deux  femmes,  Tune 
blanche  et  lautre  brune,  vont  cueillir  les  fleurs  nouvelles.  Elles 
écoutent  gazouiller  les  oiseaux,  et  se  lavent  à  la  fontaine. 
Fleurs,  oiseaux,  fontaine,  tous  les  détails  du  Verger  d'amour. 
Et  le  débat  ^  commence,  parce  qu'elles  ont  aperçu  un  enfant 
plus  joli  que  la  fleur  d'aubépine  : 

«  Quelle  est  de  nous  deux  la  plus  belle  ?  »  —  «  Vous  êtes 
d'égale  beauté  ».  La  blanche  est  plus  colorée  que  rose  de  mai, 
et  la  brune  semble  née  en  Paradis  ;  leurs  costumes  sont  d'une 
incomparable  richesses  Après  avoir  vanté  chacune  sa  beauté, 
elles  se  lancent  des  injures  réciproques,  car  elles  se    disputent 

1.  P.  p.  Ferrari  dans  Giornah  storico  clella  Leîteratura  italiana,  VI,  352 
et  suiv.  La  première  édition  que  nous  possédons  est  datée  de  1545,  mais 
c'est  une  réimpression. 

2.  Bien  qu'il  ne  s'agisse  ni  de  clerc  ni  de  chevalier,  nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  de  rappeler  le  délicieux  débat  entre  la  mère  et  la  fille  sur 
la  question  de  savoir  s'il  vaut  mieux  pour  la  fille  donner  son  cœur  à 
l'amoureux  riche,  ou  au  bel  amoureux.  C'est  un  débat  aussi  intime,  aussi 
réaliste  que  les  débats  dont  nous  nous  occupons  sont  semblables  à  des 
ceuvres  d'école,  quoiqu'enveloppés  d'un  mystère  poétique.  Et  en  vérité, 
s'ilfn'est  pas  question  de  clerc  et  de  chevalier,  dans  ce  poème  comme  dans 
Hueline,  l'auteur  insiste  surtout  sur  les  satisfactions  qu'éprouve  la  femme  à 
recevoir  des  cadeaux  : 

Belle  mère,  ke  ferai  ? 
De  deux  amans^sui  mis  en  plai, 
Li  uns  est  beaus  com  fleur  de  may, 
Li  autres  est  riches,  ben  le  sai. 

La  mère  conseille  à  sa  fille  de  suivre  son  exemple  ;  jeunette,  elle  adorait 
les  présents.  Mais  la  fille  adore  les  baisers  du  bel  amoureux"...  Il  lui  semble 
qu'elle  «  boit  du  piment  »  quand  il  l'accole. 

Mieuz  vaut  joie  orphanine 
Ke  richesse  et  marrement. 

Non,  dit  la  mère,  sans  la  richesse  on  ne  jouit  de  rien,  et  l'on  n"est  pas 
considéré  (Roniania,  XIU,  p.  512,  p.  p.  M.  Paul  Meyer,  d'après  le  ms. 
8336  de  la  Bibl.  Philipps  à  Cheltenham).  Cf.  encore  le  Lai  du  Conseil,  p.  p. 
F.  Michel  (Paris,  1836,  in-8,  p.  85-110). 

3.  Entrambe  due  si  levarono  un  mattino, 
La  bianca  e  la  brunetta  ognuna  isnella, 
Andarono  solazzar  in  un  giardino. 

E  l'una  et  l'altra,  o  quant  'era  bella  ! 
E  a  seder  se  misson  sotto  un  pino, 
Cautando  rosio;nuoli  sur  la  ramella... 


46  CHARLES   OULMONT 

l'amant  et  sont  rivales.  Deux  florentines  sont  élues  comme 
arbitres  :  devant  elles  la  blanche  et  la  brune  présentent  succes- 
sivement leur  défense.  L'une  des  Florentines  demande  son  avis 
au  jeune  homme,  qui  ne  veut  pas  se  prononcer.  Les  deux 
amoureuses  se  querellent  à  nouveau.  Enfin,  un  duel  est  fixé, 
qui  aura  lieu  sur  la  place  de  Sienne,  pour  trancher  le  débat. 
C'est  par  un  matin  de  Pâques,  les  deux  demoiselles  compa- 
raissent sur  le  champ  de  bataille  embaumé  de  lis  et  de  vio- 
lettes. Deux  cavaliers  s'offrent  comme  champions  :  elles 
refusent  avec  fierté.  Elles  ont  de  belles  armes  : 

Ognuna  avcva  scudo  e  bona  mazza 
Elmo  luccnte  ed  al  lato  la  spada. 


Disse  la  bianca  :  or  tu,  brunetta  pazza, 
Tu  sei  verso  di  me  apparechiata, 
Or  ti  difendi,  ch'io  ti  vo'ferire  '. 


Après  qu'elles  se  sont  frappées,  tour  à  tour,  c'est  la  Brune  qui 
obtient  la  victoire,  et  la  Blanche  se  rend  à  merci.  Le  jeune 
homme  épouse  la  Brune,  qui  le  mérite  bien.  La  Blanche  songe 
à  se  faire  religieuse,  mais  un  des  cavaliers  présents  lui  demande 
sa  main  et  elle  ne  refuse  pas. 

Cette  histoire  qui  ressemble  beaucoup  au  Déhat  de  deux 
demoiselles,  Vune  nommée  la  Noire  et  Vautre  la  Tannée  %  poème 
du  xv^  s.  français,  se  retrouve  dans  les  chansons  populaires  de 
Venise,  de  Calabre.  S'il  ne  s'agit  pas  du  clerc  et  du  chevalier, 
il  n'en  est  pas  moins  frappant  de  constater  même  description, 
mêmes  détails  précis  (pin,  fontaine,  combat),  dans  ce  débat 
et  dans  nos  poèmes  médiévaux. 

Clerc  et  chevalier  sont  métamorphosés  en  jeune  moine  et 
vieux  «  gendarme  »  dans  une  farce  française  du  xvi'^  s.,  mais 
sous  des  noms  différents  ce  sont  bien  les  mêmes  personnages  : 


1.  Et  oggi  e'I  di  ch'io  ti  faro  morire, 
Ella  gli  dette  cosi  gran  ferita 
Sopra  de  l'elmo,  quai  era  cerchiato, 
Quasi  la  brunetta  fu  sbigottita... 

2.  P.  p.  Montaiglon,  Recueil  d'anciennes  poésies  françoises,  t.  V,  pp.  264-304. 


ô 


LE    DÉBAT  47 

Farce  nouvelle  contenant  le  débat  d'un  jeune  moine  et  d'un  vieil 
gendarme,  par  devant  le  dieu  Cupidon,  pour  une  fille,  fort  plaisante 
et  recréative  '.  Cupidon  conseille  à  une  jeune  fille  de  prendre 
plutôt  un  amant  qu'un  mari.  Elle  choisit  le  jeune  moine  : 

La  Fille 
Il  n'est  feu  que  de  jeune  bois. 

Le  Gendarme 

Il  n'est  aboi  que  de  vieil  chien 
Prenez  moi  et  vous  ferez  bien. 

Le  Moine  (au  gendarme) 

Elle  qui  est  gente, 

Et  qui  a  verds  et  riants  yeux, 

Et  vous  les  avez  chassieux, 

Ny  plus  ni  moins  qu'un  chat  de  may. 

Le  Gendarme 

Si  ce  moyne  vous  emmené, 
Vous  serez  femme  diffamée, 
Or  serez  de  moy  plus  aymee 
Qu'oncques  Paris  n'aima  Hcleine. 

La  Fille 
Moins  d'honneur  e   plus  de  proffit. 

Et  Cupidon  sentencie  : 

Du  soldat  la  force  est  faillie, 
Le  moine  aura  pour  son  partage 
La  mie. 

De  même  que  dans  le  Florence  anglo-normand,  le  gendarme 
(=  chevalier)  objecte  que  la  femme  si  elle  aime  le  moine 
(=  clerc)  sera  «  esclaundree  ».  Cette  farce  est  à  notre  connais- 
sance, le  seul  prolongement  dramatique  du  débat. 


I.  Duc  de  la  Vallière  (Bihl.  du  Théâtre  français  depuis  son  origine.  Dresde, 
1768,  I,  lo-ii)  analyse  cette  pièce  qui  nous  a  été  conservée  dans  le  Recueil 
de  plusieurs  Farces  tant  anciennes  que  modernes  (Psivis,  1612,  chez  Nicolas 
Kousset,  p.  591).  Cf.   le  recueil  des  Cantilene  et  Ballate  de  G.  Carducci. 


48  CHARLES   OULMONT 

Enfin  nous  avons  à  parler  d'une  pièce  des  Carmina  Burana 
(celle  qui  porte  le  n°  55)  dont  nous  ne  sommes  pas  à  même 
de  définir  toute  l'importance,  à  cause  de  son  obscurité  et 
peut  être  de  ses  lacunes.  Il  importe  de  bien  l'examiner  telle 
qu'elle  est  et  de  tâcher  à  en  dégager  le  sens  et  la  portée.  Si 
nous  pouvions  affirmer  qu'il  s'agit  dans  ce  poème  d'un  véritable 
débat,  et  qu'au  lieu  de  nos  oiseaux,  ce  sont  des  fleurs  qui 
s'offi'ent  à  être  les  avocats  des  demoiselles,  nous  serions  en 
présence  d'un  thème  analogue  au  thème  de  Phyllis,  et  traité 
d'une  manière  assez  différente  pour  qu'il  ne  soit  pas  sans 
réelle  utilité  de  mettre  en  parallèle  la  pièce  5  5  et  l'ensemble  de 
nos  débats  d'amour.  Grôber,  dans  son  Grundriss  '  écrit  que 
c'est  un  poème  «  embrouillé  et  confus  »,  qui  oppose  et  pré- 
fère l'amour  réaliste  des  clercs  à  l'amour  idéaliste  des  cheva- 
liers. Le  lecteur  en  jugera.  Nous  en  donnons  d'abord  une  tra- 
duction quasi  littérale. 

I  Le  froid  horrible  a  cessé  ;  voici  le  temps  des  fleurs.  A 
l'approche  du  printemps,  la  terre  est  grosse.  Elle  se  délivre 
et  enfante,  lorsqu'on  voit  les  fleurs,  o,  o,  o,  a,  i,  a,  e. 
L'amour  est  une  chose  dont  on  ne  se  console  pas  (?)  Le  clerc 
sait  aimer  la  jeune  fille  plus  que  le  chevalier.  II  Le  soleil 
ranime  la  terre  pour  que  son  fruit  ne  périsse  pas  ;  c'est  par  la 
douce  température  que  se  forme  le  principe  des  choses,  c'est  ce 
qui  fait  germer  et  multiplie  les  semences  III  La  montagne  se 
revêt  de  fleurs,  et  résonne  du  chant  des  oiseaux  ;  dans  les  forêts 
les  oiseaux  chantent,  et  gazouillent  doucement,  et  Philomèle 
ne  cesse  pas  sa  plainte  :  elle  se  souvient  de  sa  perte.  IV  La 
face  de  la  terre  sourit.  Maintenant  écoutez,  jeunes  filles,  pour 
diverses  raisons,  les  chevaliers  n'aiment  pas  comme  il  faut  :  Le 
chevalier  manque  de  forces,  et  des  qualités  physiques.  V  Le 
thym  et  le  chardon  donnèrent  cet  avis  :  A  cause  de  leur  beauté, 
les  chevaliers  nous  semblent  dignes  d'amour  (Au  sujet  desquels 
cette  sotte  raison  —  Fut  interrompue  pour  faire  place  à  un 
jeu(?))  VI  Mais  sur  leurs  cœurs  les  chevaliers  peignent  nos 
portraits  avec  de  la  soie  colorée  sur   leurs  manteaux,  et  sur 

I.  II,  421. 


LE   DÉBAT 


49 


leurs  boucliers.  A  quoi  nous  servent  de  telles  choses,  puisque 
notre  personne  elle-même  s'évanouit  devant  leurs  yeux.  ? 
VII  Les  clercs  pendant  le  froid  nous  regardent  à  la  cuisse  '  sous 
le  voile  de  nos  vêtements,  et  ensuite  ils  assistent  à  notre  toi- 
lette ^  Bientôt  au  sujet  de  tout  clerc,  la  conclusion  d'Amour  fut 
rendue  '. 

Il  semble  bien,  que  l'auteur  ait  voulu  assimiler  la  puissance 
amoureuse  des  clers  à  la  nature  printannière  et  féconde. 
L'idée  que  les  chevaliers  manquent  de  forces,  qu'ils  ne  sont 
que  des  ombres  d'amoureux  se  poursuit  jusqu'au  bout.  Mais 
il  est  impossible  d'analyser  la  marche  du  dialogue.  Le  thym 
et  le  chardon  paraissent  les  champions  de  l'une  et  l'autre 
cause,  sans  qu'on  soit  en  droit  de  l'affirmer.  Il  y  a  une  objec- 


1 .  Dans  le  Concileàe  de  Remiremont,  il  est  fait  allusion  aussi  à  la  cuisse  des 
nonnains  qu'il  n'est  permis  de  toucher  qu'aux  clercs  de  Toul. 

2.  Pyxis  signifie  parfois  :  attirail  de  toilette,  ce  qui  sert  à  la  toilette. 


3.  I.  Frigus  hinc  est  horridum 
Tempus  adest  floridum  ; 
Veris  ab  instantia 
Tellus  jam  fit  gravida. 
In  partum  inde  solvitur 
Dum  florere  cernitur, 
O,  o,  o,  a,  i^  a,  e, 
Amor  insolabile  ! 
Clerus  scit  diligere. 
Virginem  plus  milite. 

II.  Sol  tellurem  recréât, 
Ne  fétus  ejus  pereat  ; 
Ab  œris  temperantia, 
Rerum  fit  materia, 
Unde  multiplicia 
Generantur  semina. 

III.  Mons  vestitur  floribus 
Et  sonat  a  volucribus, 
In  silvis  aves  concinunt 
Dulciter  que  garriunt, 
Nec  Filoména  dcsinit, 
Jacturam  suam  meminit. 

IV.  Ridet  terre  faciès  ; 
Nunc  audite,  virgines, 


Colores  per  multiplices  ; 
Non  amant  recte  milites 
Miles  caret  viribus 
Nature  et  virtutibus. 

V.  Thymus  et  lapathium 
Inierunt  consilium 
Hoc  :  propter  formam  milites 
Nobis  sunt  amabiles, 
De  quibus  stulta  ratio 
Suspensa  et  solatio. 

VI.  Sed  in  cordibus  milites 
Depiugunt  nostras  faciès 
Cum  serico  in  palliis 
Colore  et  in  clipeis. 
Quid  prosunt  nobis  talia, 
Cum  forma  périt  propria. 

VIL  Clerici  in  frigore 

Observant  nos  in  femine, 
Pannorum  in  velamine 
Deinde  et  in  pyxide 
Mox  de  omni  clerico, 
Amoris  fit  conclusio. 

4 


50  CHARLES   OULMONT 

tion  (sed  in  cordibus,  strophe  6)  qui  répond  à  un  argument 
que  nous  n  apercevons  pas.  De  même  la  conclusion  arrive 
avec  une  rapidité  inattendue  et  mystérieuse.  Le  observant 
nos  \  atteste  en  outre  que  les  jeunes  filles  parlent  indépen- 
damment des  fleurs  qui  les  défendent,  et  la  présence  de  ces 
jeunes  filles  ne  nous  est  annoncée  en  aucune  façon.  Sans 
parler  des  difficultés  qui  proviennent  du  style  même  et  de 
rincohérence  des  idées,  de  mots  comme  insolahile,  solatio, 
pyxide,  de  certaines  phrases  qui  tournent  court,  nous  avons 
l'impression  de  ne  lire  que  des  bribes  d'un  poème  qui  fut 
assez  mutilé.  Néanmoins  il  y  a  débat,  puisque  d'une  part  en 
faveur  des  chevaliers  on  formule  ceci  :  ils  portent  sur  leurs 
vêtements  le  portrait  de  leurs  dames,  et  ils  sont  beaux; 
d'autre  part,  en  faveur  des  clercs  :  ils  ont  la  puissance  physique, 
et  le  goût  des  choses  de  l'amour,  indiqué  par  plusieurs  traits 
réalistes.  Il  y  a  débat,  et  il  y  a  «  conclusion  »,  en  faveur  des 
clercs,  semble-t-il,  quoique  la  proposition  «  de  omni  clerico  » 
soit  ambiguë.  Quant  au  rôle  des  plantes  \  le  fait  qu'il  s'agisse 
d'un  «  consilium  »  prouve  qu'elles  ont  à  discuter  et  à  se  mettre 
d'accord  sur  les  qualités  respectives  du  clerc  et  du  chevalier. 
C'est  donc,  au  printemps,  un  débat  sur  le  clerc  et  le  chevalier 
envisagés  comme  amants,  avec  des  plantes  qui  se  mêlent  à  la 
dispute,  et  une  décision  finale.  Si  d'ailleurs,  le  «  de  omni 
clerico  »  nous  peut  laisser  perplexes,  le  vers  :  Clericus  scit  deli- 
gere  virginem  plus  milite,  nous  tire  d'embarras. 

Quant  à  la  structure  poétique  de  cette  pièce,  il  faut  noter 
qu'elle  est  régulièrement  construite.  La  première  strophe  a 
10  vers,  de  7  syllabes,  sauf  le  5''  qui  est  de  8.  La  seconde  a 
6  vers  de  7  syllabes,  sauf  le  2^  qui  est  de  8  et  le  3*=  de  9.  La 
troisième  a  6  vers  de  8  syllabes,  sauf  le  1"'  et  le  4^  qui  sont 
de  7.  Dans  la  4^  strophe,  en  6  vers,  les  deux  premiers  et  le 
cinquième  sont  de  7  syllabes,  et  les  autres  de  8  ;  dans  la  5% 
le  i*"'  et  la  4^  sont  de  7  syllabes  ;  tandis  que  dans  la  6%  tous  les 


I.  Plantes  sauvages.  Nous  ne  pouvons  admettre  que  les  jeunes  filles  soient 
symbolisées  par  ces  noms,  comme  elles  le  sont  dans  nos  débats  par  des 
noms  de  jolies  fleurs. 


LE    DÉBAT  51 

vers  sont  octosyllabiques.  Enfin  dans  la  7*=  strophe,  le  i"  et  le 
5"=  vers  sont  de  7  syllabes.  Il  est  intéressant  aussi  de  remarquer 
que  le  2"  vers  de  notre  pièce  Tempus  adest  floridum,  est 
le  début  d'un  poème  étudié  par  M.  Schreiber  '  :  ce  chant 
goliardique  est  un  de  ceux  que  les  critiques  allemands  classent 
comme  «  Frùhlingslied  »,  chant  de  printemps.  Pourrait-on 
supposer  que  le  n"  55  fût  un  mélange  assez  confus  de  deux 
poèmes  distincts  l'un  en  vers  de  7  syllabes,  l'autre  en  octosyl- 
labes? Cela  expliquerait  peut-être  et  les  fautes  rythmiques,  et 
les  obscurités  foncières.  Dans  la  i''^  str.  n'est-il  pas  question 
de  la  nature  «  enceinte  »,  puis  de  l'assertion  que  les  clercs 
aiment  mieux  que  les  chevaliers?  ensuite  le  poète  glorifie  la 
nature  printanière,  et  reprend  au  2"  vers  le  thème  du  clerc  et 
du  chevalier:  ainsi,  jusqu'à  la  fin.  Il  était  plus  logique  de  par- 
ler d'abord  de  la  nature  pour  arriver  ensuite  à  l'amour  des 
hommes,  et  il  nous  paraît  qu'il  faut  admettre  outre  des  lacunes 
des  interversions  qui  concourent  à  embrouiller  la  ligne  générale 
du  poème.  Ce  qui  confirme  notre  hypothèse  c'est  que  dans 
le  n°  iio  des  Carmina  Bnrana  {Tempus  adest  floridiim)  il  est 
dit  que  les  clercs  sont  aimés  des  jeunes  filles  et  invités  par 
elles  au  plaisir. 

Virgines  cum  clericis 
Simul  procedamus 
Per  amorem  veneris 
Ludum  faciamus. 

Entre  le  n°  iio  et  le  n°  55,  autre  similitude  :  les  rimes 
ne  sont  pas  des  rimes  à  dire  le  vrai,  ou  plutôt  elles  n'existent 
que  pour  l'oreille,  ainsi  que  le  constate  M.  Schreiber. 

L'obscurité  du  poème  que  nous  avons  transcrit  s'explique 
peut-être  en  dehors  des  lacunes  probables  par  son  caractère 
populaire.  On  est  porté  à  croire  que  le  thème  du  débat  était 
assez  répandu  pour  que  le  poète  pût  se  faire  comprendre  à 
demi-mot  ;  et  d'autre  part  le  vers  7,  tout  entier  composé 
d'interjections  fait  songer  à  la  ritournelle  d'une  romance  ou 

1.  Die  Vaganten  Strophe,  p.  100. 


32  CHARLES   OULMONT 

d'une  pastourelle  encore  que  ce  vers  ne  se  répète  pas  comme 
un  refrain. 

S'il  en  était  ainsi,  le  débat  aurait  pris  tour  à  tour  la  forme 
d'une  fiction  savante  (^Concile),  d'un  poème  courtois  ou  sati- 
rique (toutes  nos  versions,  hormis  le  Concile)  et  d  une  chan- 
son populaire. 


CHAPITRE   IV 

CLASSEMENT  DES  VERSIONS  ET  ÉVOLUTION   DU   DÉBAT  DU  CLERC 

ET   DU    CHEVALIER 


Avant  de  comparer  avec  minutie  les  diverses  formes  du 
débat  et  d'essayer  ainsi  d'en  faire  un  classement,  puis  de 
marquer  l'évolution  du  débat  lui-même,  nous  apercevons 
que  tous  nos  poèmes  sont  apparentés,  et  les  deux  tableaux 
suivants  le  montreront  avec  clarté  : 

a)  Traits  particuliers  à  une  ou  plusieurs  versions. 

1°  Une  portière  du  couvent  amoureuse,  dans  le  Concile,  et 
un  portier  du  palais  d'amour  dans  un  ms.  de  Florence  B  ;  il  faut 
présenter  le  seel  d'amour  à  la  porte,  surtout  dans  D  : 

Sauf  ce  que  au  portier  donrés 

Son  treù  que  vous  li  devés  v.  124-125. 

2°  Description  des  montures,  simplement  indiquée  dans 
Florence,  développée  dans  Phyllis. 

3°  Dans  le  Concile,  mélange  irrespectueux  de  l'amour 
et  de  la  religion  chrétienne.  Ce  mélange  n'existe  dans  les  autres 
versions  que  pour  le  Verger  d'Amour  et  le  palais  du  Dieu. 

4°  Oiseaux  comme  champions  dans  les  versions  françaises 
et  anglo-normandes. 

5°  Jugement  en  faveur  des  chevaliers  dans  le  Florence  anglo- 
normand,  contrairement  à  toutes  les  autres  versions. 

6**  Indication  du  scandale  résultant  de  Tamour  des  clercs, 
dans  les  deux  poèmes  anglo-normands. 


54  CHARLES   OULMONT 

b)   Trai/s  communs  à  toutes  les  versions  du  débat. 

1°  Le  printemps  '. 

2°  Description  plus  ou  moins  longue  des  costumes. 

3°  Deux  femmes  antagonistes. 

4°  Qualités  des  clercs  :  partout  aimables,  courtois,  géné- 
reux. 

5°  Défauts  des  clercs  :  Tennui  du  psautier. 

6°  Qualités  des  chevaliers  :  ils  sont  braves  et  se  couvrent  de 
gloire  pour  leur  dame. 

7°  Défauts  des  chevaliers  :  pauvres,  vantards,  indiscrets. 

8°  Jugement  prononcé  sans  appel. 

Dates  respectives  des  deux  poènus  latins. 

Le  Concile,  et  Phyllis,  doivent  être  examinés  d'abord.  En 
dehors  des  questions  qui  se  posent  au  sujet  des  poèmes  fran- 
çais^ les  deux  poèmes  latins,  en  raison  même  de  la  langue 
dans  laquelle  ils  sont  écrits,  ont  donné  lieu  à  des  controverses 
touchant  la  région  des  auteurs  et  la  date  des  œuvres.  Il 
importe  donc  que  nous  étudiions  à  notre  tour  ce  double  pro- 
blème :  de  la  solution  qui  s'imposera  à  nous  dépendra  le 
classement  général  de  nos  débats. 

L'un  des  poètes  ayant  localisé  le  débat,  et  mis  en  cause 
l'abbaye  de  Remiremont,  a  donné  à  penser  aux  historiens 
modernes  de  la  célèbre  abbaye  fondée  par  saint  Romaric,  que 
les  religieuses  ou  les  chanoinesses  y  menaient  une  vie  fort  relâ- 
chée au  xii^  siècle.  Cette  opinion  laisse  entendre  que  le  poème 
fut  en  quelque  sorte  un  reflet  de  la  réalité,  et  que  l'auteur  du 

I.  A  ce  propos  M.  G.fjHuet  nous  écrit  qu'il  a  publié  dans  le  Twintigste 
Eeuw  (Le  xxe  siècle),  septembre  1903,  une  remarque  sur  le  Concile  de  Remi- 
remont. Il  signale  «  le  costume  orné  de  fleurs,  donc  printanier,  que  porte  la 
Cardinalis  domina  qui  préside  le  Concile,  ainsi  que  l'exprersion  quasi 
Veris  qui  lui  est  appliquée  :  tout  cela  semble  un  emprunt  aux  fêtes  popu- 
laires du  printemps,  où  la  saison  printanière  est  personnifiée  par  une  jeune 
fiUc  ou  une  fillette  ;  d'autre  part  ce  caractère  printanier  rattache  la  Cardi- 
nalis domina  à  l'Amour  également  printanier  que  nous  voyons  dans  Phyllis 
et  Flora  et  dans  le  Roman  de  la  Rose.  » 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  55 

Concile  n'eut  à  inventer  que  la  forme  de  son  débat.  Guinot,  que 
des  auteurs  plus  récents  se  sont  bornés  à  reproduire  ',  publiait  en 
1859  un  document  qui  semble  donner  à  cette  thèse  un  appui 
officiel  :  c'est  la  bulle  adressée  le  17  mars  1151  par  Eugène  III 
aux  archevêques  de  Cologne  et  de  Trêves,  ainsi  qu'aux 
vêques  leurs  suffragants,  au  sujet  du  monastère  de  Remire- 

I .  Sur  l'abbaye  de  Remiremont,  l'on  peut  consulter  les  études  suivantes  : 
A.  Guinot,  Etude  historique  sur  Vahhaye  de  Remiremont  (Paris,  1859,  in-8°); 
Didelot,  Remiremont,  les  Saints,  le  Chapitre,  la  Résolution  (Nancy,  1888, 
in-80)  ;  Ravold  (j.-B.),Histoire  anecdotique  des  Pays  de  Lorraine,  de  Bar 
et  des  Trois  Evéchès  (Paris,  1889- 1890,  3  vol.  in-80)  ;  Abbé  Eugène 
Martin,  Histoire  des  diocèses  de  Tout,  de  Nancy  et  de  Saint-Dié  Q^ancy ,  1900, 
3  vol.  in-80),  Comtesse  de  Béduer  (Marguerite  de  Lostange),  Les  chanoi- 
nesses  de  Remiremont  pendant  12  siècles  (Vàr\s,  1900,  in-80,  304  pp.),  Sté- 
phane Mougin,  Le  Palais  Abbatial  de  Remiremont  (extr.  des  Annales  de  la 
Société  d'Emulation  du  département  des  Vosges)  (Epinal,  1904).  — A  une 
importance  particulière,  l'article  de  Didier  Laurent,  L'abbaye  de  Remiremont, 
contribution  à  l'Histoire  critique  des  cinq  premiers  siècles  de  ce  monastère 
(dans  Mémoires  de  la  Soc.  d'Archéologie  Lorraine,  1897,  p.  259-499). 
L'auteur  donne  le  texte  du  Liber  vitx  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  Ange- 
lica  à  Rome  (A,  2,  10),  dont  des  extraits  ont  paru  dans  Der  Liber  Vitat 
und  die  nekrologien  von  Remiremont  in  der  Bibliotheca  Angelica  :(ii  Rom,  de 
Ad.  Ebner  (publ.  dans  A^^2/^5  Archiv.  fiïr  deutsche  Geschichtskunde,  19e  année, 
livr.  I). 

Sources  manuscrites  a)  Paris.  Toutes  les  chartes  que  possède  la  B.  Nat. 
sur  l'abbaye  ont  été  cataloguées  par  M.  Léopold  Delisle  (Mss.  latins  et  fran- 
çais ajoutés  aux  fonds  des  w.  acquisit..  Inventaire  par  L.  D.,  Paris,  1891, 
p.  519-571).  Un  petit  nombre  de  pièces  seulement  sont  du  xiie  s.  ;  nous 
n'avons  rien  à  retirer  pour  notre  étude  des  mss.  n.  a.  1.  2528  à  2546,  2548 
à  2552,  n.  ac.  fr.  1284,  1299,  1376,  3662,  3664,  3665.  3667,  3683,  3690. 
Le  ms.  n.  a.  l.  2547  contient  au  no  23  la  bulle  d'Eugène  III  dont  nous  par- 
lons longuement  dans  le  texte  ci-dessus.  Le  ms.  n.  a.  1.  349  contient  un 
obituaire  et  martyrologe  de  l'abbaye  (xnie-xve  s.)  où  les  noms  de  Fau- 
cogney  et  de  Granges  dont  il  est  question  dans  notre  étude  se  rencontrent 
fréquemment.  Le  ms.  n.  a.  fr.  1282  renferme  un  obituaire  presque  entière- 
ment en  français  (même  époque  et  même  remarque  que  pour  le  précédent). 
Le  ms.  n.  a.  fr.  3674  contient  le  registre  de  Valdenaire  que  cite  Bergerot. 
Enfin  nous  trouvons  dans  le  ms.  n.  a.  fr.  3685  une  histoire  monastique  de 
l'abbaye  par  Dom  Charles  Georges,  et  des  Annales  de  l'insigne  chapitre  de 
Remiremont  dans  les  mss.  n.  a  fr.  3692-94  :  quoique  ces  ouvrages  du 
xviiie  s.  parlent  de  l'abbaye  et  de  ses  origines,  ils  se  bornent  à  citer  la  bulle 
d'Eugène  III,  sans  commentaire  défavorable.  Les  pièces  relatives  à  Remi- 
remont qui  ne  sont  pas  à  la  Bibl.  Nat.  ont  été  dispersées  dans  la  vente 
Voisin  du  lundi  22  mars  1886  (Catalogue  de  Livres...  et  documents  manus- 
crits) (nos  iy5^  iy5^  lyy^  lyg  ;  au  u"  175  cc  sout  des  pièces  des  xvie,  xviie 
et  xviiie  s.,  entre  autres  une  chronique  rimée  du  xvie  s.  sur  les  événements 


56  CHARLES   OULMOMT 

mont  récemment  incendié.  Nous  donnons  cette  pièce  en 
entier,  parce  qu'elle  constitue  le  seul  texte  que  nous  possédions 
sur  les  mœurs  de  l'abbaye  au  xii*"  s.  Nous  l'avons  copiée  dans 
le  ms.  B.  Nat.,  n.  a.  1.  2547  n°  23.  Cette  bulle  a  été  citée  par- 
tiellement '  par  Jaffé  dans  les  Regesta  Pontificum,  (II,  66^ 
n°  9376),  «  Eugenius  Episcopus  servus  servorum  Dei  venera- 
bilibus  fratribus  Coloniensi  et  Trevirensi  archiepiscopis  et 
eorum  suffraganeis  episcopis  salutem  et  apostolicam  benedic- 

de  l'abbaye  ;  les  trois  numéros  suivants  ont  encore  moins  d'importance  pour 
nous). 

¥)  Epinal.  Les  documents  sur  l'abbaye  sont  contenus  dans  les  cartons 
nos  853,  854,  855  :  il  y  est  question  des  droits  de  telle  ou  telle  fonction 
capitulaire.  —  Le  ms.  moderne  de  M.  Bergerot,  déposé  à  la  Bibl.  munici- 
pale de  Nancy,  qui  a  pour  titre  :  Le  chapitre  de  Reiniremont  et  ses  institutions^ 
nous  a  été  communiqué  grâce  à  une  autorisation  de  l'auteur.  L'auteur  cite 
un  cartulaire  en  4  vol.  fait  de  1778  à  1780  par  l'abbé  Vuillemin,  archiviste 
du  chapitre  et  dont  il  use  fréquemment.  Il  mentionne  une  phrase  de  Jean 
de  Hayon  qui  dit  que  l'incendie  de  l'abbaye  eut  lieu  «  ob  negligentiam 
monialium  ».  Il  remarque  que,  sans  couvent,  les  dames  vécurent  alors 
chez  des  particuliers,  à  leur  guise,  en  attendant  la  reconstruction  ;  elles  se 
séparèrent  de  l'ordre  bénédictin  :  «  Les  filles  dégénérées  de  Saint-Romaric 
confièrent  le  soin  de  leurs  intérêts  spirituels  à  des  prêtres  séculiers,  igno- 
rants des  traditions  du  monastère  et  plus  disposés  à  accepter  les  faits 
accomplis  »  (p.  42).  Elles  «  préparèrent,  dit-il,  le  passage  d'une  séculari- 
sation de  fait  à  une  sécularisation  de  droit  »  (p.  43).  —  Le  ms.  de  M.  Ber- 
gerot a  été  critiqué  par  M.  Pfister  dans  son  Rapport  sur  le  concours  pour 
le  Prix  Herpin  {Mém.  de  VAcad.  Stanislas,  Nanc}",  1895,  p.  17-31): 
M.  Pfister  reproche  à  l'auteur  de  n'avoir  pas  utilisé  les  mss.  de  notre  Bibl. 
Nat.  ni  celui  de  la  Bibl.  Angelica.  Le  vrai  titre  de  l'ouvrage  [devrait  être  : 
Organisation  du  chapitre  de  Remiremont  aux  xvie,  xviie  et  xviiie  s.  C'est 
dire  que  M.  Pfister  n'attache  point  grande  importance  à  la  partie  qui  con- 
cerne le  moyen-âge,  et  qui  seule  nous  occupe. 

On  voit  malgré  cette  longue  liste  de  références  sur  l'historique  de 
l'abbaye  de  Remiremont,  combien  peu  de  textes  se  rapportent  à  l'époque 
qu'il  nous  serait  utile  de  connaître.  La  plupart  des  mss.  qui  pourraient 
nous  renseigner  sont  de  date  trop  moderne.  (Ce  ne  sont  pas  les  obituaires 
qui  nous  apprennent  ce  que  fut  la  vie  dans  l'abbaye).  Quant  aux  études 
et  aux  livres  récents,  au  sujet  de  la  conduite  relâchée  des  religieuses,  ils  nous 
montrent  tous  que  la   bulle  d'Eugène  III  est  leur  unique  point   de  départ. 

I .  «  Ar(noldo)  Coloniensi  et  I(llino)  Trevirensi  archiepiscopis  eorumque 
suflfraganeis  parthenonem  Romaricensem  nuper  combustum  reedificandum 
commendat  :  «  Non  tam  attendentes  »,  inquit,  «  quod  ilL\2  jani  pridem 
conversatione  carnali  subventionis  nostrx  indignas  (se)  exhibuerunt,  quam 
quod  sacrœ  religionis  cultum  in  eodem  loco  crcdimus  proccssu  temporis 
reformandum  et  spiritalibus  couvert endam  prudentiam  esse  ». 


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CLASSEMENT    DES    VERSIONS  57 

tionem  :  combustionem  Romaricensis  que  luipcr  divino  judicio 
diciinr  accidisse  fratcrnitatcm  vestrani  non  crcdimus  ignorarc. 
Quia  vero  ad  ipsîus  revelationem  sumptus  necessarii  cognos- 
cuntur,  pctentibus  illis  que  sub  habitu  rcligionis  inibi  conver- 
santur.  Fraternitatcm  vestram  de  ipsarum  duximus  solatio 
commonendani,  non  tam  attendentes  quod  ille  jam  pridcm 
convcrsatione  carnali  stibvenlionis  vestre  indignas  exhibiierunt,  quam 
quod  sacre  religionis  cultum  in  eodem  loco  credimus  processu 
temporis  reformandum  et  spiritiiaJihiis  convertendam,  pruden- 
tiam  itaque  vestram  presentibus  litteris  commonemus  quate- 
nus  7wn  tant  ipsartim  merititm  quod  obstitit,  quani  futurmn  car- 
rectimem  que  domino  auctore  speratur  pietatis  oculo  intendentes, 
populum  cure  vestre  commissum  de  impendendo  eis  caritatis 
solatio  diligentius  moneatis,  et  in  remissionem  peccatorum 
ut  eis  benefaciant  impendatis.  Datum  Laterani  XVI  Kalendas 
Aprilis.  ))  Nous  avons  souligné  à  dessein  les  mots  les  plus 
importants  de  cette  bulle  ;  divino  judicio  dicitur  accidisse  :  la 
rumeur  était  donc  défavorable  aux  religieuses  de  Remiremont  ; 
mais  l'expression  conversatio  carnalis,  est  celle  qui  doit  attirer 
le  plus  notre  attention.  Eugène  III  ne  s'est  pas  servi  de  cette 
formule  ailleurs  que  dans  le  présent  texte  ;  il  ne  blâme  en 
général  que  des  individus  et  précise  ses  griefs  ^ .  Grégoire  VII  -, 
dans  une  lettre  à  Hermann,  évêque  de  Metz,  1076,  s'exprime 
ainsi  :  «  Si  ille  Dei  dicitur,  qui  ad  ferienda  vitia  zelo  divini 
amoris  excitatur,  profecto  esse  se  Dei  denegat,  qui,  inquantum 
sufficit,  increpare  viîam  carnalirnn  récusât  y>.  Nous  n'avons  pas 
noté  davantage  la  formule  dans  les  Bulles  d'Innocent  III  ;  quant 
à  Grégoire  VII  qui   a    si  souvent  écrit  contre  la  luxure,  il 


1.  Eugène  III  blâme  un  archiprêtre  et  menace  de  le  punir:  Perlatus  est 
clamor  ad  aures  nostras  quod  archipresbyter  s.  Bonifacii  quibusdam  male- 
factoribus  pro  damnis  et  injuriis  veronen.  Ecclesice  illatis  excommunicatis, 
communicare  prassumit,  et  imo  etiam  et  ipsis  temerario  ausu  crucem  impo- 
suit  ;  in  quo  quantum  deliquerit  Fraternitati  tuas  non  credimus  esse  inco- 
gnitum.  Quocirca,  per  apostolica  tibi  scripta  mandanus,  atque  pra^cipimus, 
quatenus  talem  de  ipso  archipresbytero  justitiam  facias,  ut  ipse  pra^sump- 
tionis  tua;  dignam  sentiat  ultionem,  et  alii  suai  correctionis  exemple  similia 
timeant  perpetrare. 

2.  Migne^  p.  ^56,  tome  148. 


58  CHARLES   OULMONT 

emploie  la  périphrase  :  turpis  vitœ  conversation  mais  turpis  n'est 
pas  synonyme  de  carnalis\  Grégoire  VII  écrit  aussi  vitam  car- 
nalînm,  et  carnalis  vitœ,  mais  le  contexte  (p.  456)  ne  nous 
éclaire  pas  suffisamment  sur  la  valeur  de  ces  mots.  Une  lettre 
d'Alexandre  III  (1059)^  contient  le  mot  carnalis  avec  des 
substantifs  vohiptates  et  desideria.  Il  s'agit  de  clercs  voluptatibiis 
et  carnalibus  desideriis  dediti.  Nous  n'avons  donc  pas  de  doute 
ici  sur  le  sens  du  passage.  Saint  Bernard,  dont  les  écrits  n'ont 
pas  rimportance  officielle  des  documents  pontificaux  n'écrit  pas 
une  fois  conversatio  carnalis,  et  cela  est  pour  nous  surprendre 
si  l'on  ne  se  rappelle  que  l'abbé  de  Clairvaux  fut  le  maître 
d'Eugène  III  et  ne  cessa  de  le  conseiller  lorsque  le  moine  cister- 
cien fut  devenu  pape.  A  défaut  de  l'épithète  carnalis,  il  use  de 
caro,  mais  pour  ne  désigner  que  les  satisfactions  des  sens  en 
général,  et  la  gourmandise  en  particulier.  Si  Eugène  III  n'en- 
tendait par  conversatio  carnalis,  qu'un  défaut  aussi  peu  grave 
que  l'amour  de  la  bonne  chère,  il  n'y  avait  pas  matière  à  indis- 
poser l'opinion  publique  contre  les  religieuses  de  Remiremont, 
et  à  les  faire  juger  dignes  des  châtiments  divins.  Le  texte  de  la 
bulle  d'Eugène  III  ne  nous  autorise  pas  cependant  à  conclure 
que  les  religieuses  de  Remiremont  manquaient  à  leur  vœu  de 
chasteté.  Cette  conversatio  carnalis  désigne,  suivant  toute  appa- 
rence une  vie  trop  libre,  occupée  par  les  choses  séculières,  une 
vie  mondaine,  en  un  mot.  L'épithète  spirittialis  ({màzns  la  bulle 
s'oppose  à  carnalis  confirme  cette  hypothèse  ;  spiritiialis  vou- 
lant signifier  la  piété  et  la  régularité  monastiques,  conver- 
satio carnalis  n'exprime  que  le  relâchement  et  l'amour  du 
monde.  M.  G.  Baist  qui  a  bien  voulu  nous  donner  son  avis  sur 
la  bulle,  explique  d'une  manière  à  peu  près  semblable  la  conver- 
satio carnalis  :  ces  deux  mots  peuvent  se  traduire  par  vie 
mondaine  ou  séculière,  terme  assez  vague  qui  n'exclut  pas 
mais  n'implique  pas  nécessairement  les  plaisirs  charnels.  Mais 
pourquoi  le  pape  a-t-il  usé  d'une  formule  aussi  insolite  ? 
Sans  doute  pour  donner  satisfaction  aux  archevêques  de  Trêves 

1.  Cr.  Migne,  t.  CXLVIII,  p.  311  (lettre  à  Albert,   évêque  d'Aix,  1073), 
p.  313,  456,  765. 

2.  Migne,  t.  CCII,  p.  82. 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  59- 

et  de  Cologne  sur  le  territoire  desquels  était  située  l'abbaye. 
Ces  prélats,  mécontents  de  voir  les  abbesses  de  Remiremont  se 
soustraire  à  leur  juridiction  pour  dépendre  uniquement  du 
pape  '  avaient  dû  signaler  à  Eugène  III  les  désordres  du 
monastère.  Le  pape  s'adressant  aux  archevêques  pour  leur 
demander  un  subside  en  faveur  de  labbaye  qu'il  s'agissait  de 
reconstruire,  ne  pouvait  se  dispenser  de  faire  allusion  à  la  vie 
mondaine  des  religieuses  ;  c'était  une  façon  d'excuser  auprès 
des  archevêques  sa  lettre  et  sa  demande.  Si  Eugène  III  qua- 
lifie la  conduite  des  nonnes  par  ce  conversatione  carnali, 
c'est  qu'on  n'avait  pas  précisé  davantage  une  accusation  qu'il 
n'eût  pas  manqué  de  reproduire  dans  toute  sa  rigueur  ^.  On 
ne  peut  admettre  d'une  part  que  le  pape  eût  passé  aussi  légè- 
rement sur  une  question  de  mœurs  voluptueuses,  et  se 
fût  contenté  d'un  blâme  aussi  modéré,  et  d'autre  part  que  le 
pape  eût  inséré  un  blâme  dans  une  lettre  où  il  fait  appel  à  la 
générosité  des  évêques,  si  ce  n'eût  été  le  meilleur  moyen  de 
rendre  sa  prière  efficace  :  ce  procédé,  unique  dans  les  bulles 
pontificales,  nous  oblige  de  conclure  ainsi. 

Mais  ne  serait-il  pas  téméraire  de  croire  que  le  poème  latin 
répond  à  une  réalité,  et  qu'un  goliard  se  soit  borné  à  enjoliver 
un  fait  historique?  Que  le  concile,  le  débat  d'amour  imaginé 
par  un  clerc  n'ait  jamais  eu  lieu  dans  l'abbaye  de  Remiremont, 
il  est  à  peine  besoin  de  le  dire.  Sans  recourir  aune  hypothèse 
aussi  dénuée  de  vraisemblance,  le  poème  latin  s'explique  sans 
peine  par  les  propos  malveillants  qui  circulaient  sur  les  reli- 
gieuses, propos  auxquels  la  bulle  d'Eugène  III  fait  allusion. 
Un  clerc  s'empare  de  ces  bruits  tendancieux,  les  généralise,  et 
laisse  croire  que  les  filles  de  saint   Benoît  n'ont  pas  d'autre 


1.  Cf.  Bulle  de  Pascal  II  (entre  1099-1104,  Regesla  Pontificum,  I,  715). 

2.  M.  Finke,  professeur  à  l'Université  de  Fribourg  (en  Brisgau),  a  bien 
voulu  nous  dire  qu'à  son  avis  il  n'y  a  pas  d'autre  rapport  entre  le  Concile 
d'amour  et  la  Bulle,  qu'un  rapport  de  temps.  Qj-ie  le  Concile  ait  précédé 
ou  suivi  la  Bulle,  on  ne  peut  admettre  qu'il  ait  été  la  cause  de  cette  bulle, 
ni  même  que  le  pape  ait  connu  le  poème.  Il  est  vraisemblable  que  des  bruits 
malveillants  sur  la  conduite  des  religieuses  parvinrent  aux  évêques,  et 
qu'un  clerc  connaissant  ces  rumeurs  et  voulant  se  venger  de  l'abbaye 
composa  le  débat. 


-^0  CHARLES   OULMONT 

souci  que  de  parler  d'amour.  Cela  suffit  :  nous  avons  la  matière 
d'un  débat,  et  la  forme  d'un  concile  vient  naturellement  à 
l'esprit  d'un  clerc  qui  veut  mettre  en  scène  des  gens  d'Eglise. 
Ce  clerc,  en  homme  habile,  a  eu  soin  de  donner  à  son 
pseudo-concile  toutes  les  apparences  de  l'authenticité  :  les 
religieuses  ont  comme  amants  les  clercs  de  Toul,  qui  pouvaient 
être  admis  dans  le  monastère  de  Remiremont  en  qualité 
d'«  hebdomadarii  M),  il  confie  le  rôle  principal  dans  le  débat 
à  deux  religieuses  qui  portent  des  noms  bien  connus  dans 
l'abbaye.  En  effet,  une  Elisabeth  de  Faucogney  est  miention- 
née  parmi  les  bienfaitrices  du  monastère  dans  le  Liber  Vitae  de 
la  Bibl.  Angelica  ^  ;  plusieurs  fois  dans  les  obituaires,  nous  ren- 
controns le  nom  des  demoiselles  de  Faucogney  et  de  Granges >. 

1.  On  appelait  ainsi  des  prêtres  chargés  du  ministère  spirituel  dans  une 
abbaye  de  femmes  et  qui  se  relevaient  chaque  semaine. 

2.  Didier  Laurent,  op.  cit.,  p.  407.  Elizabeth  de  Falconio... 

3.  Obituaire  de  Remiremont,  ms.  B.  N.  n.  a.  lat.  349  : 
Fol.  50     II  Kalendas  februarii.  Clementia  de  Granges. 

fol.   53     Helvidis  de  Faucoigney  (pas  de  date,  vers  la  fin  du  xive  s.). 

fol.  5  5     Kathina  (sic)  de  Grâgiis,  M  CGC  LXVI. 

fol.  90     VIII  Kalendas  Maii  contissa  :  Elizabct  de  Grâgiis. 

fol.  99     III  Idiis  Maii.  Gertrudis  de  Granges,  M  CCCC  LXVI. 

fol.   115  III  Kalendas  Julii.  Petronilla  de  Grangiis,  M  CGC  XXXV. 

fol.  119  ...  Kalendas  Julii..  Johana  de  Grâgiis,  sacrista,  MCCGXLI. 

loi.  151   ...  Kalendas  Octobris.  Guieta  de  Grangiis,  MCCCLX. 

fol.   161  VI  Kalendas  Octobris.  Hugueta  de  Grangiis  que  dédit  pro  suc 

anniversario  LX  floren  assignatos  supra  viviers  MLVIII. 
fol.   162  Henricus  de  Grangiis  archid.  qi   dédit  41    1.  tuU^  trecensu    de 

Hatemville  quos  émit  a    nobis    pro   ccntu  Ib.    Stephanieu, 

M  CGC  XLVII. 
fol.  163  III  Kalendas  Octobris.  Michaelis  Archangeli.  JohannadeGran- 

gia  dicta  Darboix  (?)  M  CCG  XLXX. 
fol.   168  VII    Idus    Octobris,    Dyonisii,   Janneta   de   Grangiis    infans, 

M  CGC  LXXXI. 
fol.   178  III  Kalendas  Novembris.  Guieta  de  Grangiis,  sacrista,  que  por 

son  anniversaire  fet  faire  le  pavement  de  nostre  mostier,  au 

desouz  de  la  tour,  M  CGC  LXXX. 
fol.   180  III  Nonas  Novembris.  Ysabclla  de  Grangiis  q  pro  anniversario 

suo  dédit  LX  floren,  M  CGC  LXXIIIIo. 
fol.   183  VI  Idiis  Novembris.  Guillerma  dicta    la   chataite   de  Grangiis 

q  pro  anniversario  suo  dédit  XXV  1.  cii  dimidio  (sans  date), 
fol.   189  Sibilla  de  Grangiis  dicta  Darboix,  decanissa  q    dédit    pro    anni- 
versario suo  XX  1.  eu  dimidio  M  GGC  LXXXIX. 
Ms.  B.  N.  n.  a  fr.  1282  (xive  siècle). 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  6l 

Quoique  Tobituaire  soit  postérieur  au  concile,  et  que  le  texte 
du  ms.  de  l'Angclica  ne  soit  pas  daté,  il  faut  reconnaître  qu'il 
a  pu  y  avoir  dans  Tabbaye  de  Remiremont,  au  temps  où  écri- 
vait le  poète  une  Elisabeth  de  Granges  et  une  Elisabeth  de 
Faucogney.  L'auteur  du  Concile  d'amour  a  donc  paré  son  œuvre 
de  toute  la  vraisemblance  désirable  et  ce  devait  être  un  attrait 
de  plus  pour  les  lecteurs. 

Quant  à  la  date,  l'éditeur  du  concile,  Waitz,  estime  que  le 
ms.  de  Trêves  où  il  l'a  copié  est  de  la  fin  du  xi*"  ou  du  début 
du  xii'^  s.  Cette  opinion  a  été  adoptée  par  M.  E.  Langlois  % 
M.  Paul  Meyer  %  Gaston  Paris  dans  l'article  cité,  sur  les  cours 
d'amour  ;  Grober  moins  explicite  place  le  concile  au  xii'^  s., 
dans  son  Grundriss.  M.  Neilson  (p.  33)  pense  quele  Concile  fut 
écrit  un  peu  plus  tard  que  ne  l'a  prétendu  Waitz,  mais  ne 
donne  pas  ses  raisons.  Tous  ces  critiques  considèrent  le  con- 
cile de  Remiremont  comme  le  prototype  des  débats  du  clerc 
et  du  chevalier.  Barthélémy  Hauréau  ^  est  d'un  avis  tout  diffé- 
rent, il  place  ce  concile  au  xiv^  s.  Nous  avons  désiré  connaître 
l'opinion  de  M.  le  Bibliothécaire  de  Trêves  sur  un  point  aussi 
controversé  :  il  a  eu  l'obligeance  de  nous  répondre  que  le 
Concile  lui  paraît  devoir  être  daté  de  11 50  environ^,  et  il 
donne  comme  preuve  le  fait  qu'on  trouve  à  la  fin  des 
mots  l's  long  et  aussi  le  petit  s.  Ainsi,  quoiqu'il  n'y  ait  aucun 
rapport  de  cause  à  effet  entre  le  concile  de  Remiremont  et  la 
bulle  d'Eugène  III,  les  deux  écrits  seraient  sensiblement  con- 
temporains, et  seraient  nés  des  mêmes  rumeurs  sur  la  vie  des 

fol.  7       Ob.  Clementia  de  Granges. 

fol.  21     Ob.  contissa  Elizabeth  de  Grangiis. 

fol.  25     Ob.  Gertrudis  de  Granges^  M  CCC^VIIo. 

fol.  34     Ob.  Beatrix  de  Granges. 

fol.   37     Ob.  Elizabeth  de  Granges  qui  achetait  de  nous  XXV  s.  et  demi 

toll.  sux  Montmertin  pour  son  anniversaire, 
fol.  48     Ob.  Andréas  Falconin, 
fol.  49     Obitt  Johanneta  de  Grangiis  infanz. 
fol.  54    Ob.  Johanneta  dicta  Chatete  (sic)  de  Grangiis. 

1.  Op.  cit.,  p.  6. 

2.  Romaniay  XV,  333. 

3.  Notices  et  extr.  des  mss.  XXIX,  305. 

4.  ((  Also  ist  dsis  Liehes  coniil  circa  11 50  geschriebcn.  » 


62  CHARLES   OULMONT 

religieuses.  Et  de  cette  façon  l'argument  paléographique  cor- 
robore les  raisons  de  vraisemblance  que  nous  avons  exposées. 
L'examen  de  la  métrique  du  Concile  nous  conduit  à  la 
même  conclusion.  Le  Concile  est  écrit  en  strophes  de  vers  de 
14  syllabes,  divisés  en  2  hémistiches  qui  riment  entre  eux  ;  ce 
sont  donc  des  vers  léonins.  Les  rimes  en  sont  riches,  dissylla- 
biques, mais  les  hiatus  y  sont  fréquents,  ce  qui  n'est  pas  très 
conforme  aux  habitudes  poétiques  de  la  deuxième  moitié  du 
xii*"  s.  Si  nous  comparons  le  rythme  du  Concile  (déjà  employé 
au  xi*^  s.  et  encore  usité  au  xii'^)  à  celui  de  Phyllis  et  Flora,  afin 
<ie  préciser  la  date  respective  des  deux  poèmes,  nous  aperce- 
vons que  Phyllis  est  postérieur  au  Concile  :  il  est  écrit,  en 
effet,  en  vers  de  13  syllabes  divisés  en  2  hémistiches  (7-6)  dont 
le  deuxième  se  termine  sur  une  rime  féminine  : 

Ânni  parte  flôridâ,  coélo  pùriôre. 

Le  poème  est  en  strophes  de  4  vers.  Ce  rythme  qui  eut  une 
brillante  fortune  parce  qu'il  servit  aux  goliards  dans  les  poèmes 
satiriques  et  surtout  dans  les  poèmes  d'amour,  est  appelé  par 
Schreiber  '  :  vaganten  :(eile,  et  par  Gaston  Paris  ^  :  vers  goliar- 
digue.  Les  deux  critiques  s'accordent  à  reconnaître  que  ce 
rythme  n'apparaît  pas  avant  le  xii^  s.,  et  n'atteint  sa  perfection 
qu'à  partir  de  11 50.  Nous  trouvons  nombre  de  poèmes  écrits 
en  rythme  goliardique  dans  le  recueil  des  Carmina  Burana. 
Celui  de  Phyllis  et  Flora  est  l'un  des  meilleurs,  bien  qu'on  y 
remarque  un  certain  nombre  d'irrégularités  que  M.  Schreiber 
appelle  :  Taktwechsel,  et  que  G.  Paris  considère  comme  de 
véritables  fautes  (33  dans  le  premier  hémistiche,  et  30  dans  le 
second).  En  voici  un  exemple  : 

Plâcuit  virginibùs  |  ire  spâtiâtum, 

Nam  sopôrem  réjicit  j  péctus  sàuciâtum. 

Le  2^  vers  contient  un  Taktwechsel. 

De  ces  observations,- il  faut  conclure  :    1°  que  Phyllis  est 

1 .  Op.  cit. 

2.  Lettre  à  Léon  Gautier  sur  la   versification  latine  rythmique  (Paris, 
in-8,  1866)  p.  12-30. 


CLASSEMENT   DES    VERSIONS  63 

écrit  à  la  bonne  époque  du  rythme  goliardique  (après  1 1 50)  ; 
2°  que  le  Concile  a  été  écrit  à  un  moment  où  ce  rythme 
n'existait  pas  ou  du  moins  n'était  pas  assez  répandu  pour 
s'imposer  à  l'attention  des  poètes.  Uauteur  du  Concile,  sans 
cela  n'eût  pas  manqué  de  s'en  servir,  écrivant  un  débat  d'amour. 
Cet  argument  métrique  confirme  l'hypothèse  de  l'antériorité 
du  Concile  sur  le  poème  de  Phyllis.  Aucun  trait  spécial  ne 
permet  de  dater  exactement  ni  de  localiser  Phyllis.  Le  poète 
est-il  français,  allemand,  italien  ?  Hauréau  le  croit  italien  parce 
que  le  pin  à  larges  ramures  qui  ombrage  les  héroïnes  est  un  pin 
parasol,  et  que  le  pin  parasol  se  rencontre  surtout  en  Italie. 
M.  Schreiber,  bien  qu'il  se  plaise  à  reconnaître  la  plupart  du 
temps  les  poèmes  goliardiques  comme  allemands,  démontre 
par  des  arguments  rythmiques  et  littéraires  que  Phyllis  est  l'un 
des  rares  poèmes  des  Carmina  Btirana  qui  porte  la  marque  fran- 
çaise '.  M.  Gédéon  Huet^,  dont  M.  Neilsori  accepte  l'avis,  répond 
à  l'argumentation  d'Hauréau  reprise  par  M.  Ch.  V.  Langlois  5, 
en  montrant  que  1°  le  pin  parasol  n'est  pas  nécessairement 
italien,  puisque  plusieurs  de  nos  chansons  de  geste  et  de  nos 
romans  d'aventures  mentionnent  le  pin,  et  nous  montrent  des 
personnages  assis  à  son  ombre  ;  2°  plusieurs  détails,  et  en  par- 
ticulier ceux  qui  sont  relatifs  à  la  description  des  montures  et 
de  leurs  harnachements  reproduisent  ceux  des  chansons  de 
geste  (nous  en  avons  parlé  dans  le  premier  Chapitre).  Phyllis  est 
donc  l'œuvre  d'un  écrivain  qui  connaissait  bien  notre  littéra- 
ture épique. 

Si   l'on  ne  peut  déterminer  la  date    respective  des  deux 

1.  L'auteur  dit,  p.  77,  que  Phyllis  n'a  pu  être  composé  après  le  dernier 
quart  du  xiie  s.  ;  en  effet,  avant  1200,  il  n'y  eut  à  porter  l'habit  blanc  que 
les  Prémontrés,  dont  l'ordre  ne  se  répandit  qu'au  xiw-  s.  Les  Cisterciens 
fondés  en  1048  portent  un  vêtement  blanc,  dans  le  cloître  seulement.  Les 
Dominicains  commencent  à  se  développer  vers  121 5.  Donc  l'habit  noir 
n'est  un  signe  distinctif  du  clerc  que  jusqu'à  la  fin  du  xiie  s.  Mais 
M.  Schreiber  ne  cite  que  des  moines,  alors  qu'il  ne  s'agit  que  de  clercs 
dans  Phyllis.  Il  conclut  que  l'auteur  est  sans  doute  un  Bénédictin,  en  tous 
cas  un  Français  des  dernières  années  du  xii^  s. 

2.  Sur  Vorigincdii  Poème  de  Phyllide  et  Flora.  Romania,XXll,  536  et  suiv. 
^.  Les  Poèmes  Goliardiques.     Revue    Bleue^    1892,    p.    807-813;    1S93 

p.  174-180. 


64  CHARLES   OULMONT 

poèmes  latins  (^Concile  de  Remiremont,  et  Phyllis  et  Flora)  avec 
une  rigoureuse  exactitude,  ils  diffèrent  assez  entre  eux  pour 
qu'il  soit  permis  de  les  considérer  comme  des  produits  de  deux 
civilisations  distinctes  :  le  Concile  est  sinon  courtois  comme 
Phyllis,  du  moins  chevaleresque,  il  semble  refléter  plus 
directement  l'influence  d'Ovide,  qui  est  très  sensible  dans  les 
écoles  du  Rhin  dès  le  x*"  siècle  ;  Phyllis  est  courtois  à  la 
façon  des  poèmes  d'amour  qui  turent  écrits  en  France  dans  la 
seconde  moitié  du  xii"  s.  ;  il  s'apparente  à  la  littérature  che- 
valeresque et  mondaine  dont  les  poèmes  de  Chrestien  de 
Troyes  furent  la  plus  brillante  expression.  Les  versions  fran- 
çaises sont  des  poèmes  plus  comtois  encore  que  Phyllis. 

1°)  A  B  C  E.  Eléments  de  classenunt  des  versions  françaises 
de  Florence  et  de  Blancheflor  : 

/B.n.frA     ^/B.n.frA     ^  /B.  n.  frA 
AI  I     B|     o         I     Cl      ^        l(E,  ms.de  Vienne/ 

\  19152/      \  837  /      v  1593  /^  ^ 

Nous  prenons  d'abord  ces  quatres  versions  '  dont  la  parenté 
est  si  étroite  qu'elles  ne  forment  à  la  vérité  qu'une  même 
œuvre. 

Voici  les  tableaux  qui  résultent  de  notre  examen. 

a)  Fautes  commîmes. 

Au  V.  115,  ACE  font  une  faute  contre  la  déclinaison  : 
Mes  mon  ami  est  bel  et  gent 

(rimant  avec  :  an  tornoiement^,  tandis  que  B  donne  la  bonne 
leçon  : 

Mes  j'ai  ami  et  bel  et  gent. 

Au  V.  156,  AE  donnent  :  vivier,  au  lieu  de  :  verger,  h 
bonne  leçon  qui  est  dans  BC. 

I.  Le  ms.  D  (Bibl.  nat.,  fr.  795)  est  trop  différent  de  A  B  C  E  pour  Ctrc 
comparé  directement  avec  eux. 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  65 

Au  V.  230,  AE  écrivent  : 

QjLii  l'amor  du  clerc  ot  esprise 

tandis  que  B  donne  plus  clairement  : 

Et  de  l'amour  du  clerc  esprise. 

(C  manque). 

Aux  V.  349-350,  AE  font  rimer,  pie:(  :  oe^,  tandis  que  BC 
ont  les  rimes  :  leve::;^  :  oe;^,  qui  sont  correctes. 

b)  Rajeunissements. 

de  ce  que,  donné  par  AC  (v.  71)  au  lieu  de  :  de  quanque, 
leçon  de  BE. 

li  midis  y  dans  AE  (v.  196),  contre  :  niiedis  (attesté  par  la 
mesure,  dans  BC). 

sire,  dans  AE  (v.  261),  alors  que  BC  ont  dans  (dominus). 
On  a  vu  dans  a)  qu'au  v.  115,  ACE,  en  dérogeant  à  la  décli- 
naison, donnent  une  leçon  moins  ancienne  que  B. 

c)  Enclises. 

v.  8,  nés,  dans  A  seulement,  tandis  que  BCE  écrivent  ne  les, 
«et  transforment  le  vers. 

v.  240  nel  dans  CE,  et  ne  le  dans  B  (rien  dans  A). 
V.  251  nel  dans  B,  et  ne  me  dans  ACE. 

d)  Leçons  communes  à  deux  manuscrits, 
présenter  ;  A  controver  ;  C  conter, 

ne  le  besier  ne  Vacoler, 
ne  racoler  ne  le  joïr, 

ne  lor  porrions  nous  veer. 

»     »         ;)  »      genchir. 


V.  3 

bh 

V.  53 

BC 

AE 

v.  54 

BC 

A 

E 

v.  108 

AE 

v.  125 

BA 

))     ))     convenra  ja 


» 


preïstes  ;  BC  ave:(^  pris. 
Ce  bertaudé,  ce  haut  tondu;  C  bequerré; 
E  bas  tondu. 


66 

V.  177- 

178 

AE 
B 

V.  i8i 

AE 
B 

V.   212 

V.  260 

V.  283 

AB 
CE 
BE 

V.  302 

BE 
AC 

CHARLES   OULMOXT 

qui  sont  asse:<^  plus  blanc  que  nois. 
qui  estaient  ;  C  manque. 

De  bel  ambre  sont. 

De   tel  œvre     »     ;  C  manque. 

Seel  d'anior;E  besoin  d';  C  manque. 
roitiaus  ;  B  rossignols  ;  A  calandre, 
vaillant  ;  AC  courtois. 

chevalier  doit  avoir  dames. 
»  »    amer       » 

V.  333  AE  nullui;  B  nus  hom ;  C  manque. 

V.  415  AC  floretes  ;  B  piere  ;  E  lame. 

Les  vers  157-158,  375-376,  sont  intervertis  dans  AC, 
j  79-1 80  dans  AE. 

e)  Lacunes  et  additions  dans  les  mss. 

Dans  les  descriptions  courtoises  du  costume,  du  harnache- 
chement  ou  du  palais,  ACE  raccourcissent  plus  ou  moins  le 
texte  de  B  : 

AC  (29-30),  C  (165-194),  A  (171-172),  E  (187-188), 
C  (201-218),  E  (201-202,  204,  206),  A  (204),  AE  (361). 

De  même  quand  il  s'agit  des  qualités  respectives  du  clerc  et 
du  chevalier  : 

C  (v.  241-244),  AC  (v.  270-273,  304-326),  C  (327- 
336),  AC  (337-342),  A  (343-344). 

Toutes  ces  lacunes  sont  sans  importance  puisqu'il  s'agit  dans 
ces  passages  d'arguments  sans  valeur,  et  qui  n'ajoutent  rien  au 
débat.  Au  contraire,  AC  suppriment  (v.  iii-ii3)des  vers  qui 
ont  leur  raison  d'être  et  renforcent  la  discussion.  —  A,  en 
outre,  supprime  les  v.  284-300,  et  C  les  vers  286,  293,  300  ; 
mais  ils  les  remplacent  chacun,  A  par  5  vers  et  C  par  7  vers  à 
peu  près  équivalents. 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  67 

Les  lacunes  suivantes  sont  sans  intérêt  notable  : 

AC  (v.  47-52),  E  (v.  65-66,  77-78),  C  (v.  n8,  140- 
143),  A  (v.  145-146,  367-374),  C  (v.  369-373,  381), 
AC  (v.  397-398),  E(v.  401-402),  ACE  (v.  403-404). 

Par  contre  ACE  allongent  par  endroits  le  texte  de  B  ;  A 
ajoute  dans  la  description  des  montures  6  vers  inutiles  (après 
le  vers  194  de  B),  et  E,  outre  les  6  vers  de  A,  donne  7  autres 
vers.  Après  le  vers  283  de  B,  AC  écrivent  3  vers  sur  les  clercs. 
C  ajoute  un  vers  sur  la  beauté  des  jeunes  filles  (après  le  v.  222 
de  B).  E  intercale  après  le  vers  217  de  B,  deux  autres  vers  qui 
font  double  emploi.  C,  après  le  vers  270,  est  obligé  d'en  ajou- 
ter un  à  cause  de  la  rime  qu'il  a  modifiée.  Enfin  E,  à  partir  du 
V.  412,  remplace  la  leçon  de  B  sur  la  fin  du  combat  par  19  vers, 
et  ajoute  un  épilogue  de  23  vers  que  n'ont  pas  les  autres  mss. 
Il  raconte  ce  qu'il  advient  de  la  femme  victorieuse. 

D'après  ce  qui  précède,  nous  remarquons  :  1°  que  la  leçon 
de  B  est  meilleure  que  celle  de  AE  quand  ABE  se  rapprochent  ; 
2°  que  CE  sont  parfois  meilleurs  que  AB  (v.  240,  enclise  nel, 
contre  ne  le);  3°  que  B  est  quelquefois  préférable  comme  sens  et 
correction  à  ACE  réunis  '  ;  4°  que,  comparés  à  BE,  AC  abrègent 
beaucoup,  et  C  particulièrement.  Les  vers  qui  manquent  dans 
AC  sont  ou  descriptifs  (costumes,  palais,  harnachements), 
mièvres  et  courtois,  ou  ce  sont  des  amplifications  sans  argu- 
ments nouveaux.  Très  rarement,  au  contraire,  B  est  plus  court 
que  AC. 

5°  E  suit  toujours  B,  quand  C  ou  AC  font  défaut.  Il  est  le 
plus  long  des  4  mss.,  intercale  une  intervention  du  dieu 
d'amour  et  ajoute  un  épilogue. 

—  AC  ayant  des  manques  communs  ont  connu  une  même 
source. 

E  a  connu  A,  ayant  avec  lui  des  fautes  communes  que 
C  n'a  pas  ;  il  a  connu  B  (ou  la  source  de  B)  qu'il  a  suivi, 

I.  On  n'a  pas  à  tenir  compte  de  particularités  comme  :  cui,  and^us, 
verte,  qui  semblent  au  premier  abord  indiquer  une  leçon  plus  ancienne.  Ce 
sont  des  formes  qui  coexistent  avec  :  a  qui,  toutes  deux,  vérité  (fin  xn«- 
xiiie  siècle). 


68  CHARLES   OULMONT 

quand  A  fait  défaut  ;  il  en  a  usé  assez  librement  avec  les 
sources,  suivant  tantôt  Tune,  tantôt  l'autre,  et  faisant  des  addi- 
tions. 

Enfin  la  source  de  B  est  plus  ancienne  que  celle  de  AC  (à 
cause  des  rajeunissements  de  ces  derniers). 

Il  ne  s'ensuit  pas  qu'on  puisse  classer  les  4  manuscrits  d'une 
façon  quelconque.  En  effet  nous  rencontrons  des  groupe- 
ments contradictoires.  Tantôt  AE  est  contre  BC,  tantôt  AC 
contre  BE,  tantôt  AB  contre  CE. 

Les  différences  entre  ABC,  consistant  surtout  dans  le  plus 
ou  moins  grand  nombre  de  suppressions,  peuvent  être  attri- 
buées à  des  scribes,  copiant  de  mémoiie  et  passant  des  vers. 
Quant  au  rédacteur  de  E,  il  semble  avoir  été  plutôt  un  rema- 
nieur qu'un  copiste,  puisqu'il  se  permet  des  additions  (à  moins 
qu'outre  A  et  B  il  n'ait  connu  une  troisième  source  que  nous 
ignorons). 

ABCE  supposent  donc  une  source  commune,  que  nous  ne 
possédons  pas  Çx),  et  qu'ils  suivent  avec  plus  ou  moins  de 
liberté.  B  est  plus  proche  de  x,  puisqu'il  donne  presque 
toujours  la  bonne  leçon.  AC  sont  unis  en  quelque  manière,  et 
E  est  à  la  fois  parent  de  A  et  de  B.  Il  n'en  reste  pas  moins 
impossible  de  classer  ABCE.  Cela  étant,  nous  adopterons 
pour  notre  édition  le  texte  de  B,  sauf  le  cas  où  ACE  réunis 
présenteraient  une  leçon  évidemment  meilleure. 

2°)  D. 

Le  ms.  D  (fr.  795)  diffère  en  beaucoup  d'endroits  de  ABCE  ; 
il  contient  nombre  de  vers  qui  ne  riment  pas  et  nous  obligent  à 
des  retranchements  ou  à  des  additions.  Les  différences  de  D 
avec  ABCE  sont  pour  la  plupart  imputables  au  remanieur, 
puisque  nous  avons  pu  corriger  D  en  plus  d'un  endroit,  en  le 
rapprochant  de  ABCE  (Cela  étant,  nous  n'avons  pas  cru 
nécessaire  de  rapprocher  D  de  ABCE,  vers  par  vers  ;  parce  que 
là  où  il  diffère  de  ces  4  mss.,  il  présente  une  leçon  incohérente, 
ou  des  répétitions  qui  ne  méritent  pas  examen. 

Au  reste,  là  où   D  diffère  de  ABCE,  il  diffère  aussi  des 


CLASSEMENT    DES   VERSIONS  69 

autres  formes  du  Débat  et  ne  peut  être  rectifié  avec  certitude. 
Cette  partie,  propre  à  D,  est  ou  bien  empruntée  à  une  source 
différente,  ou  plus  probablement  ajoutée  par  un  remanieur 
maladroit.  Elle  est  du  reste  plus  récente  que  la  partie  com- 
mune, et  n  offre  aucun  intérêt,  étant  composée  de  redites  et 
de  délayages.  Un  trait  rapproche  D  du  Fabel  et  de  Vénus  : 

Je  nomme  tous  a  chevalier 

Ciaus  qui  aiment  de  cuer  entier  (v.  264-265). 

C'est  l'idée  nouvelle,  qui  fait  le  fond  du  Fabel  et  de  Vénus, 
et  termine  la  discussion  entre  clercs  et  chevaliers. 

3°)  Florence  de  Chelienham. 

F  rapproché  de  ABCDE 

F  99     Et  si  peroient  de  grant  par  âge 
ABCE  20     Uime  biaiité  et  d'un  parage. 

F  107     Si  en  ses  bras  son  ami  iist 
A  43-4  »         »         tenroit  s  amie 

Tote  seule  sans  co?npaignie 
BCE     Li  amis  qui  tendrait  s' amie.,. 

F  120     Que  de  ceo  frount  gaboys 
AE  50     Que  nus  ne  puist  de  nos  gaber 
BC     Oon  ne  se       »  » 

F  109     Uembracer  et  d'acoler 
BC  54     A^^  le  baisier  ne  Vacoler 

F  121     Quant  Utile  est  foillie 
ABCE  5 1      Tout  com  li  arbres  est  foillu:^ 

F  124     Mais  quant  les  braunches  en  sont  mues 
ABE  53     Et  quant  la  fueille  en  est  chetle. 
C      »       »     ))  flor       »    »       » 


70  CHARLES   OULMONT 

F  127  Efjsi  est  d'une  pticelîe 

ACE  5  5  Aussi  est  de  la  ineschine 
B       »     est  il  »  »       » 


F  140     2f«'  est  celui  qe  ton  mer  a 
AB  81-82     Devo  fin  cuer  loial  et  bon;  C  »  vostre  cuer  » 

Qi  ^w  ave:(  vos  fait  le  don  ;  B  cui  en  ave:(  doné  le 
don 

F  199     Et  puis  m'ameine  le  destrer 
AE  108     //  me  presante  son  destrier 

F  24 1     Devant  le  dieu  d'amors  serrons 
AE  140     Devant  la  cort  au  dieu  d'amors  ;  B  Droit  a  ; 
C  Jusque 

F  307-308     Quant  il  les  puceles  vi 

Meintenant  en  pie:(^  sailli 
A  213-14     Et  quant  li  diex  d'amors  les  voit 
Du  lit  se  lieve  isnelement 
BC     Quant  il  vit  venir  les  pucelles  ;  E  voit 
D  1 70     Li  dius  d'amours  en  est  leve^ 

F  309-12     Et  en  ses  braii  les  ad  pris 
Sur  un  seé  les  fasoit  seer 
Puis  les  comence  a  demander 
Qui  les  ad  la  tramis. 
AE  216-19     Endeus  les  a  par  les  mains  prises 
Dejosie  soi  les  a  assises 
Puis  demande  por  quel  besoing  ; 
BC     Puis  lor  demande  est  ce  besoing 
Qu'estes  venues  de  si  loing  ; 

F  342     Sa  cort  fist  tost  assembler 
ABCE  240     Li  rois  a  sa  cort  assamblee 


CLASSEMENT   DES   VERSIONS  'JV 

F  356-57     Mistre  rois,  sache^  de  fi  y 

Trestot  le  voir  vos  en  dirroi 
AE  246-7     Sirt,  fist  il  y  ge  vos  dirrai 
Qe  tote  la  verte  en  sai 
1^     La  vérité  qnar  bien  le  sai  ; 

F  362     Si  ai  tOH:^  les  lois  apris 
ABCE  248     Ge  sai  d'atnors  toies  les  lois 

F  384     Lalowe  son  gatmt  au  roi  rcni 
A  295     Son  gage  prant  H  roi  l'a  pris  ; 
BCE       »       »    tent    »    »    »     » 

F  diffère  de  ABCDE  par  la  longue  description  du  début 
(95  vers),  ainsi  que  par  le  fait  que  débat  et  cadre  du  débat  en 
dehors  du  prologue  sont  plus  réduits  qu'ailleurs.  F  n'est  pas 
courtois,  ce  qui  s'explique,  l'amour  courtois  ayant  eu  une 
moins  grande  place  en  Angleterre  qu'en  France.  Il  est  posté- 
rieur aux  versions  continentales,  D  étant  mis  à  part.  F  ofîre 
deux  ou  trois  points  de  comparaison  avec  Melior  (cf.  édit.  de 
M.  Paul  Meyer,  Romania,  lac.  cit.).  Peut-être  pourrait-on  con- 
clure que  F  est  une  réponse  à  Melior  y  attendu  surtout  que  seul 
de  nos  poèmes  il  donne  la  palme  au  chevalier  :  cette  hypothèse 
n'explique  pas  seule  ce  point  particulier  qui  distingue  F  de 
toutes  les  versions  latines  et  françaises  du  débat.  S'il  était  per- 
mis de  supposer  que  les  auteurs  de  la  plupart  de  nos  poèmes 
étaient  des  clercs,  puisque  la  majorité  des  poètes  de  cette 
époque  étaient  clercs,  et  aussi  parce  que  le  clerc  sort  victo- 
rieux du  débat,  il  est  difficile  d'admettre  qu'un  clerc  écrivant  F 
ait  condamné  sa  classe.  Au  reste,  seul  d'entre  tous  nos  auteurs, 
le  poète  de  F  se  nomme  à  la  fin  de  son  œuvre.  Ce  Banastrc 
est-il  un  clerc  écrivant  pour  le  compte  d'un  chevalier,  ou  est- 
il  chevalier  lui-même  ?  Tout  nous  porte  à  conclure  en  faveur 
de  la  première  hypothèse.  Si  l'inspiration  n'est  pas  la  même 
dans  F  et  dans  Melior,  on  voit  par  les  vers  de  Melior 
(199-201,  221-223)  ^^  ^^  ^  (jl^-^l^y  223-225,  229-231)  que 
ces  deux  poèmes  reflètent  le  même  milieu  social,  malgré  la 


72 


CHARLES   OULMONT 


conclusion  qui  les  différencie  :  il  est  question  en  effet  du  scan- 
dale qu'il  y  a  à  aimer  les  clercs. 

4")  Hueline. 

Hiieline  rapproché  de  ABCE  : 

Hueline  v.  i       Ce  fuen  niai  el  tans  d'esté 
Un  jor  d'esté  par  un  matin 

El  mois  de  may  ^ 


I 
A  15 

B15 
C  15,  E  id 

Hueline  3-4 


ABCE  16-17 
Hueline  8-9 


ACE 


33-34 


B35 

Hueline  58 

BE  113 
AC 

Hueline  57 

B  117 

C  104 

Hueline  63 

BE  115 

Hueline  226 

B  180 

Hueline  329 

A  236 

BCE  246 

Hueline  329 

BCE  248 


Deux  pucelles  en  un  vergier 
Entrèrent  por  eshanoier 
Deux  pucelles  en  un  jardin 
Entrèrent  por  esbanoier 
A  la  fontaine  so:^  lo  pin 
Lor  mains  lavèrent  au  missel 
Un  val  truevent  et  un  missel 
Oui  soef  cort  par  le  pinel 
En  mi  leu  trueveftt  un  missel  ; 
Et  cil  vait  lire  cel  sautier 
Tome  et  retorne,., 
manque. 

Quant  mes  amis  vait  tornoier 
Quant  il  vet  au  tornoiement 

va 

Mais  fues  amis  porte  cembel 
Por  vous  ne  fet  autre  cembel 
Les  règnes  sont  a  or  batues 
Li  frain  furent  tôt  d'or  massis 
Qui  vienent  guerre  jugement 
Si  venons  guerre  jugement 

S'en 

Et  H  baron  tuit  ensement 
]'ai>samblerai  to:^  mes  barons  "■ 


I.  Comme  le  poème  à' Hueline  est  incomplet,  on  ne  saurait  dire  quelle  en 
devait  être  la  conclusion,  mais  les  arguments  donnés  nous  laissent  croire 
que  le  clerc  triomphe. 


CLASSEMENT   DES   VERSIONS 


73 


5")  Melior. 


Mclio?-  rapproché  de  ABCE 


Melior  155 

Moi  enverra  un  hele  destrer 

A  108 

Il  me  présente  son  destrier 

BCE 

le  .... 

Melior  95 

Ne  parlés  mes  de  clerc  d'escole 

AC  113 

Pur  qoi  aimes  ce  clerc  d'escole 

B  119 

Por  qaimes  tu  cel 

E  120 

Pur  quoi  aimes  ce  hieste  folle 

Melior  109 

Ne  devex^  pas  les  clers  blâmer 

A  120 

Quant  ainsi  mon  ami  hlasme^ 

B 

vous  le  mien 

C 

■  mon  ami  ci    

Melior  127 

Les  clercs  sont  haut  tondu^  et  res 

ABE  115 

Ce  hertaudé,  ce  hait  tondu  ; 

C 

Ce  heqiierré  

Melior  191 

Quant  il  vet  a  turneiment 

ABC  124 

il  vont  au  tornoiement 

Melior  341 

ABCE  288 

Par  bataille  le  proveroic  ; 

Melior  354 

De  flour  de  mai  sa  gambeison 

A  305 

Et  lor  gambisons  de  soxies 

Melior  13 

El  tens  de  may 

B15 

..  mois 

Melior   164-66 

Fere  e  dire  son  sauter 

Tourner  les  foilles  ca  et  la 

Ceo  est  la  proiuesse  quil  fera 

ABE 

Tome  et  retorne  cel  sautier 

113-15 

Tome  et  retorne  celé  pel 

Por  vos  ne  fet  autre  cembel 

74  CHARLES   OULMONT 

6°)  Le  Fabcl  et  Vernis. 

Le  Fahel  rapproché  de  ABCE. 

ABCE,  V.  33-34     Par  levergier  les  tin  pendant 
S'en  aloient  eshanoiant 

Fabel,  str.  9,  v.   1-2     Parmi  la  pree  nialai  eshanoiant 

Les  la  rivière,  tout  dales  i  pendant 
ABCE  V.  254     Premiers  parla  li  espreviers 
Fabel,  str.  27,  v.   i     Li  espreviers  parla  premièrement 
ABCE,  V.  25-26     Li  estains  fu  de  flor  deglai, 
Traime  i  ot  de  roses  de  mai 
Fabel,  st.  59,  v. 3-4     De  son  manttcl  est  li  traime  d'anwrs 

Et  li  estains  est  oit  de  mai  vers  jors. 

Vénus  n'est  à  rapprocher  de  ABCE,  que  lorsqu'elle  donne 
une  leçon  commune  avec  le  Fabel. 

Tandis  que  dans  ABCDEF,  Melior  et  Hiieline,  il  y  a  un 
débat  d'amour  sur  le  clerc  et  le  chevalier,  le  Fabel  et  Vénus 
ne  contiennent  plus  de  débat  proprement  dit.  Le  poète 
du  Fabel  n'a  conservé  que  quelques  traits  de  nos  débats  :  le 
printemps,  le  pin,  la  description  des  costumes,  et  celle  du 
palais  d'amour.  C'est  le  même  cadre  que  dans  Florence,  et 
quoique  ce  cadre  fût  devenu  banal  au  xiii^  s.  la  précision  des 
détails  communs  nous  oblige  à  ne  pas  éloigner  trop  le  Fabel 
de  Florence.  Le  poème  semble  avoir  été  composé  dans  la  pre- 
mière moitié  du  xiii^  s.,  en  avant  1250  :  la  réduction  de  seïr  à 
sir  nous  permet  difficilement  d'accepter  une  date  antérieure  ^ 

Venus  la  déesse  d'amour,  imitation  prolixe  du  Fabel,  est 
légèrement  plus  récente  que  celui-ci.  M.  Foerster  -,  l'éditeur 
de  Vénus,  rapproche  ce  poème  de  sa  source  immédiate,  le 
Fabel,  puis  de  nos  poèmes.  Il  note  que  Vénus  ressemble 
beaucoup  à  Florence,  pour  tout  ce  qui  ne  concerne  pas  le 
débat.  Diez  et  Grimm,  dit-il,  considèrent  pour  des    raisons 

1,  Puis  m'alai  sir  lés  l'ombre  d'un  loricr  (éd.  A.  Jubinal,  p.  33). 

2.  Op.  cit.,  p.  48, 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  75 

différentes  Phyllis  comme  indépendante  des  deux  versions 
françaises.  Pour  M.  Foerstcr,  Venus  et  le  Fabel  doivent  être 
indépendants  des  trois  autres  versions.  Le  Fohel^  avec  sa  thèse 
que  les  clercs  et  les  chevaliers  doivent  seuls  aimer,  a,  d'après 
M.  Foerster,  amené  l'autre  thèse  postérieure,  que  les  clercs 
doivent  être  préférés  aux  laïques.  Cette  hypothèse  nous  paraît 
hasardeuse,  car  d'après  les  vers  suivants  qui  se  trouvent  dans 
le  Fabel  et  dans  Vénus  : 

{Fahel,  str.  34)  Sous  ciel  n'a  homme,  s'il  se  painne  d'amer, 

Cortois  ne  soit,  ains  qu'il  s'en  puist  torner, 
Por  chou  vos  pri,  cil  plait  laissiés  ester, 

(Cf.  Vénus,  str.  24)  il  s'agit  d'un  plait  depuis  longtemps 
engagé,  et  dont  on  ne  veut  plus  qu'il  soit  question  ;  par  con- 
séquent les  vers  marqueraient  la  fin  d'un  débat,  mais  on  ne 
saurait  les  considérer  comme  le  point  de  départ  d'une  dis- 
cussion. Du  moment  qu'il  n'importe  pas  que  l'amant  soit  de 
telle  ou  telle  condition  sociale  pour  être  digne  d'amour,  et 
qu'il  lui  suffit  d'être  courtois,  du  moment  que  l'on  ne  veut 
plus  disserter  sur  ce  point,  il  semble  que  ce  point  a  été  au  préa- 
lable l'objet  d'une  controverse  qu'il  s'agit  de  terminera  Le 
Fabel  et  Vénus  sont,  s'ils  ne  lui  sont  pas  postérieurs,  au  moins 
contemporains  de  D  :  la  même  doctrine  courtoise  est  exprimée 
dans  cts  poèmes;  l'état  de  la  langue  est  d'accord  avec  notre 
hypothèse. 


* 
*   * 


Evolution  du  Débat. 

La  chronologie  respective  des  différentes  versions  du  débat 
n'est  point  la  seule  question  qui  se  pose  ;  il  convient  de  déter- 
miner l'oriç^ine  du  débat  lui-même.  On  serait  d'abord  tenté  de 
croire  que  le  débat  vient  d'Orient. 

1.  Pour  se  ranger  à  l'opinion  de  M^  Fœrster,  il  faudrait  admettre  que 
tous  nos  débats,  y  compris  le  Concile  y  dérivent  du  Fahel  et  de  Venus,  et  leur 
sont  postérieurs,  puisque  le  débat  n'a  commencé  d'après  lui  qu'après  une 
phase  antérieure  où  la  condition  des  amants  n'était  pas  en  cause. 


76  CHARLES   OULMONT 

En  effet  dans  la  version  en  vers  du  Roman  des  Sept  Sages  ' 
(qui  est  la  plus  ancienne  ;  milieu  xii*  s.);  une  jeune  femme 
mécontente  de  son  vieux  mari,  voulant  avoir  un  amant,  dit  à  sa 
mère  : 

Je  voel  amer  le  chapelain 

Guillier,  qui  n'est  pas  vilain  ; 

Ce  m'est  avis,  par  Sainct  Symon, 

N'a  plus  bel  clerc  jusch'a  Digon.      (v.  2676-79)». 

Ce  passage  a  été  reproduit  presque  identiquement  dans  la 
première  des  deux  versions  en  prose  publiée  par  G.  Paris  ^. 
«  Elle  (la  jeune  femme)  retourna  vers  sa  mère  et  lui  compta 
comme  l'affaire  de  la  levriere  s'estoit  porté,  et  lui  sembla  que 
messire  Guillaume  le  chappelain  de  la  paroisse  estoit  le  plus 
beau  clerc  qui  fust  en  la  contrée,  si  le  vouloit  aymer  >  ». 

Dans  une  version  en  prose  du  xiii^  s.  (B.  N.  ms.  fr.  22933, 
fol.  1 50  r°),  la  jeune  femme  est  plus  explicite.  Elle  veut  aimer 
un  clerc  et  non  pas  un  chevalier,  et  elle  en  donne  la  même 
raison  que  nous  avons  trouvée  dans  Htieline  et  Aiglantine  : 
«  Et  cui  ameras  tu,  belle  fille  ?  Je  vos  dirai  :  qui  m'a  ja  fait 
proier,  li  prestres  de  ceste  vile.  Je  n'ameroie  pas  un  chevalier, 
qu'il  se  gaberoit  de  moi  et  qui  demanderoit  mes  gages  a  enga- 
gier  :  si  en  auroie  honte  ». 

Dans  la  version  latine  du  xiv^  s.  ^,  la  jeune  femme  précise 
encore  davantage  les  raisons  de  son  amour  pour  le  prêtre  : 
«  Ait  mater  :  «  O  filia,  si  amare  vis,  die  mihi,  quem  intendis 
diligere  !  »  At  illa  :  «  Certe  presbyterum  istius  civitatis  ».  Que 
ait  :  «  O  Sancta  Maria,  cur  presbyterum  ?  Nonne  melius  esset 
et  minus  peccatum  militem  et  armigerum  diligere  quam  pres- 

1.  Le  Roman  des  Sept  Sages,  pp.  A.  de  KcUer  (Tubingen,  1856,  in-8"). 

2.  Soc.  des  Ane.  Textes,  1876. 

3.  Op.  cit.,  p.  27,  il  faut  rapprocher  de  ces  deux  passages  celui  qui  se 
trouve  dans  une  version  italienne  p.  p.  Varnhagen.  Berlin,  1881,  p.  22  : 
«  La  madré  disse  :  «  Cui  vuoli  tu  amare  per  amore,  bella  figlia  ?  »  Et  ella 
disse  :  «  lo  prête  »,  corne  disse  la  madré,  lo  prête  vuoli  tu  amare  ?  Et  ella 
disse  :  «  chessi  che  me  n'a  preghata  ». 

4.  Die  historia  septem  Sapientinu  nach  der  Innshrucker  Handsdrrift,  v.  I, 
1 342.  Nebst  eine  Untersuchung  ûber  die  Quelle  der  sei>en  sea<^cs  des  Johne 
KoUand  von  Dalkestn,  p.  p.  G.  Buchner,  Leipsig,  1889. 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  77 

byterum  ?  »  At  illa  :  «  Non,  et  hœc  est  ratio  :  si  mil  item  vel 
alium  diligerem,  cito  de  me  saciatus  esset  et  tune  me  derideret  et 
in  opprobrium  haberet.  Non  sic  de  presbytero  qui  secretum 
meum  rcvelare  non  audet,  nisi  se  ipsum  confunderet,  et 
quidquid  habet,  partem  de  eo  optinebo.  Et  ideo  presbyterum 
amare  volo  »  (p.  }6). 

Ce  passage  de  la  version  latine  se  retrouve  à  peu  près  dans 
la  seconde  rédaction  en  prose  p.  p.  G.  Paris  '.  La  mère  voiant 
que  elle  ne  povoit  révoquer  sa  fille,  elle  luy  dit  :  «  Puisqu'ainsy 
est  que  tu  veulx  aymer,  dis  moy  celluy  auquel  tu  es  inclinée.  » 
La  fille  dit  :  «  Je  veulx  aimer  ung  prestre.  »  «  Mieulx  te 
«  vauldroit  »,  dit  la  mère  «  et  a  moins  de  pechié  estre  amie 
d'ung  chevalier  ou  d'ung  homme  d'armes  que  d'ung  prestre  ». 
—  «  Non,  ma  mère  »,  dit  la  fille,  «  vous  avez  tort  et  voicy 
la  raison  :  Si  je  me  donne  à  aimer  ung  chevalier  ou  ung 
homme  d'armes,  tantost  il  sera  saoul  et  actedié  de  moy  et 
soubz  luy  tantost  je  seray  confundue,  dont  après  il  me  mespri- 
seroit  ;  mais  n'y  est  pas  ainsy  d'ung  prestre,  car  il  y  a  aussi 
bien  a  garder  mon  honneur  comme  le  sien  ;  d'aultre  part  les 
spirituels  sont  plus  loyaulxà  leurs  amis  que  les  autres  sécu- 
liers ». 

Ainsi  au  xii^  s.  il  est  question  d'aimer  un  clerc,  sans  com- 
paraison de  celui-ci  avec  un  chevalier  ;  au  xiir  siècle,  le  débat 
du  clerc  et  du  chevalier  apparaît.  (Ce  dernier  n'est  pas  digne 
d'amour,  parce  qu'il  vit  aux  dépens  de  la  femme  qu'il  aime)  ; 
enfin  au  xiv*=  siècle,  l'inconstance  des  chevaliers  est  opposée  à 
la  fidélité,  à  la  discrétion,  à  la  générosité  des  clercs.  Par  con- 
séquent, on  ne  commence  à  trouver  le  débat  du  clerc  et  du 
chevalier  dans  les  Sept  Sages,  qu'au  xiii'^  siècle,  c'est-à-dire  au 
moment  où  ce  débat  est  déjà  répandu  dans  la  France  du  nord. 
L'examen  même  des  poèmes  apparentés  au  Roman  des  Sept  Sages 
nous  prouve  que  ce  roman  n'est  pas  la  source  du  débat. 
En  effet,  il  n'est  pas  question  dans  le  roman  de  Dolopathos  -, 
non  plus  que  dans  le  livre  de  Sindibâd  ^   d'une  jeune  fille 

1.  Op.  cit.,  p.  io6. 

2.  Cf.  le  compte  rendu  de  G.  Paris,  dans  Remania,  II,  p.  481-503. 

5.  Cf.  D.  Comparetti,  Vivgilio  iiel  medio  evo  (Milan,  1896,  i  vol.  in-8). 


78  CHARLES   OULMONT 

qui  aime  un  clerc  ou  un  prêtre;  nous  ne  trouvons  rien  de 
semblable  non  plus  dans  le  livre  de  Kalilah  et  Dimnah\  Au 
reste  le  débat  du  clerc  et  du  chevalier  s'explique  assez  bien  par 
la  société  chrétienne  et  médiévale,  pour  qu'il  ne  soit  pas 
nécessaire  de  l'expliquer  par  des  sources  étrangères. 

Si  le  débat  ne  vient  pas  de  l'Orient,  s'il  n'a  pas  commencé, 
d'autre  part,  par  la  fiction  poétique  et  localisée  du  Concile  de 
Remiremont,  il  faut  pourtant  avouer  que  ce  dernier  poème  se 
distingue  de  tous  ceux  qui  le  suivirent  par  un  caractère  notable  : 
le  Concile  est  écrit  par  un  homme  d'Eglise,  un  moine  peut-être, 
qui  ne  connaissait  pas  moins  les  enseignements  licencieux 
d'Ovide  que  les  préceptes  sévères  de  l'Evangile.  Ce  disciple  de 
l'écrivain  sensuel  de  l'antiquité  sait  à  merveille  les  choses  ecclé- 
siastiques et  le  concile  qu'il  invente  se  passe  suivant  les  règles 
d'un  concile  ordinaire.  On  aperçoit  toute  la  malice  qui  se  cache 
dans  ce  procédé,  et  ce  qu'il  y  a  d'irrévencieux  dans  le  jeu  du 
poète  ;  le  Concile  semble  écrit  par  un  de  ces  mauvais  prêtres  que 
met  en  scène  la  Convocatio  Sacerdotum.  Les  autres  formes  du 
débat,  au  contraire,  même  Phyllis,  ne  travestissent  pas  la  reli- 
gion. Nous  avons  dit  que  les  versions  françaises  et  anglo-nor- 
mandes, ainsi  que  Phyllis,  étaient  des  œuvres  de  clercs,  mais 
de  clercs  vivant  loin  du  cloître  et  mêlés  à  la  vie  du  monde  : 
ils  ont  subi  l'influence  de  la  société  courtoise  dont  Chrétien  de 
Troyes  a  si  bien  représenté  l'idéal  et  les  mœurs.  Nous  pouvons 
dire  que  le  débat  du  clerc  et  du  chevalier,  né  sur  les  bords 
du  Rhin  ou  à  l'Est  de  la  France  du  spectacle  de  la  vie  médié- 
vale, se  localise  d'abord  dans  le  Concile  de  Remiremont,  où 
il  revêt  une  forme  spéciale.  Un  autre  auteur  latin  expose  à 
nouveau  le  débat  sans  aucune  des  particularités  de  lieux  ou  de 
personnes  qui  pourraient  le  situer  dans  l'espace.  Le  débat, 
réduit  à  sa  forme  la  plus  générale,  est  celui-ci  :  lequel  vaut 
mieux  en  amour  du  clerc  ou  du  chevalier.  Dans  Phyllis,  la 
discussion  trop  aride  s'embellit  d'un   cadre,  assez  analogue  à 


I.    Joannis  de  Capua,  Diredorium  vitx  bumatur...,    version    latine  du 
livre  de  Kalilah  et  Dimnah,  p.  p.  J.  Derenbourg.  Paris,  1887. 


CLASSEMENT    DES    VERSIONS  79" 

ceux  que  nous  présentent  les  Romans  d'Aventure  à  partir  de 
II 50.  Les  versions  du  Florence  français,  postérieures  à  Phyllis, 
s'en  distinguent  par  quelques  idées  nouvelles  (exclusion  des 
vilains  en  matière  d'amour,  tournoi  dont  l'issue  accordera  au 
vainqueur  l'amour  de  la  dame)  :  là  le  débat  est  orné  de  tous 
les  éléments  dont  il  est  susceptible,  et  nous  introduit  dans  la 
société  chevaleresque  de  la  fin  du  xir  s.  Les  poètes  ne  s'éloignent 
guère  lessuns  des  autres.  Nous  ne  pouvons  admettre  qu'aucune 
de  ces  versions  soit  la  source  des  autres,  mais  il  faut  supposer 
qu'un  prototype  plus  ancien  et  inconnu  de  nous  leur  a  donné 
naissance.  Aucun  des  poèmes  français  n'est,  dans  sa  forme 
actuelle,  antérieur  au  dernier  quart  du  xii'^  s.,  et  nous  savons 
par  les  poèmes  latins  que  le  débat  remonte  plus  haut.  Dans  la 
première  moitié  du  xiii''  s.  le  débat,  répandu  dans  la  France  du 
Nord  et  de  l'Est,  passe  en  Angleterre  et  prend  une  forme  plus  en 
rapport  avec  le  tempérament  anglais  :  les  arguments  d'ordre  cour- 
tois ^  et  social  en  France  deviennent  réalistes  chez  les  écrivains 
d'outre-Manche.  Les  poètes  anglo-normands  tiennent  compte 
des  qualités  physiques;  de  plus  ils  font  une  place  à  l'opinion, 
ce  qui  prouve  qu'en  Angleterre  il  ne  s'agit  plus  de  clercs  qui 
peuvent  légitiment  aimer,  mais  de  prêtres  qui  revendiquent  le 
droit  à  l'amour  contre  la  tyrannie  romaine.  Cependant,  en 
France,  le  débat  évolue  et  disparaîtra  le  jour  où  l'on  procla- 
mera les  clercs  et  les  chevaliers  dignes  d'aimer  finement.  L'un 
des  remanieurs  français  de  Forence  (ms.  fr.  795X  en  assimilant 
aux  chevaliers  tous  ceux  qui  aiment  bien,  ne  reconnaît  plus 
guère  d'importance  aux  distinctions  sociales  qui  faisaient  précé- 
demment le  fond  même  du  débat.  Enfin,  dans  le  Fabel,  et  plus 
encore  dans  Vénus,  il  est  dit  en  termes  exprès  que  la  courtoisie 
des  sentiments  est  le  seul  titre  à  l'amour.  Tout  est  courtois, 
d'ailleurs,  dans  ces  deux  poèmes,  les  songes,  l'excès  de  l'allégorie, 
et  cette  plainte  banale  qu'amour  est  empiré  et  gâté  par  les 
«  losangiers  )). 

Le  Fabel  et  Vénus  contiennent  donc  déjà  tous  les  éléments  du 
Roman  de  la  Rose,  qui  est  le  plus  célèbre  aboutissement  des  dis- 

I .  De  même  pour  Hueline. 


80  CHARLES   OULMONT 

eussions  d'amour  au  moyen-âge.  Guillaume  de  Lorris  n'a  con- 
servé des  débats  que  le  cadre  symbolique.  Ainsi,  le  cadre, 
étranger  au  débat  dans  une  des  deux  versions  latines,  s'harmo- 
nise partout  ailleurs  avec  ce  débat,  et  finit  par  le  supprimer. 

Dans  quel  genre  littéraire  faut-il  placer  les  poèmes  que 
nous  venons  d'étudier  ?  S'il  est  toujours  arbitraire  de  classer 
une  oeuvre  dans  une  catégorie  déterminée,  la  difficulté  est 
sérieuse  quand  il  s'agit  de  nos  débats  :  à  ne  considérer  que  les 
descriptions  et  les  récits  qui  y  tiennent  une  place  importante, 
on  n'hésiterait  pas  à  qualifier  nos  poèmes  de  narratifs  ;  mais  il 
y  a  aussi  une  question  à  élucider,  un  jugement  à  rendre,  et 
ces  points  appartiennent  à  la  littérature  didactique.  Enfin,  il 
s'agit  d'amour,  du  thème  lyrique  par  excellence,  et  ce  serait  une 
raison  de  mettre  les  débats  à  côté  des  romances  et  des  pastou- 
relles parmi  les  jeux-partis  amoureux  ;  cependant,  malgré  le 
débat,  malgré  l'amour  qui  en  fait  le  fonds,  nos  poèmes 
appartiennent  naturellement  au  genre  narratif;  c'était  l'avis  des 
copistes,  qui  le  plus  souvent  ont  intercalé  Florence  entre  deux 
fableaux. 

Mais  les  débats  du  clerc  et  du  chevalier  ne  sont  pas  de 
simples  récits.  Les  poètes  mettent  en  présence  l'idéal  chevale- 
resque et  l'idéal  bourgeois,  qui  furent  de  tous  temps  opposés, 
et  n'ont  pas  cessé  de  l'être.  Le  contraste  apparut  avant  le  moyen 
âge  dans  la  société  gallo-romaine,  polie  et  raffinée,  domi- 
née d'abord  par  les  conquérants  germaniques,  les  dominant 
à  son  tour  par  la  supériorité  de  l'esprit  sur  la  force  brutale. 
Ces  deux  civilisations  furent  longtemps  distinctes,  celle  des 
vaincus  continuant  à  fournir  des  clercs,  des  administrateurs, 
des  légistes,  et  celle  des  vainqueurs  produisant  des  hommes 
d'armes,  épris  d'aventures  et  de  combats,  et  qui  se  divertis- 
saient à  s'occuper  d'amour.  Au  xii^  s.,  clercs  et  chevaliers 
forment  deux  classes  irréductibles,  quoique  complémentaires, 
sensiblement  égales  comme  niveau,  quoique  très  différentes 
d'esprit.  Les  chevaliers  revendiquent  la  supériorité  de  la  nais- 
sance et  de  la  bravoure  ;  les  clercs  se  confient  dans  leur  savoir 
et  dans  la  toute-puissance  de  l'Eglise  qui  les  protège.  Plus 
tard,  quand  il  ne  pourra  plus  être  question  d'amour  pour  les 


CLASSEMENT   DES    VERSIONS  8l 

clercs,  ce  seront  les  bourgeois  qui  s'opposeront  aux  chevaliers, 
et  Ton  continuera  à  se  demander  quel  mari  vaut  mieux  pour 
une  femme^  d'un  homme  dont  la  naissance  et  le  courage  font 
toute  la  richesse,  ou  d'un  bourgeois  quia  su  relever  sa  condi- 
tion par  une  fortune  solide  et  honorable. 


ETUDE 


DE   LA 


LANGUE  DES  DIVERSES  VERSIONS  FRANÇAISES 


1°    LANGUE    DE    FLORENCE   A,   B,   C,   D,   E 

Les  mss.  Langue  du  copiste. 

Tous  les  manuscrits  du  Florence  français  sont  du  xiii'  s. 
Ils  diffèrent  entre  eux  par  des  traits  dialectaux  et  des  fautes  plus 
ou  moins  nombreuses. 

a)  Traits  dialectaux. 

Le  ms.  A  ne  présente  pas  de  graphies  dialectales  qui  soient 
imputables  au  copiste.  B,  au  contraire,  a  plusieurs  notations 
picardes  :  la  terminaison  ison  pour  oison,  gambison  (y.  363), 
vocalisation  de  /  devant  consonne  (yiuté  =  vilitatem,  v.  66^,  la 
terminaison  ans,  représentant  le  suffixe  latin  iculus,  {paraus, 
v.  74  et  solaus,  v.  188,  consaus  (=  consiliu  -f-  s),  v.  75)  '.  Nous 
ne  considérons  pas  comme  traits  dialectaux  la  triphtongue  iau 
pour  eau  dans  biauté,  v.  63,  biauw  221,  hiaunie,v.  362,  non 
plus  que  la  terminaison  x  pour  us  {niiex,  v.  70,  chevex,  v.  408) 
qui  est  une  graphie.  Nous  ne  trouvons  pas  le  maintien  de  r 
devant  a,  e,  i,  trait  si  caractéristique  du  picard,  ni  b.  diphton- 

I.  Il  est  vrai  que  cette  termiiiaisou  se  rencontre  aussi  dans  les  textes 
champenois. 


ÉTUDE    DE    LA   LANGUE    DES    DIVERSES    VERSIONS  83 

gaison  de  e  entravé  qui  est,  il  est  vrai,  plutôt  wallonne.  Hn 
somme  toutes  les  graphies  dialectales  de  B  peuvent  être  de 
l'auteur. 

Le  copiste  de  C  semble  appartenir  à  la  région  de  l'Est 
(Champagne,  sinon  Lorraine  proprement  dite).  Il  écrit  a  pour 
ai  (J'asoient  =  fliisoient,  v.  i8),  ati  pour  a  (chaucuns  =  chas- 
cuns,  V.  124,  et  chaucune,  v.  139),  oi  pour  ei  devant  /  (ver- 
moille,  V.  85,  inervoil,  v.  99,  consoil,  v.  100),  u  pour  ui 
(rtisel  =  ruissel,  V,  33).  Ainsinc  pour  ainsi,  lie  pour  li,  sont 
également  des  graphies  de  l'Est  :  cependant  l'un  des  plus  no- 
tables traits  lorrains,  ei  pour  e  ne  se  rencontre  pas.  Quant  aux 
nol2ii\ons  hesoic ,  v.  160,  loig,  \\  161,  aux  désinences  verbales 
porriens,  v.  46,  sojferriens,  v.  48,  à  la  métathèse  de  espriviers 
(=  esperviers)  v.  :8i,  ce  sont  des  faits  que  l'on  rencontre 
également  dans  le  Nord  et  dans  l'Est. 

Plusieurs  traits  montrent  que  le  copiste  de  D  était  picard- 
wallon  ;  ie  pour  e  (c  latin  entravé)  :  appiel,  v.  48,  bieî,  v.  92, 
appiele,  v.  230,  fier  (=  ferrum),  v.  359,  fouriel  (v.  362), 
roitiel,  v.  382,  apries,  v.  406;  u  pour  en  :  jus  (=  jocus) 
V.  15,  dus  (caelu  H-  s)  v.  95  ;  ch  pour  c  :  puchele,  v.  2,  chain- 
ture,  V.  75,  piecha,  v.  222,  raenchon,  v.  254,  drecha,  v.  278, 
courchiés,  v.  282,  cha,  v.  294,  cauches,  v.  359,  dépêche 
(=  despiece),  v.  402,  ichi,  v.  432,  et  c  pour  ch  :  Kevaus, 
V.  31,  capiauSy  v.  Si,  cloketes,  w.  ^'^,  eskakier,  v.  loi,  cas- 
ctine,  v.  133,  casceunes,  v.  251,  cief,  v.  253,  cose,  v.  355, 
cauches,  v.  359,  campions,  v.  387,  caii  (=  cheii)  v.  405  (la 
voyelle  même  qui  précède  Vu  est  dialectale)  ;  g  pour  ;  : 
gausnes,  v.  75,  ^rtfi  (geai),  v.  196.  Signalons  encore  l'absence 
de  d  dznsvenront,  Y.  2^1,  vorrai,  v.  297,  le  maintien  du  t 
final  dans  les  participes  passés  :  huchiei,  v.  276,  oït,  v.  330, 
vaincut,  v.  340,  la  métathèse  frumé:(  =  fermez,  v.  384,  les 
formes  pronominales  :  jou  =  ego,  v.  54,  aus  =  illos,  v.  156, 
ciaus  =  ecce  illos,  v.  317,  as  =  ad  illos,  v.  148;  les  parfaits 
misent,  v.  6^,fisent,  v.  76,  assisent,  v.  430  ;  la  terminaison 
arent  pour  erent  :  entrarerit,  v.  114.  Nous  trouvons  aussi 
l'article  le  pour  la,  v.  55,  182,  231.  Devant  des  noms  fémi- 
nins on  rencontre  //,  v.  18,  103,  158,    188.  Quant    à  pointe 


§4  CHARLES   OULMONT 

=  pincta,  V.  ^6^,  et  point  =  pinctum,  v.   429,  c'est  un    trait 
commun  au  Nord  et  à  l'Est. 

Le  copiste  de  E  est  picard-wallon  comme  celui  de  D  : 
mêmes  graphies  (viers,  pucieles...  cembiel,  castiel,  gardin,  cangoit; 
boifies  pour  boues  est  de  la  même  région). 

b)  Fautes  et  négligences. 

Le  copiste  de  A  semble  être  de  la  fin  du  xiii^  s.  En  effet,  il 
note  parfois  é  pour  iè  :  proisé,  v.  18,  conseiller  y  v.  2"^,  juger, 
V,  279.  Il  commet  quelques  fautes  de  déclinaison,  écrivant 
au  cas  sujet  ckrsânss,  v.  255  tl dant papegaut ,  v.  355. 

Le  copiste  de  B  doit  être  plus  ancien,  car  il  n'a  pas  de  ces 
négligences. 

Le  copiste  de  C  ne  fait  pas  de  fautes  contre  la  déclinaison, 
mais  il  écrit  juger  pour  jugîer,  v.  214. 

Quant  au  copiste  de  D,  il  écrit  si  mal  que  ses  fautes  ne 
peuvent  être  comptées.  Nous  y  reviendrons  en  étudiant  à  part 
la  langue  de  D. 

Dans  E  nous  trouvons  la  graphie  verger  pour  vergier  et 
quelques  fautes  de  déclinaison  qui  placent  le  ms.  à  la  fin  du 
xiii'^  s. 

Langue  des  auteurs. 

Le  grand  nombre  de  passages  communs  à  A  B  C  D  E  ne 
permet  pas  de  considérer  ces  versions  comme  des  poèmes  dis- 
tincts, mais  comme  des  remaniements  allongés  ou  abrégés  d'un 
même  poème.  Ces  remaniements  offrent  d'ailleurs  beaucoup 
de  traits  communs  en  ce  qui  concerne  la  région  des  auteurs  et 
la  date  à  laquelle  ils  ont  écrit. 

1°  La  région. 

Les  5  versions  se  ressemblent  par  le  caractère  dialectal  de  la 
langue.  Toutes  offrent,  plus  ou  moins,  des  rimes  picardes. 
Citons  dans  ABE  la  rime  biatfs  :  parans  (v.  165-166)  Cf.  D, 


ÉTUDE    DE    LA    LANGUE    DES   DIVERSES    VERSIONS  85 

12  B  ;  dans  ABE  aussi,  as  :  soJai;  palais  :  fai::^  (y.  197-198) 
dans  ABC  (cf.  D,  v.  111-112)  ;  siguorie  :  emploie  dans  ABCE 
(v.  277-278)  ;  vie  :  sachie  dans  ABK  (v.  281-82)  Cf.  D,  v.  397- 

398; 

D  présente  quelques  rimes  distinctes  r//5  :  norris{y.  49-50)  ; 

pietris  (perdris)  :  pelis(y.  163-164);  larris  :  hardis  (v.  378- 
379)  ;  emploie  :  mie  (v.  316-317);  oït  :  dit  (maintien  du  t  dans 
le  participe  passé,  à  moins  que  cela  ne  soit  une  graphie) (v.  330- 
331)'  ;  intercalation  de  e  entre  v  et  r  attestée  par  la  mesure, 
deveric:^  (v.  223),  motivera  (v.  252)  ;  enfin  si  les  rimes  étaient 
toujours  bonnes  dans  D  il  faudrait  noter  l'assimilation  de  r  à/, 
tourterelle  :  merle  (v.  156-157).  Signalons  encore  le  pronom 
;;// pour  moi  dans  la  rime  dcffi  :  mi  (v.  393-394)  et  vo  pour 
vcstre  Çvo  chose,  v.  135). 

Vo  est  aussi  dans  E  Çvo  seignor).  Un  trait  lui  est  spécial,  la 
rime  merveille  :  bataille  (y.  201-202).  Quant  à  la  rime  espiers  : 
couviers  (v.  385-386)  elle  pourrait  nous  laisser  croire  que  le 
remanieur  est  de  la  région  où  è  entravé  se  diphtongue.  D  a 
couver  s  :  despiers,  mais  ABC  ont  couvers  :  de  près  (v.  379- 
380).  On  est  tenté  de  corriger  DE  d'après  ABC,  plutôt  que 
d'admettre  sur  la  foi  d'une  seule  rime  que  les  remanieurs  de  DE 
sont  wallons. 

2°  La  date. 

Les  renseignements  que  nous  fournissent  la  rime  ou  la 
mesure  du  vers  diffèrent  peu  dans  les  cinq  versions. 

Phonétique. 

Dans  ABCE,  les  rimes /or  ;  folor  (v.  69-70),  jors  :  a  mors 
(v.  I5i-i52)_,  prouvent  que  o  tonique  libre  rime  encore  avec 
o  entravé.  Mais  dans  ABC  la  rime  reconiwis  :  cortois  montre 
que  e  tonique  libre  était  devenu  oi  déjà.  (Le  passage  de  ei  à  oi 
est  attesté  dès  la  fin  du  xii'^  s.). 


I.  La  rime  saiclic  (sapiat)  :  face  (taciat)  25-26,  prouve  qu'on  prononçait 
fâche. 


S6  CHARLES   OULMONT 

Nous  trouvons  peu  de  cas  d'encllse,  un  dans  B  (nel  cele:^, 
V.  154),  et  trois  dans  A  (nés,  v.  8,  nel,  v.  84,  ncl^  v.  134). 

A  et  B  ne  présentent  pas  de  réduction  de  voyelles  en  hiatus. 
Mais  il  y  en  a  une  dans  C  :  Se  clerc  ne  IVwssent  soustenue 
(v.  223). 

Dans  E  la  terminaison  iens  est  monosyllabe,  d'après  la 
mesure  du  vers  (v.  56),  tandis  que  ABC  font  cette  désinence 
dissyllabique. 

Morphologie. 

Les  fautes  contre  la  déclinaison  sont  rares.  Aucune  dans  B  ; 
une  dans  A  (v.  115),  deux  dans  C  (l'une  comme  dans  A 
et  l'autre  v.  195  et  196);  dans  E  quatre  fautes  (v.  112,  247, 
277,  318). 

La  conjugaison  est  en  général  peu  altérée  par  l'analogie  ;  il 
n'y  a  pas  d'e  à  la  première  personne  du  singulier  de  l'indicatif 
présent  des  verbes  en  er,  non  plus  qu'aux  trois  premières  per- 
sonnes du  subjonctif  de  la  même  conjugaison  (gart,  v.  7,  mer- 
veily  v.  107,  past,  v,  211,05,  v.  270,  pens,  v.  332,  présent, 
V.  352,  deffî,  V.  377,  395-396).  Une  seule  dérogation  à  noter 
dans  ABCDE,  relieve  :  grieve  (relevet  :  grevât)  au  lieu  de 
reliet. 

Syntaxe, 

La  syntaxe  offre  bien  peu  de  faits  notables.  A  côté  de  l'em- 
ploi rare  en  vieux  français  de  l'article  partitif  (ils  n'ont  pas  du 
pain  à  mengier,  v.  135,  ABCE),  on  remarque  un  fait  ancien,  le 
cas  oblique  sans  a,  soit  avec  un  relatif  (cui  en  ave:;^  doné  le 
don,  B,  v.  88,  qiii  en  ave^  vos  fait  le  don,  ABCE  idem),  soit 
avec  un  nom  de  personne  (/  clerc  cor  lois,  jolif  et  bon  [ai  doné] 
BE,[v.  101-102).  AC  offrent  le  même  tour  avec  des  variantes  de 
détail.  Nous  ne  relevons  qu'un  ex.  de  uns  (pluriel  collectif)  : 
uns  garnemens  (ABE).  Signalons  enfin  deux  emplois  absolus 
du  participe  présent  (oiant  to^^  ces  barons,  B,  276,  tandis 
que  ACE  remplacent  oiant  par  devant  ;  cf.  oiant  nous  tous, 
BE,  v.  288,  le  vers  manque  dans  A,  et  C  a  devant  au 
lieu  de  oianf^. 


ÉTUDE   DE   LA    LANGUE    DES    DIVERSES    VERSIONS  87 

Mentionnons  un  trait  de  style  que  M.  F.  M.  Warren  (Modem 
Pbilology,  1905)  dit  avoir  été  à  la  mode  vers  1170  et  qu*il 
appelle  «  parallélisme  »  : 

Torne  et  retorne  cel  sautier 
»     ))         »       celle  pel, 

(BE,  V.  1 12- II 3) 

Dont  se  lievent  isnelement 
Isnelement  se  sont  levées. 

(E,  V.  162-163) 

Le  parallélisme  est  moins  marqué  dans  A  : 


et  dans  B  : 


Dont  se  lievent  isnelement. 
Molt  vistement  se  sont  levées. 


Dont  se  lievent  isnelement 
Tout  maintenant  que  sont  levées. 


manque  dans  C. 


Cf.  Lors  se  leva  li  rossignols 

Li  rossignols  dont  se  leva. 

(B,  V.  326-327) 

manquent  dans  AC  ;  et  dans  E  le  parallélisme  est  moins  net, 
car  le  2^  vers  est  : 

Li  rossignols  est  tost  dreciés. 

on  voit  que  les  traits  serv^ant  à  dater  nos  diverses  versions 
diffèrent  assez  peu.  L'état  des  voyelles  et  des  consonnes,  la 
régularité  à  peu  près  parfaite  de  la  déclinaison  et  de  la  conju- 
gaison, la  syntaxe,  le  style,  nous  font  croire  qu'elles  ont  été 
composées  à  la  fin  du  xii*-'  s.  et  au  début  du  xiii*'  s.  B  semble 
la  version  la  plus  ancienne  et  C  la  plus  récente,  mais  il  n'y  a 
p.eut-être  pas  entre  les  deux  un  quart  de  siècle  d'intervalle. 


88  CHARLES    OULMOXT 


Particiilarilés  de  D. 

Le  remanieur  de  D  s'écarte  souvent  de  ABCE  et  ses  libertés 
sont  telles  qu'il  est  difficile  de  dater  cette  version.  La  mesure 
du  vers  et  la  rime  ne  nous  donnent  aucun  renseignement  sûr. 
Les  vers  présentant  une  réduction  des  voyelles  en  hiatus 
peuvent  et  doivent  être  corrigés.  On  ne  saurait  faire  état  de 
rimes  douteuses  comme  hiunilité  :  grié  pour  conclure  à  la 
réduction  de  ié  à  é. 

Morphologie. 

Une  faute  contre  la  déclinaison^  forme  du  cas  régime  au 
nominatif  singulier  (menteotirs  pour  menterres,  v.  270)  et  deux 
formes  analogiques  de  grande  pour  grant  au  féminin  (grande 
folour,  V.  22,  grande  devise,  v.  429,  attestés  par  la  mesure  du 
vers).  On  pourrait  ajouter  la  rime  li  dognons  :  el  reon(y.  113- 
114)  mais  elle  ne  prouve  rien  car  le  poème  rime  fort  mal 
(hastiement  :  en:(^,  v.  122-123,  chevalier  :  ciel,  v.  184-185,  gris  : 
plait,  V.  196-197,  dis  :  honir,  v.  215-216,  amors  :  tous,  v.  248- 
249,  rassis  :  autres  si,  v.  256-257,  rnoiit  :  hounour,  v.  266-267, 
amours  :  barons,  v.  328-329,  lorsignous  :  blancheflours,  v.  348- 
349,  dis  :  déduit,  v.  426-427,  assis  :  lui,  v.  373-374,  devise  : 
livre,  V.  365-366,  ankelies  :  espines,  v.  361-362),  on  remarque 
dans  ces  rimes  fautives  un  trait  commun  en  ce  qui  concerne 
les  rimes  masculines  :  Fauteur  tient  compte  seulement  de  la 
voyelle  accentuée  sans  se  soucier  de  la  ou  des  consonnes  qui 
peuvent  suivre  ;  cela  semblerait  prouver  que  ces  consonnes 
sonnaient  peu  ou  ne  sonnaient  point.  Pour  le  cas  où  la  con- 
sonne finale  ou  pénultième  est  une  nasale,  l'explication  est  plus 
difficile;  nous  savons  que  0  était  nasalisé  avant  1150^  anté- 
rieurement à  la  composition  du  poème.  Pour  les  rimes  fémi- 
nines, on  ne  peut  admettre  l'amuissement  des  consonnes  qui 
suivaient  la  voyelle  accentuée  ;  c'est  une  liberté  du  poète  qu'il 
est  plus  facile  de  constater  que  d'expliquer. 

On  trouve  ailleurs  au   moyen-âge  des   rimes    imparfaites. 


ÉTUDE   DE    LA    LANGUE   DES    DIVERSES    VERSIONS  89 

M.  Toblcr  en  cite  des  exemples  dans  son  Fran:^ocsisches  Vers- 
ban.  Il  en  est  quelques-uns  aussi  dans  le  J)it  de  la  Rose 
(p.p.  Karl  Hartschet  A.Horniug,  La  Langue  et  la  littérature  fran- 
çaises, depuis  le  w""  jusqu'au,  wx"  s.')  :  vivre  :  suivre  (p.  603, 
V.  21-22),  bien  :  plaiii  (p.  605,  v.  11-12),  cuer  :  soir  (^p.  606, 
V.  39-40),  uioude  :  coule  (p.  608,  v.  38-39).  Nous-mêmes 
nous  avons  lu  dans  le  poète  Philippe  de  Beaumanoir  des  rimes 
mauvaises  telles  que  :  mestre  :  perte  ;  robe  :  noble  ;  pasques  : 
papes  ;  aime  :  alaine  ;  prendre  :  membre,  en  rime  avec  ien,  au 
avec  iau,  ni  avec  /.  L'éditeur  M.  Suchier  indique  ces  rimes  dans 
son  introduction,  p.  154  (Société  des  Anciens  Textes). 

Il  résulte  que  D  nous  offre  un  texte  assez  incorrect.  Il  fait 
des  additions  provenant  soit  d'une  source  étrangère,  soit  de  son 
crû  plutôt,  à  cause  de  l'inutilité  des  vers  qu'il  ajoute. 

Il  est  d'ailleurs  facile  de  corriger  D  par  A  B  C  E. 

D^'après  les  traits  de  la  langue,  sa  composition  semble 
remonter  au  milieu  du  xiii''  siècle  :  ce  qui  le  prouverait,  en 
outre,  c'est  que  cette  version  est  plus  lourdement  courtoise 
que  les  autres. 

Langue  de  Htieline. 

Copiste. 

Il  est  du  nord  comme  le  prouvent  les  graphies  :  amlant 
(ambiant),  v.  7,  amedeus  (ambedeus),  v.  1^0,  boenes  (hones), 
v.  123,  miaudres,  v.  251,  miaudre,  v.  215.  Le  copiste  doit  être 
de  la  2^  moitié  du  xiii*"  s.  à  cause  de  fautes  contre  la  déclinai- 
son :  un  cristax(y.  216),  nul  max  (v.  127),  to:{  prex{=  tuit) 
(v.  26^),  feu  et  noif(j^u  cas  sujet)  (v.  293),  un  boxons  (v.  321). 

Auteur. 

a)  Phonétique. 

L'examen  des  rimes  ne  nous  laisse  apercevoir  aucun  trait 
dialectal.  L'état  des   voyelles   ne   permet    pas  non   plus  une 

1.  Paris,  1887,  in-8,  926  pp.  (p.  603-610). 


90  CHARLES   OULMONT 

conclusion  précise.  On  ne  peut  dire,  faute  d'exemples,  si  ei 
(<e  tonique  libre)  était  parvenu  à>  oi.  —  Deux  cas  d'en- 
clise  :  nel  (y.  74),  nel  (v.  137). 

b)  Morphologie. 

Quelques  fautes  contre  la  déclinaison  :  cristax  (sujet)  et 
max  (régime)  riment  ensemble  (v.  216-217),  home  d'art  (cas 
sujet)  :  pari  (régime)  (v.  292-293). 

Au  nominatif  pluriel  peors  :  flors  (v.   307-308).   Cf.    mur 
=  murum  ;  dur  —  durus  (v.  287-88). 
La  conjugaison  est  correcte  partout. 

Particularités. 

Les  rimes  sont  souvent  imparfaites.  Ex.  barnage  :  large 
(v.  60-61,  poverte  :  taverne  (v.  123-124),  tornois  :  destroit 
(v.  125-126),  bealté  :  trovere'^  (v.  234-235),  chansil  :  osterin 
(v.  252-253).  Ce  sont  plutôt  des  assonnances  que  de  véritables 
rimes. 

Deux  rimes   sont  particulièrement  difficiles,  destrier  :  atar- 

dier  (v.  81-82)  engagier  :  emprunter  (v.  133-134).  Atardier  n'est 

mentionné  ni  par  Godefroy  ni  par  La  Curne.  Il  vaut  sans 
doute  mieux  corriger  par  atargier  que  d'admettre  la  présence 

d'un  apax. 

Dans  le  deuxième  cas,  nous  n'avons  aucune  correction  à 
proposer.  Peut-être  est-il  permis  de  supposer  deux  vers  sup- 
primés qui  rétabliraient  des  rimes  normales.  Il  est  difficile  de 
croire  en  effet  qu'au  début  du  xiii'^  siècle  ier  fût  déjà  réduit 
à  er  dans  l'Ile-de-France. 

Date. 

Malgré  ce  que  nous  venons  de  dire,  le  poème  ne  semble 
pas  postérieur  au  début  du  xiii^  s.  La  déclinaison  est  régu- 
lière, sauf  de  rares  exceptions,  il  n'y  a  aucune  réduction  de 
voyelle  en  hiatus  ;  la  terminaison  zV;^  (imparfait  de  l'indicatif, 


ÉTUDE   DE    I.A    LANGUE    DES    DIVERSES   VERSIONS  91 

V.  268)  est  disyllabique.  Enfin  le  poème  conserve  des  mots 
qui  disparaissent  de  bonne  heure  :  (reste  (faîte)  et  en  son, 
V.  301.  En  résume,  l'auteur  d'Hueline  est  un  poète  francien, 
qui  écrivait  au  commencement  du  xiii*=  s. 

Langue  de  Melior  et  Ydoine, 

Il  est  difficile  de  distinguer  dans  Melior  la  langue  du 
copiste  de  celle  de  l'auteur  (tous  les  deux  sont  anglo-nor- 
mands) '. 

PJxmétique. 

Comme  en  anglo-normand,  an  et  en  ne  riment  jamais 
ensemble.  E  fermé  provient  de  sources  diverses  :  i°  de  a  latin 
tonique  libre  (demorer,  cité..,)  ;  2°  de  a  -f-  yod  (preisé,,  des 
priser,  gaigner)  ;  3°  du  suffixe  :  arium  {plener,  cbevaler,  verger); 
4°  de  é  tonique  libre  (z'er,  saver,  aver,  maner)  ;  5°  de  e  bref  -+- 
yod  (sauter  =  psautier).  Le  cas  énoncé  au  4°  est  moins  ancien 
que  les  autres  en  anglo-normand,  il  n'apparaît,  semble-t-il, 
qu'à  la  fin  du  xii*'  s. 

I  vient  de  è  H-  yod,  sans  doute  par  l'intermédiaire  de 
iei  :  ce  traitement,  normal  en  français,  est  contraire  à  l'anglo- 
normand,  car  nous  devons  avoir  éÇcL,  sauter,  v.  164).  Ce  cas 
est  attesté  pav pris  (pretium)  rimant  avec  amys  (v.  87-88). 

O  ouvert  provient  de  o  latin  libre  ou  entravé  ;  donc  o 
libre  ne  se  diphtongue  pas.  Un  seul  cas  est  digne  de  re- 
marque : ///g//5  (jocos)  :aneles(y.  169-170).  On  prononçait 
donc  jnès. 

U  d'après  la  rime  (v.  401-402)  hoiire  (hora)  :  aventure, 
devait  se  prononcer  on,  à  moins  que  le  son  de  Vo  ouvert  ne 
se  fût  rapproché  de  Vu. 

Les  disphtongues  oi,  ei,  oi,    riment  ensemble  ;  al  (habeo)  : 

I.  Il  y  a  des  graphies  qui  ne  sont  pas  anglo-normandes  (tous,  iours, 
flours,  alloye,  levoi,  palefroi),  mais  cela  ne  nous  semble  pas,  étant  donné- 
leur  petit  nombre,  une  raison  de  douter  que  le  copiste  écrivît  en  Angle- 
terre. 


92  CHARLES   OULMONT 

nlloy  (v.  9-10),  ottroie  :  délai  {y.  249-250),  plcie  (plaga)  : 
veie  (videam). 

Le  son  unique  devait  être  pour  ces  diphtongues,  é,  comme 
le  prouve  la  rime  moy:  Richer  (v.  255-256). 

En  résumé  la  langue  de  Melior  présente  la  plupart  des 
traits  de  l'anglo-normand. 

Date. 

Quelques-uns  de  ces  traits  sont  plutôt  du  xiir^  que  du  xii=  s. 
De  plus  le  masculin  et  le  féminin  sont  confondus  sans  cesse, 
ce  qui  montre  que  Ve  muet  a  cessé  de  se  prononcer,  et  cela 
encore  est  du  xiii'^  s. 

Langue  de  Florence  de  Cheltenham. 

Le  ms.  qui  est  anglo-normand  offre  tous  les  caractères 
signalés  dans  Melior  (sauf  l'exception  iei  >  /).  On  trouve 
un  cas  de  o  latin  rimant  avec  ulong,prett^  :  Venu^  (v.  343- 
344),  et  ai  aime  avec  fl^  dans  qiiaile  :  raie  {y.  88-89).  Pronon* 
çait-on  quèle  :  rèle  ou  qiiale  :  raie  ? 

Comme  dans  Melior  la  confusion  est  constante  entre  mas- 
culin et  féminin,  et  à  la  rime  entre  singulier  et  pluriel. 

La  date  du  poème  est  approximativement  celle  de  Melior, 

Contrairement  à  toutes  nos  autres  versions,  le  Florance 
anglo-normand  est  écrit  en  strophes  aahcch. 


CONCILE  DE  REMIREMONT 

IDIIS     APRILIS     HABITUM     EST     CONCILIUVt     HOC 
IN    MONTE    ROMARICI  ' 


Veris  in  temporibus,     sub  aprilis  idibus, 

Habuit  concilium     romarici  moncium 

Puellaris  concio,     montis  in  cenobio. 

Taie  non  audivinuis,     nec  fuisse  credimus 
5  In  terrarum  spacio,     a  mundi  principio, 

Taie  nunquam  factum  est,     sed  neque  futurum  est  ; 

In  eo  concilie,     de  solo  negocio 

Amoris  tractatum  est,     quod  in  nuUo  factum  est, 

Sed  de  evangelio     nulla  fuit  mencio. 

Nemo  qui  vir  dicitur     illuc  intromittitur. 
10  Quidam  inde  aderant,     qui  de  longe  vénérant. 

Non  fuerunt  laici,  sed  honesti  clerici  ; 

Hos  honestos  senciunt     intus  et  suscipiunt. 

Janua  Tullensibus     aperitur  omnibus. 

Quorum  ad  solacium     factum  est  concilium. 
15   Puellis  amantibus,     illis  solis  omnibus, 

Janue  dat  aditum,     ceteris  prohibitum. 

Janue  custodia,     fuit  hec  Sibilia 

Que  ab  annis  teneris,     miles  facta  Veneris, 

Quiquid  amor  jusserat,     non  invita  fecerat. 
20  Veterane  domine     arcentur  a  limine, 

Quibus  omne  gaudium     solet  esse  tedium, 

Gaudium  et  cetera     que  vult  etas  tenera. 


I.  Ce  texte  a  été  publié  par  G.  Waitz  dans  le  Zeitschrift  fur  deulsches 
Alterthum,  VII,  p.  160-167  (Leipzig,  1849),  d'après  le  ms.  no  1081  de  la 
Bibl.  de  Trêves.  Nous  avons  collationné  l'imprimé  sur  le  ms. 


94 


CHARLES   OULMONT 


Intromissis  omnibus     virginum  agminibus, 

Lecta  sunt  in  médium,     quasi  evangelium, 
25  Precepta  Ovidii,     doctoris  egregii. 

Lectrix  tam  propicii     fuit  evangelii 

Eva  de  Danubrio,     potens  in  officio 

Artis  amatorie,     ut  affirmant  alie  ; 

Convocavit  singulas     magnas  atque  parvulas  ; 
30  Cantus,  modulamina,     et  amoris  carmina 

Cantaverunt  pariter     satisque  sonoriter, 

De  multis  non  quelibet,     due  sed  Elizabet. 

Has  duas  non  latuit     quicquid  Amor  statuit, 

Harum  in  noticia     ars  est  amatoria  ; 
35  Sed  ignorant,  opère     quid  vir  sciât  facere. 

Post  hec  oblectamina     cardinalis  domina 

Astitit  in  medio,     indicto  silentio  ; 

Vestita  ut  decuit,     vesteque  refloruit. 

Hec  vestis  coloribus     colorata  piuribus, 
40  Gemmis  fuit  clarior,     auro  preciosior. 

Mille  maii  floribus     hinc  inde  pendentibus. 

Ipsa  virgo  regia,     mundi  flos  et  gloria, 

Florens  super  omnia,     quasi  veris  filia,         ^ 

Hec  talis  in  omnibus     docta  satis  artibus, 
45  Habens  et  facundiam     secundum  Scientiam, 

Postquam  cetus  siluit,     ea  sic  aperuit  : 

«  Vos  quarum  est  gloria     amor  et  lascivia, 

Atque  delectatio     aprilis  cum  maio, 

Notum  vobis  facimus     ad  vos  quare  venimus. 
50  Amor,  deus  omnium     quotquot  sunt  amancium. 

Me  misit  vos  visere     et  vitam  inquirere. 

Sic  maius  disposuit,     et  aprilis  monuit. 

Vos  ergo  benigniter     et  amicabiliter 

Obtestor  et  moneo,     sicut  iure  debeo, 
5  5  Nulla  vestrum  sileat     que  vos  vita  teneat, 

Si  quid  corrigendum  est,     vel  si  cui  parcendum  est 

Meum  est  corrigere,     meum  est  et  parcere.  » 

26.  Le  texte  porte  Httta  :  litterata. 


CONCILE   DE    REMIREMONT  9) 


Elizabet  de  Granges  (loquitur). 

Nos,  ex  quo  potuimus,  Amori  servivimus  : 
Quicquid  ipse  voluit,  nobis  non  displicuit, 
60  Et  si  quid  negleximus,  inscienter  fecimus  ; 
Sic  servando  regulam,  nullam  viri  copulam 
Habendam  eligimus,  sed  neque  cognovimus, 
Nisi  talis  hominis,     qui  sit  nostri  ordinis. 

Elizabet  de  Falcon. 

Clericorum  gratiam     laude[m]  et  memoriam 

65  Nos  semper  amavimus,     et  amare  cupimus. 
Quorum  amicitia     nil  tardât  solatia. 
Clericorum  copula,     non  nostra  régula. 
Nos  habe[t]  et  habuit     et  placet  et  placuit, 
Quos  scimus  affabiles,     gratos  et  amabiles  ; 

70  Inest  curialitas     clericis  et  probitas. 

Non  noverunt  tallere,     neque  maledicere, 
Amandi  periciam     habent,  et  industriam  ; 
Pulchra  douant  munera,     bene  servant  fédéra. 
Si  quid  amant  dulciter,     non  relinquunt  leviter. 

75  Pro  his,  quos  assumpsimus,     ceteros  postponimus  ; 
Vota  stulta  frangere     non  est  nefas  facere. 
Nulla  est  dampnatio     sed  neque  transgressio. 
Si  votum  negligitur,     quod  stulte  promittitur  ; 
Experto  credendum  est,     cui  bene  certum  est. 

80  Certum  est  et  cognitum,      quid  sit  amor  militum, 
Quam  sit  detestabilis,     quam  miser  et  labilis. 
Fer  insipientiam     eorum  noticiam 
In  primis  quesivimus,     sed  cito  cessavimus, 
Dolus  ut  aparuit,     in  eis  qui  latuit, 

85  Inde  nos  transtulimus     ad  hos  quos  notavimus. 
Quorum  est  dilectio,     omni  carens  vicio. 
Quorum  amor  utilis     firmus  est,  et  stabilis. 


96  CHARLES   OULMONT 

Quid  dicemus  amplius,     nisi  quod  ulterius 

Nulla  valet  racio     a  nostro  solacio, 
90  Clericos  disjungere,     omni  gratos  opère. 

Puellis  claustralibus     vobis  dico  omnibus  : 

«  Est  quedam  abusio     militum  susceptio, 

Nefas  est  et  vetitum,     et  nobis  illicitum  ; 

Amplectando  clericum,     sic  recuso  laicum. 
95  Amor,  deus  omnium,     juventutis  gaudium, 

Clericos  amplectitur,     et  ab  eis  regitur. 

Taies  ergo  diligo,     stultos  quoque  negligo. 

Tali  vita  vivimus,     in  qua  permanebimus. 

Si  vobis  laudabilis     videtur  et  utilis, 
100  Et  si  quid  peccavimus,     si  vultis,  cessabimus.  » 

—  «  Ipsis  amatoribus,     circumspectis  omnibus. 
Utiles  non  audio,     amatores  video 

Quam  istos  quos  laudibus     prefertis  in  omnibus.  » 

—  ((  Nos  a  puericia     semper  in  familia 

105  Amoris  permansimus,     et  manere  cupimus. 
Si  est  nobis  alia     amandi  sententia. 
Qui  student  milicie     nobis  sunt  memorie, 
Eorum,  et  milicia     placet,  et  lascivia; 
Eorum  ad  obsequium     nostrum  datur  studium. 

iio  Audaces  ad  prelia     sunt,  pro  nostri  gratia, 
Ut  sibi  nos  habeant     et  ut  nobis  placeant, 
Nulla  timent  aspera,     nec  mortem  nec  vulnera. 
Taies  preelegimus,     taies  nostros  fecimus. 
Eorum  prosperitas     est  nostra  félicitas, 

115  Eorum  tristicia     nostra  turbat  gaudia  ; 

Semper,  ex  quo  potui,     sectam  illam  tenui, 
Et  semper  desidero,     dum  habere  potero, 
Servire  militibus     mihi  servàentibus. 
Taie  vero  studium,     magis  quam  psalterium. 

120  Talibus  me  jungere     placet  plus  quam  légère  ; 
Propter  horum  copulam     parvipendo  regulam  ; 


102.  Waitz  corrige  en  :  adeo. 
108.  Waitz  :  horum. 


CONCILE    DH    REMIRHMONT  97 

Nostrum  illud  atrium     est,  et  erit  pervium, 

Et  fontem  et  pascua(m)     que  liabemus  congrua(m), 

Equis  cxposuimus,     quos  eorum  novimus. 

125  Tali  vita  vivere     gaudemus  summopere, 
Quia  nulla  dulcior,     nullaque  commodior. 
Et  quia  sic  novimus     et  sancte  juravimus, 
Nos  parum  regnavimus,     parum  adhuc  fecimus, 
Sed  flores  colligere,     rosas  primas  carpere 

130  His  tantum  concessimus,     quos  de  clero  novimus. 
Hec  nostra  professio     est,  et  intentio  erit 
Clericis  ad  libitum     persolvere  debitum. 
Quotquot  oblectamina     viro  débet  femina, 
Iddem  proposuimus  et     vero  firmavimus. 

135   Quidquic  (^5/y  dicant  alie     nobis  adversarie 
Clericis  nos  dedimus,     nec  eos  mutabimus. 
Clericorum  probitas,     et  eorum  bonitas, 
Semper  querit  studium     ad  amoris  gaudium, 
Sed  eorum  gaudia      tota  ridet  patria. 

140  Laudant  nos  in  omnibus     rithmis  atqu^  versibus. 
Taies,  jussu  Veneris,     diligo  pre  ceteris, 
Dulcis  anii[ci]cia,     clericis  est  et  gloria. 


Danu  [Eva  de]. 

«  —  Quicquid  dicant  allé,     apti  sunt  in  opère, 
Clericus  est  habilis,     dulcis  et  affabilis, 

145  Hune  habendo  socium     nolo  maius  gaudium. 
Omne  votum  utile     firnmni  sit  et  stabile, 
Sed  quod  est  illicitum     habeatur  irritum, 
Nam  stulta  promissio     non  est  absque  vicio. 
Vos  quarum  prudentia     apta  dat  consilia, 

150  Nec  illud  attendite,     et  bene  discernite 

122.  Waitz  propose  :  ilîis. 

131.  Waitz  :  erit  et  intentio. 

134.  Waitz  :  voro.  Le  ms.  donne  nettement  :  vero, 

139.  Ce  mot  est  difficile  à  lire  dans  le  ms. 


98  CHARLES   OULMONT 

Amor  quarum  apcior,     quarum  est  detcrior. 

Militum  noticia     displicet,  et  gratia, 

Quibus  inest  levitas,     et  stulta  garmlitas  ; 

Gaudent  maie  dicere^,     secretum  detegere, 
155  Hoc  ergo  consilium     damus  et  judicium, 

Ut  cunctis  odibiles     sint,  et  execrabiles. 

Qui  se  militaribus     implicant  amoribus. 

Novi  vita[m]  omnium     et  mores  amancium, 

Novi  qui  sint  mobiles,     et  nobis  inutiles  ; 
160  Nulla  est  félicitas,     sed  neque  fidelitas 

In  amore  militum,     quod  (nobis)  est  multis  cognitum. 

Hos  vitando[s]  ducimus,     et  iure  decernimus. 

Clericos  diligere     bonum  est,  et  sapere  ; 

Eorum  dilectio     magna  delectatio  : 
165  Hos  tantum  suscipite,     ceteros  negligite.  » 

«  —  Quia  sic  decernitis     et  jure  consulitis, 

Nunc  ego  prascipio,     eas  in  consorcio 
Nostre  non  recipiant,     nisi  satisfaciant  : 

Sed  si  penituerint,     et  se  nobis  dederint, 
170  Detur  absolucio,     et  talis  condicio, 

Ne(c)  sic  peccent  amplius,     quia  nil  deterius. 
Hoc  mandamus  et[iam]     per  obedienciam  : 
Nulla  vestrum  pluribus     se  det  amatoribus  : 
Uni  soli  serviat,     et  ille  sufficiat  : 
175  Hoc  si  qua  neglexerit,     banno  nostro  suberit  : 
Non  levis  remissio     fiet  huic  vicio  ; 
Levi  penitentia     non  purgantur  talia. 
Nunc  demum  precipio,     sed  non  sub  silencio  : 
Ne  vos  detis  vilibus,     nec  unquam  militibus, 
180  Tactum  nostri  corporis,     vel  colli  vel  femoris. 
Talibus  solatium     dare  vel  colloquium, 
Dolor  nobis  maxinius      est,  et  pudor  plurimus. 
Militum  solatia     nobis  sunt  opprobria, 
Quia  cum  non  creditur,     fama  turpis  oritur, 

151.  Waitz  lit  :  ditcrîor. 

t8o.  Waitz  :  vestrL 

180.  Le  ms.  donne  :  cori. 


CONCILE    DE    REMIREMONT  99 

185  Quorum  ex  infamia     nostra  périt  gloria. 

Precor  vos  summoperc     clericos  diligcre, 

Quorum  sapientia     disponuntur  omnia; 

Totum  quicquid  agimus     vel  cum  nos  desipimus. 

Causas  nostras  agere     student,  atque  regere, 
190  Quantum  possunt  etiam,     per  eorum  gratiam, 

Nostra  quedam  abdita     nunquam  erunt  cognita. 

Si  placent  que  diximus,     que  vobis  suggerimus, 

Horum  confirmacio     sit  vestra  responsio  : 

Si  cui  displiceat,     hec  nequaquam  taceat. 
195  Omnis  nostra  concio     sedens  in  concilio, 

Ut  vestra  prudencia     dictât,  laudat  omnia. 

Placet  iunioribus,     placet  nobis  omnibus, 

Quicquid  vestra  probitas     fîrmat,  et  auctoritas, 

Nuncietur  alias     per  omnes  ecclesias  ; 
200  Nostrisque  sororibus,     puellis  cla[u]stralibus, 

Faciamus  cognitum     quid  sit  eis  vicium. 

Omniaque  diximus,     queque  confirmavimus, 

Non  ullo  sophismate, 

Sed  racionabiliter     fiât  et  perhenniter  ; 
205  Nisi  sic  peniteant,     clericis  ut  faveant, 

Huius  banni  racio     vestro  sit  consilio  ; 

Igitur  attendite,     amen  tantum  dicite. 

(Excommtmicatio  rehellarum) . 

Vobis,  ius[s]u  Veneris,  et  ubique  ceteris, 

Que  vos  militaribus     subditis  amoribus, 
210  Maneat  confusio,     terror  et  contricio, 

Labor,  infelicitas,     dolor  et  anxietas, 

Timor  et  tristicia,     bellum  et  discordia, 

Fex  insipientie,     cultus  inconstancie, 

Dedecus  et  tedium,     longum  et  oprobrium, 
215  Furiarum  species,     luctus  et  pernicies. 

Luna,  lovis  famula,     Phebus,  suus  vernula, 

Propter  ista  crimina,     negent  vobis  lumina  ; 

217.  Le  ms.  donne  :  netior  (?) 


100  CHARLES   OULMONT 

Sic,  sine  solamine,     careatis  lumine; 

Luna,  dies  celebris,     trahat  vos  de  tenebris. 
220  Ira  lovis  penitus     destruat  vos  celitus  ; 

Huius  miindi  gaudia     vobis  sint  oprobria  ; 

Omnibus  horribiles,     et  abhominabiles 

Semper  que  sitis  clericis,     que  favetis  laicis. 

Nemo  vobis  etiam     ave  dicat  obviam, 
225  Vestra  quoque  gaudia     sint  sine  concordia, 

Vobis  sit  intrinsecus     dolor  et  extrinsecus, 

Vivatis  cotidie     in  lacu  miserie, 

Pudor  et  ignominia     vobit  sint  per  omnia. 

Laboris  et  tedium,     vel  pudoris  nimium. 
230  Si  quid  est  residuum,     vobis  sit  perpetuum, 

Nisi  spretis  laicis,     faveatis  clericis, 

Si  qua  penituerit,     atque  satisecerit, 

Dando  penitentiam,     consequetur  veniam. 

Ad  confimacionem     omnes  dicimus  :  Amen. 


THE  INÇTmiTF  OF  WFCîAFVill  STUDiES 
<  XEY  PLACE 
J  5,  CANADA, 


TRADICTION  DU  CONCILE 

Ce  Concile  a  élc  Icuii  à  Remircmonl  pendant  les  Ides  d'Avril 


Au  printemps,  à  l'époque  des  Ides  d'avril,  une  réunion  de 
jeunes  filles  tient  concile  dans  le  monastère  de  Remiremont. 
Dans  toute  la  terre,  depuis  le  commencement  du  monde,  on 
ne  vit  pareille  assemblée,  ni  on  ne  la  verra  jamais.  Dans  ce 
concile,  il  n'est  question  que  des  choses  de  l'amour,  ce  qui  n'a 
jamais  eu  lieu  dans  aucun  concile  ;  quant  à  l'Evangile  on  n'en 
dit  rien.  Aucun  homme,  au  sens  propre  du  mot,  n'est  admis 
dans  cette  réunion.  Quelques-uns  pourtant  sont  là,  venus  de 
loin  :  ce  ne  sont  pas  des  laïques,  mais  d'honorables  clercs.  Les 
jeunes  filles  les  reconnaissent  tels  et  les  reçoivent  parmi  elles. 
La  porte  est  ouverte  à  tous  les  clercs  de  Toul.  C'est  pour  leur 
plaire  qu'on  a  réuni  ce  concile.  Toutes  les  filles  qui  aiment, 
et  elles  seules,  peuvent  franchir  la  porte  ;  aux  autres  elle  est 
interdite.  La  portière  est  cette  Sibile  qui,  dès  l'âge  le  plus 
tendre,  s'est  enrôlée  dans  la  milice  de  Vénus.  Tout  ce  que  lui 
a  ordonné  l'Amour,  elle  l'a  fait  de  bon  cœur.  On  écarte  de 
l'assemblée  les  vieilles  dames  pour  qui  toute  joie  devient  habi- 
tuellement un  ennui  :  oui,  la  joie,  et  tout  ce  que  désire  la 
jeunesse.  Quand  toutes  les  jeunes  filles  sont  entrées  dans  la 
salle,  on  lit,  au  milieu  d'elles,  en  guise  d'Evangile,  les  ensei- 
gnements d'Ovide,  ce  maître  exquis.  La  lectrice  d'un  si  char- 
mant évangile  est  Eve  de  Danubrium,  habile  à  remplir  les 
devoirs  de  l'amour  :  ses  compagnes  en  font  foi.  Elle  lesgroupe 
toutes,  grandes  et  petites.  Deux  d'entre  elles  chantent  à  l'unis- 
son et  d'une  voix  sonore  des  airs  harmonieux,  des  chansons 


102  CHARLES   OULMONT 

d'amour;  ces  cantatrices  ne  sont  pas  les  premières  venues, 
mais  deux  jeunes  filles,  du  nom  d'Elisabeth.  Elles  n'ignorent 
aucune  des  lois  de  l'amour,  elles  connaissent  «  l'art  d'aimer  », 
sans  avoir  pourtant  l'expérience  de  ce  que  sait  faire  un  homme 
(avec  une  femme). 

Après  ces  réjouissances,  la  dame  présidente  se  place  au 
milieu  du  chapitre  et  ordonne  le  silence.  Elle  est  vêtue,  comme 
il  convient,  d'habits  resplendissants,  parés  de  couleurs  variées, 
plus  éblouissants  que  les  pierres  précieuses,  plus  précieux  que 
l'or.  Mille  fleurs  de  mai  sont  l'agrément  de  ce  costume  et  pen- 
dent de  tous  côtés.  La  jeune  fille,  de  naissance  royale,  fleur  et 
gloire  du  monde,  éclatante  parmi  ses  compagnes  comme  la 
fille  du  printemps,  instruite  et  versée  dans  tous  les  arts,  douée 
d'une  éloquence  égale  à  son  savoir,  une  fois  le  silence  obtenu, 
parle  de  la  sorte  : 

«  Vous  dont  la  gloire  est  dans  l'amour  et  la  volupté,  vous  à 
qui  sont  chers  les  mois  d'avril  et  de  mai,  apprenez  pourquoi 
nous  sommes  venues  près  de  vous.  Amour,  le  dieu  de  tous 
les  amants,  m'a  envoyée  vous  visiter  et  m'informer  de  votre 
conduite.  Ainsi  Mai  l'a  réglé,  ainsi  l'a  conseillé  Avril.  Donc 
je  vous  prie  et  vous  conjure,  en  bonne  amitié,  comme  je  le 
dois  faire,  que  nulle  d'entre  vous  ne  dissimule  votre  genre  de 
vie.  Si  quelqu'une  est  à  reprendre,  ou  qu'il  faille  lui  pardon- 
ner, c'est  à  moi  qu'il  appartient  d'infliger  le  blâme  ou  d'accor- 
der le  pardon.  » 

EU:(abeth  de  Granges  prend  la  parole  : 

«  Aussitôt  que  nous  l'avons  pu,  nous  avons  servi  Amour. 
Jamais  une  de  ses  volontés  ne  nous  déplut.  Si  nous  avons 
commis  des  négligences,  elles  n'étaient  point  volontaires.  Nous 
conformant  à  la  règle,  nous  n'avons  accepté  la  compagnie 
d'aucun  homme.  Nous  n'en  connaissons  pas  qui  ne  soit  de 
notre  ordre.  » 

Eli:(aheth  de  Faucogney 
((  Toujours  nous  avons  aimé  la  grâce,  la  louange  et  le  sou- 


TRADUCTION    DU    CONCILE  IO3 

venir  des  clercs,  et  nous  souhaitons  les  aimer  encore.  Cest 
l'union  avec  les  clercs,  et  non  pas  notre  règle,  que  nous 
aimons  et  avons  toujours  aimée.  Les  clercs,  nous  le  savons, 
sont  avenants,  gracieux  et  aimables  :  il  y  a  chez  eux  de  la 
courtoisie  et  de  la  bonté.  Ils  ignorent  l'art  de  tromper  les  gens 
et  d'en  médire.  Ils  ont  en  amour  l'expérience  et  l'habileté.  Ils 
nous  donnent  de  beaux  présents  et  sont  fidèles  à  leurs  pro- 
messes. La  femme  qu'ils  aiment  doucement,  ils  ne  l'abandon- 
nent pas  volontiers  ;  et  c'est  pour  cela  que  nous  les  avons 
choisis  :  nous  les  préférons  à  tous  les  hommes. 

«  Quant  à  enfreindre  des  vœux  sottement  prononcés,  il  n'y 
a  aucun  mal.  Il  n'y  a  ni  sujet  de  damnation  ni  faute  à  négli- 
ger un  vœu  qu'on  n'a  pas  fait  à  bon  escient  :  on  en  peut 
croire  l'expérience  des  gens  compétents. 

«  Pour  ce  qui  est  de  l'amour  des  chevaliers,  on  sait  bien  ce 
qu'il  vaut  ;  c'est  un  amour  détestable,  malheureux,  et  qui 
ne  dure  pas.  Par  sottise  nous  avons  recherché  d'abord  les 
chevaliers  ;  puis,  nous  y  avons  renoncé,  dès  que  nous  avons 
aperçu  la  ruse  qui  se  cache  en  eux.  De  là  nous  sommes 
allées  vers  ceux  que  nous  avons  appréciés  tout  à  l'heure,  et 
dont  l'amour  est  absolument  sans  défaut.  Leur  affection  est 
profitable,  ferme  et  fidèle.  Que  dirons-nous  de  plus,  sinon 
qu'il  n'y  a  pas  de  raison  pour  ne  pas  associer  les  clercs  à  nos 
plaisirs,  puisqu'ils  sont  si  agréables.  A  vous  toutes,  filles  du 
cloître,  je  vous  le  dis  :  c'est  s'abuser  que  de  s'attacher  aux  che- 
valiers. C'est  une  faute  qui  est  pour  nous  défendue  et  illicite. 
Ainsi,  en  accueillant  le  clerc,  je  refuse  le  chevalier.  Amour,  le 
dieu  de  tous  les  hommes,  la  joie  de  la  jeunesse,  suit  les  clercs 
et  se  laisse  par  eux  conduire.  Voilà  les  gens  que  j'aime  :  quant 
aux  sots,  je  n'en  ai  cure.  Telle  est  la  vie  que  nous  continue- 
rons à  vivre,  si  elle  vous  paraît  louable  et  utile.  Si  nous  avons 
commis  quelque  faute,  nous  ne  le  ferons  plus,  si  vous 
voulez.  » 

«  —  En  considérant  les  mérites  de  tous  les  amants,  je  ne 
trouve  pas  aussi  utiles  que  vous  semblez  le  dire,  ceux  que  vos 
louanges  élèvent  au-dessus  des  autres.  Pour  nous,  depuis  notre 
enfance,   nous  appartenons  à   la  famille    d'Amour,  et  nous 


104  CHARLES   OULMONT 

souhaitons  y  deineurer,  quoique  nous  ayons  sur  l'amour  un 
avis  différent  du  vôtre.  Ceux  qui  s'exercent  au  métier  des 
armes  sont  dans  noire  souvenir.  Ils  aiment  la  guerre  et  le 
plaisir.  C'est  à  les  servir  que  vont  tous  nos  soins.  Ils  sont 
hardis  dans  les  combats,  pour  nous  être  agréables,  afin  de 
nous  posséder  et  de  nous  plaire.  Ils  ne  redoutent  aucune  peine, 
ni  l'amour  ni  les  blessures.  Voilà  nos  élus,  voilà  nos  amants. 
Leur  prospérité  est  notre  bonheur.  Leur  tristesse  gâte  nos  joies. 
Aussitôt  que  j'ai  pu  le  faire,  je  me  suis  comportée  ainsi,  et  je 
désire  continuer  aussi  longtemps  qu'il  sera  possible.  Servir  les 
chevaliers  qui  me  servent,  voilà  mon  goût,  et  non  pas  m'occu- 
per  du  psautier.  M'unir  à  eux  m'agrée  plus  que  la  lecture. 
Pour  leur  amour  je  méprise  la  règle.  Notre  maison  leur  est 
ouverte  et  le  sera  toujours.  La  fontaine  et  les  pâturages  qui 
nous  appartiennent,  nous  les  avons  mis  à  la  disposition  des 
chevaux  que  nous  savons  être  les  leurs.  Une  telle  vie  est 
notre  plus  grande  joie  ;  il  n'en  est  pas  de  plus  douce,  ni  de 
plus  avantageuse.  » 

«  - —  Puisque  c'est  notre  opinion,  et  que  nous  avons  juré 
de  faire  ainsi,  nous  avons  peu  régné  et  peu  agi  encore  :  Nous 
n'avons  permis  de  cueillir  des  fleurs  et  de  couper  les  premières 
roses  qu'à  ceux  que  nous  savons  être  du  clergé.  Voilà  notre 
idée  et  notre  but  :  nous  livrer  aux  clercs  à  leur  gré,  leur  accor- 
der tous  les  plaisirs  qu'une  femme  doit  à  un  homme.  Telle 
est  notre  résolution,  et  nous  l'avons  confirmée  par  un  vœu. 
Quoi  que  disent  les  autres,  nos  adversaires,  nous  nous  sommes 
données  aux  clercs,  et  nous  ne  changerons  pas.  La  probité  des 
clercs,  leur  bonté  s'efforcent  sans  cesse  de  rendre  joyeux 
l'amour  ;  tout  le  pays  se  réjouit  de  leurs  joies  ;  ils  nous  louent 
dans  tous  les  rythmes  et  dans  toutes  les  formes  de  vers.  Aussi, 
par  ordre  de  Vénus,  je  les  aime  par-dessus  tous  les  autres.  Il 
y  a  chez  les  clercs  douce  amitié  et  gloire.  » 

Eve.  de  Danuhriimi 

«  —  Quoi  que  disent  les  autres,  ils  sont  bons  à  l'ouvrage. 
Le  clerc  est  habile,  deux  et  affable.  L'ayant  pour  compagnon, 


TRADUCTION    DU    CONCILE  IO5 

je  ne  désire  pas  de  plus  grand  bonheur.  Tout  vœu  utile  doit 
être  ferme  et  stable,  mais  un  vœu  illicite,  il  faut  le  tenir  pour 
non  avenu,  car  une  sotte  promesse  contient  un  vice  qui 
l'annulle.  \'ous  dont  la  sagesse  donne  des  conseils  convenables,. 
ne  faites  donc  pas  attention  aux  vœ'ux,  mais  examinez  bien 
quelles  femmes  ont  le  meilleur  amour  et  quelles  ont  le  moins 
bon.  La  connaissance  des  chevaliers  déplaît,  ainsi  que  leur 
grâce  ;  ils  sont  légers  et  sottement  bavards,  ils  se  plaisent  à 
dire  du  mal,  à  découvrir  un  secret.  Nous  pensons  donc  et  nous 
décidons,  qu'elles  doivent  être  à  tous  odieuses  et  exécrables, 
celles  qui  s'embarrassent  dans  les  amours  des  chevaliers.  Je 
connais  la  vie  et  les  mœurs  de  tous  les  amants.  Je  sais  ceux 
qui  sont  inconstants  et  ne  peuvent  nous  servir.  Il  n'y  a  pas  de 
bonheur,  pas  de  fidélité  dans  l'amour  des  chevaliers.  Cela  est 
connu  d'un  grand  nombre  d'entre  nous.  Nous  estimons  qu'il 
faut  les  éviter  et  décidons  avec  raison  d'aimer  les  clercs.  Il  est 
bon  aussi  d'être  sage.  Leur  affection  est  une  grande  jouissance. 
Accueillez  ceux-là  seuls,  et  ne  tenez  compte  des  autres.  » 

«  Puisque  telle  est  votre  décision  et  que  votre  conseil  est 
raisonnable,  j'ordonne  maintenant  que  nos  compagnes  ne 
reçoivent  pas  leurs  adversaires  dans  leur  société,  si  elles  ne 
font  amende  honorable.  Mais  si  elles  se  repentent  et  revien- 
nent à  nous,  qu'on  leur  donne  l'absolution,  à  condition  tou- 
tefois qu'elles  ne  pèchent  plus,  car  rien  n'est  pire  que  leur 
péché.  Nous  vous  défendons  aussi,  au  nom  de  l'obéissance,  de 
vous  donner  à  plusieurs  amants.  Que  chacune  de  vous  en 
serve  un  et  qu'il  lui  suffise.  Si  quelqu'une  néglige  d'observer 
ce  point,  elle  sera  bannie  d'entre  nous;  et  cette  faute  ne  sera 
pas  facile  à  racheter.  Une  légère  pénitence  ne  lave  pas  de  tels 
péchés.  Maintenant  enfin,  je  vous  ordonne,  mais  non  sous  la 
condition  du  silence,  de  ne  pas  vous  livrer  à  des  gens  de  basse 
condition,  et  de  ne  jamais  permettre  aux  chevaliers  de  toucher 
votre  corps,  votre  gorge  ou  votre  cuisse.  Donner  à  de  telles 
gens  un  plaisir,  c'est  pour  nous  une  très  grande  douleur  et  la 
pire  des  fautes.  Les  plaisirs  pris  avec  des  chevaliers  sont  pour 
nous  des  opprobres.  Car,  alors  qu'on  ne  le  croit  pas,  il  en 
résulte  une  réputation  ignominieuse.  Notre  gloire   disparaît 


30é  CHARLES   OULMONT 

dans  leur  infamie.  Je  vous  supplie  donc  d'aimer  les  clercs  dont 
la  sagesse  sait  arranger  tout  ce  que  nous  faisons.  Quand  nous 
sommes  sottes,  ils  s'efforcent  de  prendre  en  mains  nos  inté- 
rêts et  de  les  diriger.  De  même,  en  général,  ce  n'est  pas  par 
eux  que  seront  connus  certains  de  nos  secrets.  Si  nos  paroles 
et  nos  conseils  vous  plaisent,  répondez  en  les  approuvant.  Si 
Tune  de  vous  n'y  consent  pas,  qu'elle  ne  cache  point  son 
avis.  » 

«  —  Toute  notre  assemblée,  réunie  en  concile,  loue  les 
décisions  de  votre  sagesse.  Les  plus  jeunes,  nous  toutes,  nous 
acceptons  de  bon  cœur  que  les  mesures  prises  par  votre  bonté 
et  votre  autorité  soient  annoncées  dans  tous  les  «  moutiers  ». 
Faisons  connaître  à  nos  sœurs,  aux  jeunes  filles  des  cloîtres,  ce 
qui  est  en  elles  une  erreur.  Toutes  nos  paroles,  tous  nos 
décrets,  non  pas  sophistiques,  mais  raisonnables,  soient  obser- 
vés à  jamais.  Si  les  coupables  ne  se  repentent  pas  et  ne  pro- 
mettent de  donner  leurs  faveurs  aux  clercs,  que  ce  soit  pour 
votre  concile  une  raison  de  les  bannir.  Prenez  garde  donc,  et 
dites  seulement  :  Amen  !  » 

Excoimnunication  des  rebelles 

«  Par  ordre  de  Vénus,  à  vous  et  à  toutes  celles  qui  se  sou- 
mettent aux  amours  des  chevaliers  soient  à  jamais  la  confu- 
sion, la  terreur,  le  remords,  la  peine,  le  malheur,  la  souffrance, 
l'anxiété,  la  tristesse  et  la  crainte,  la  guerre  et  la  discorde,  la 
lie  de  la  sottise,  le  goût  de  l'inconstance,  la  honte  et  le  regret, 
un  opprobre  sans  fin,  des  faces  de  Furies,  le  deuil  et  lii  ruine. 
Que  la  lune,  servante  de  Jupiter,  que  Phébus,  son  serviteur,  à 
cause  de  ces  crimes,  vous  refusent  la  lumière  !  Privées  de  joie, 
soyez  aussi  privées  de  lumière.  Que  la  lune,  que  le  jour  bril- 
lant se  changent  pour  vous  en  ténèbres.  Que  du  haut  du  ciel 
la  colère  de  Jupiter  vous  réduise  à  néant.  Que  les  joies  de  ce 
monde  deviennent  pour  vous  des  opprobres.  Soyez  à  tous  les 
clercs  un  objet  d'horreur  et  d'abomination,  vous  qui  aimez  les 
laïques,  que  personne,  en  vous  rencontrant,  ne  vous  dise  : 
bonjour  !  Que  vos  joies  même  soient  troublées.  Qu'au  dedans 


TRADUCTION    DU    CONCILE  IO7 

et  au  dehors,  il  n'y  ait  pour  vous  que  douleur.  Puissiez-vous 
vivre  tous  les  jours  dans  le  lac  de  la  misère.  Qu'en  toutes 
choses  vous  ayez  la  honte,  l'ignominie,  le  dégoût  du  travail  et 
l'excès  de  la  honte.  S'il  reste  quelque  mal  à  vous  souhaiter, 
puissiez-vous  le  souffrir  à  jamais,  si  vous  ne  méprisez  les 
laïques  pour  donner  vos  faveurs  aux  clercs.  Si  quelqu'une  se 
repent  et  s'amende,  le  pardon  suivra  sa  pénitence.  En  confir- 
mation de  quoi,  toutes  nous  disons  :  Amen  !  » 


ALTERCATIO  PHYLLIDIS  ET  FLORA K  ' 


Anni  parte  florida,  c:elo  puriore, 
Picto  terras  gremio  vario  colore, 
Cum  fugaret  sidéra  nuntius  auroroe, 
4  Liquit  somnus  oculos  Phillidis  et  Floras. 

Placuit  virginibus  ire  spatiatum, 
Nam  soporem  rejicit  pectus  sauciatum  ; 
iEquis  ergo  passibus  exeunt  in  pratum, 
8  Ut  et  locus  faciat  ludum  esse  gratum. 

Erant  ambae  virgines  et  ambas  reginas  : 
Phillis  coma  libéra,  Flora  compto  crine, 

4.  Schmeller  :  liquet. 

I.  Edition  critique,  d'après  l'édition  d'Hauréau,  l'édition  et  les  notes  de 
Schmeller,  et  les  corrections  proposées  par  Schreiber. 

Hauréau  a  publié  son  texte  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  Nat.  n.  a.  1.  1544 
(fol.  75  verso  —  8°  recto),  Schmeller  d'après  le  ms.  des  Carmina  Buana  qui 
CSX.  à  Munich.  —  La  liste  des  mss.  qui  contiennent  Phyllis  est  signalée  par 
Denis,  Cod.  tbeoîog.  Vindohonensis.  I,  col.  2317. 


I08  CHARLES   OULMONT 

Non  sunt  formx  virginum,  sed  formae  divinse, 
12  Et  respondent  faciès  luci  matutina:. 

Nec  stirpe,  nec  facie,  nec  ornatu  viles. 
Et  annos  et  animos  habent  juvéniles; 
Sed  sunt  parum  impares  et  parum  hostiles, 
i6  Nam  huic  placet  clericus,  illi  placet  miles. 

Non  est  difFerentia  corporis  aut  oris, 
Omnia  communia  sunt  intus  et  foris; 
Sunt  unius  habitus  et  unius  moris  ; 
20  Sola  differcntia  modus  est  amoris. 

Susurrabat  modicum  ventus  tempestivus, 
Locus  erat  viridi  gramine  festivus. 
Et  in  ipso  gramine  defluebat  rivus, 
24  Vivus  atque  garrulo  murmure  lascivus. 

Ad  augmentum  decoris  et  caloris  minus, 
Fuit  juxta  rivulum  spatiosa  pinus, 
Venustata  foliis,  late  pandens  sinus  ; 
28  Nec  intrare  poterat  calor  peregrinus. 

Consedere  virgines  ;  herba  sedem  dédit. 
Phillis  prope  rivulum,  Flora  longe  sedit 
Et,  dum  sedet  utraque  ac  in  sese  redit, 
32  Amor  corda  vulnerat  et  utramque  laedit, 

Amor  est  interius  latens  et  occultus. 
Et  corde  certissimos  eiicit  singultus  ; 
Pallor  gênas  inficit,  alterantur  vultus, 
36  Sed  in  verecundia  furor  est  sepultus. 

15     Schreiber  :  pares. 

18     Schmeller  :  oiniiia  sunt  communia.  Schreiber  :  omnia  similia  sunt. 
25     Schmeller  :  lU  pudlis  noceai  calor  solis  minus. 
34     Schreiber  traduit  :  certissimos,  par  :  offeubar  wcrdcnde  ;  c'est  en 
effet  le  seul  sens  plausible. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  IO9 

Phillis  in  suspirio  I*loram  dcprchendit, 
Et  hanc  de  consimili  Flora  rcprchcndit  ; 
Altéra  sic  alteri  niutuo  rependit, 
40  Tandem  morbum  detegit  et  vulnus  ostendit. 

Ille  sermo  mutuus  multum  habet  mora:, 
Et  est  q  11  idem  séries  tota  de  amore  ; 
Amor  est  in  animis,  amor  est  in  ore. 
44  Tandem  Phillis  incipit  et  arridet  Flora:. 

«  Miles,  inqiiit,  inclyte,  mea  cura,  Paris, 
Ubi  modo  militas  et  ubi  moraris? 
O  vita  militix,  vita  singularis, 
48  Sola  digna  gaudio  Diona:i  laris  !  » 

Dum  puella  militem  recolit  amicum, 
Flora  ridens  oculos  jacit  in  obliquum. 
Et  in  risu  loquitur  verbum  inimicum  : 
52  «  — Amens,  inquit,  poteras  dicere  mendicum  ; 

«  Sed  quid  Aristoteles  facit,  mea  cura, 
Res  creata  dignior  omni  creatura, 
Quem  beavit  omnibus  gratiis  naiura  ? 
56  O  sola  felicia  clericorum  jura  !  » 

Floram  Phillis  arguit  de  sermone  duro. 
Et  sermone  loquitur  Floram  commoturo  ; 

38  Schmeller  :  sed  hanc;  Schreiber  :  istarn  ou  et  hanc. 

39  Schmeller,  en  note,  propose  :  deprehendit. 

41  Schmeller  :  iste. 

42  Schmeller  :  quxdam. 

46     Schmeller  :  vel  iihi  ;  Schreiber  :  nhi  nunc. 
49-50     Dans  Schmeller  les  deux  vers  sont  ainsi  : 

Flora  ridens  oculos  jacit  in  obliquum, 
Dum  puella  recolit  militem  amicum. 

52  Schmeller  :  amas  et  quem  poteras...  corr.  en  note  :  amans,  inquit. 

Hauréau  :    Ametis,   inquit...   A  remarquer  le  jeu   de   mots  sur 
amicum  et  mendicum. 

53  Schmeller   et   Hauréau    :    Alcihiadcs.   La   con"ectioa   qui    est    de 

Th.  Wright,  a  été  adoptée  par  Schreiber. 
58     Schmeller  :  in  sermone. 


IIO  CHARLES  OULMONT 

Nam  :  «  Ecce  virguncula  satis  corde  puro, 
60  Cujus  pectus  nobile  servit  Epicuro  ! 

«  Surge,  surge,  misera,  de  furore  fœdo  î 
Nihil  elegantia^  clerico  concedo  ; 
Solum  esse  clericum  Epicurum  credo, 
64  Cujus  implent  latera  moles  et  pinguedo. 

«  A  castris  Cupidinis  cor  habet  remotum, 
Qui  somnum  desiderat,  et  cibum  et  potum, 
O  puella  nobilis,  omnibus  est  notum, 
68  Quod  sit  longe  militis  ab  hoc  voto  votum. 

«  Solis  necessariis  miles  est  contentus  ; 
Somno,  cibo,  potui  non  vivit  intentus  ; 
Amor  illi  prohibet  ne  sit  somnolentus  ; 
72  Cibus,  potus  militis,  amor  et  juventus. 

«  Quis  amicos  copulet  nostros  loro  pari  ? 
Lex  naturae  prohibet  illos  copulari  ; 
Meus  novit  ludere,  tuus  epulari  ; 
76  Meo  semper  proprium  dare,  tuo  dari.  » 

Haurit  Flora  sanguinem  vultu  verecundo, 
Et  apparet  pulchrior  in  risu  jucundo  ; 
Et  tandem  eloquio  reserat  facundo, 
80  Quod  corde  conceperat  artibus  fœcundo. 

«  Satis  plus  quam  deceat,  Phillis,  es  astuta, 
Nimis  es  eloquio  vclox  et  acuta  ; 

62-3     Intervertis  dans  Schmeller. 

65     Schmeller,  en  note,  propose  :  libiiinis. 

73  Schmeller  :  loco.  Schreiber  adopte,  ainsi  qu'Hauréau,  la  correction 

loro.  Le  sens  est  celui-ci  :  Qui  unirait  nos  amis  par  un  même 
lien  ? 

74  Schmeller  :  lex,  natura.  Schreiber  adopte  la  correction  naturx 
T]    Schmeller  :  hausit.  Schreiber,  après  Hauréau  :  haurit. 

79     Schmeller  :  resonat. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  I  I  l 

Sed  non  efficacitcr  vcmm  prosecula, 
84  Ut  per  te  prnjvalcat  lilio  cicuta. 

((  Dixisti  de  clerico  quod  indulget  sibi, 
Servum  somni  nominas  et  potus  et  cibi  ; 
Sic  solet  ab  invido  probitas  describi. 
88  Ecce,  parum  patere,  respondebo  tibi. 

«  Tôt  et  tanta  fateor,  sunt  amici  mei, 
Quod  nunquam  incogitat  aliénée  rei. 
Cellx^  mellis,  olei,  Cereris,  Lyaei, 
92  Aurum,  gemmx,  pocula  famulantur  ci. 

«  In  tam  dulci  copia  vitae  clericalis, 
Quod  non  potest  aliqua  voce  pingi  talis. 
Volât  et  duplicibus  amor  plaudit  alis, 
96  Amor  indeficiens,  amor  immortalis 

«  Sentit  tela  Veneris  et  amoris  ictus, 
Non  tamen  est  clericus  macer  aut  afflictus, 
Quippe  nulla  copiae  parte  derelictus, 
100  Cui  respondet  animus  dominas  non  fictus. 

«  Macer  est  et  pallidus  tuus  pricelectus, 
Pauper  et  vix  pallio  sine  pelle  tectus  ; 
Nec  sunt  artus  validi,  nec  robustum  pectus, 
104  Nam  cum  causa  déficit,  deest  et  effectus. 

«  Turpis  est  pauperies  imminens  amanti, 
Quid  prasstare  poterit  miles  postulanti  ? 

90  Hauréau  :  non  iinquam  indiget. 

91  Hauréau  :  vasa  mellis. 

94  Schmeller  :  pingi  voce. 

95  Schmeller  :  semper  plaudit. 

98  Schmeller  :  macer  et... 

99  Hauréau  :  nulla  gaudii. 

103  Schmeller  :  nec  vires  nec  animus  ;  en  note  corr.  animnm. 

104  Schmeller  :  nam  duvi. 


112  CHARLES   OULMONT 

Sed  dat  tnulta  clericus  et  ex  abundanti, 
io8  Tantas  sunt  divitix  redditusque  tanti.  « 

Florae  Phillis  objicit  :  «  Multum  es  perita, 
In  utrisque  studiis  et  utraque  vita  ; 
Satis  probabiliter  es  pulchre  mentita  ; 
112  Sed  hase  altercatio  non  quiescet  ita. 

«  Orbem  cum  lastificat  hora  lucis  festa?, 
Tune  apparet  clericus  satis  inhoneste, 
In  tonsura  capitis  et  in  atra  veste, 
ii6  Portans  testimonium  voluntatis  masstae. 

«  Non  est  ullus  adeo  fatuus  aut  caecus, 
Cui  non  appareat  militare  decus. 
Tuus  est  in  otio  quasi  brutum  pecus  ; 
120  Meum  tegit  galea,  meum  portât  equus. 

«  Meus  armis  dissipât  inimicas  sedes. 
Et  si  forte  pr^elium  inierit  pedes, 
Dum  tenet  Bucephalum  suus  Ganymedes, 
124  Ipse  me  commémorât  inter  ipsas  caedes. 

«  Redit,  fusis  hostibus  et  pugna  confecta. 
Et  me  semper  respicit,  galea  rejecta. 
Ex  his  et  ex  aliis,  ratione  recta, 
128  Est  vita  militias  mihi  praeelecta.  » 

Movit  iram  Phillidis  et  pectus  anhelum, 
Dum  remittit  multiplex  illi  Flora  telum  : 


iio     Schmeller   :  in  utroque  studio;  il  accepte,   en  note,    la   correction 

d'Hauréau. 
iio     Schmeller  :  in  utraque. 

117     Schmeller  :  non  est  adeo  fatuus  aut  omnino  cxcus. 
122     Schmeller  :  soins  intrat  pedes  =.  si  par  hasard  il  engage  un  combat 

à  pied. 

1 29  Schmeller  :  novit  ;  adopte  la  corr.  movit  en  note. 

130  Schmeller  :  et  remittit. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  II3 

«  —  Frustra,  dicit,  loqucris,  os  ponens  in  cxlum, 
132  Et  pcr  acum  nitcris  figerc  cameliim. 

«  Mcl  pro  felle  deseris  et  pro  falso  verum, 
Quîe  probas  militiam,  reprobando  clerum. 
Facit  anior  militem  strenuum  et  ferum  ? 
136  Non  ;  imo  pauperieset  defectus  rerum. 

«  Pulchra  Phillis,  utinam  sapienter  âmes, 
Nec  meis  sententiis  amplius  reclames  ! 
Tuum  domat  militem  sitis  atque  famés, 
140  Quibus  mortis  petitur  et  inferni  trames. 

«  Multum  est  calamitas  militis  attrita  ; 
Sors  illius  dura  est  et  in  arcto  sita, 
Cujus  est  in  pendulo  dubioque  vita, 
144  Ut  habere  valeat  vitns  requisita. 

«  Non  dicas  opprobrium,  si  cognoscas  morem, 
Vestem  nigram  clerici,  comam  breviorem  ; 
Habet  ista  clericus  ad  summum  honorem, 
148  Ut  sese  significet  omnibus  majorem. 

((  Universa  clerico  constat  esse  prona, 
Nam  signum  imperii  portât  in  corona. 
Imperat  militibus  et  largitur  dona  ; 
152  Famulante  major  est  imperans  persona. 


1 3 1     Schmeller  :  dixit. 

1 34  Schmeller  :  approhans. 

135  Schmeller  :  aiit  feriini. 

Dans  Schmeller  les  strophes  XXXV  et  XXXVI  sont  interverties. 
138     Schmeller  :  veris  sententiis. 

140  Schmeller,  en  note,  corr.  infertur. 

141  Schmeller,  en  note,  corrige  :  multis.  Le  sens  de  ce  vers  est  assez. 

obscur.  On  corrigerait  volontiers  attrita  en  agnita  ou  cognila. 

149  Schmeller,  en  note,  donne  :  constant,  au  lieu  de  constat. 

150  Schmeller  :  ^^5/«";n;/;7. 

8 


114  CHARLES   OULMONT 

«  Otiosum  clericum  semper  esse  juras. 
Viles  spernit  opéras,  fateor,  et  duras  ; 
Sed  cum  ejus  animus  evolat  ad  curas, 
156  Caeli  vias  dividit  et  rerum  naturas. 


«  Meus  est  in  purpura,  tuus  in  lorica  ; 
Tuus  est  in  praelio,  meus  in  lectica, 
Ubi  gesta  principum  recolit  antiqua, 
160  Scribit,  quasrit,  cogitât,  totum  de  arnica. 

«  Quid  Dyone  valeat  et  Amoris  deus, 
Primus  novit  clericus  et  instruxit  meus. 
Factus  est  per  clericum  miles  Cythereus. 
1 64  His  est  et  ex  aliis  tuus  sermo  reus.  » 

Liquit  Flora  pariter  vocem  et  certamen. 
Et  sibi  Cupidinis  exigit  examen. 
Phillis  primum  obstrepit,  acquiescit  tamen  ; 
1 68  Et,  probato  judice,  redeunt  per  gramen. 

Totum  in  Cupidine  certamen  est  situm. 
Suum  dicunt  judicem  verum  etperitum, 
Quia  juris  noverit  utriusque  ritum  ; 
172  Et  jam  sese  prœparant  ut  eant  auditum. 

Pari  forma  virgines  et  pari  colore. 
Pari  voto  militant  et  pari  pudore  ; 
Phillis  veste  candida,  Flora  bicolore. 
176  Mulus  vector  Phillidis  erat,  equus  Florae. 


160    II  faut  comprendre  ainsi  la  fin  de  la  strophe  :  il  fait  tout  cela,  en 

pensant  à  son  amie. 
162     instruxit  :  a  enseigné.  Schmeller  propose  en  note  :  Cy thaï  eus. 
164     Schmeller  :  Est  semper  hujusmodi  tuus. 
169     Schmeller  :  est  certamen. 
172     Schmeller  :  jam  jam. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  II5 

Mulus  quidem  Phillidis  mulus  fuit  unus, 
Qucm  creavit,  aluit,  domuitNeptunus. 
Hune  postapri  rabiem,  post  Adonis  funus, 
180  Misit  pro  solatio  Cythcrx'  munus. 

Pulchrx'  matri  Pliillidis  et  probx*  reginae, 
lllum  tandem  prxbuit  Venus  Hiberina:, 
Eo  quod  indulserat  operx  divinas  ; 
184  Ecce  Phillis  possidet  istum  la.^to  fine. 

Congruebat  nimium  virginis  persona^, 
Pulcher  erat,  habilis  et  staturae  bonas  ; 
Qualem  esse  decuit  quem  a  regione 
188  Tarn  longinqua  miserat  Ncptunus  Dyonx. 

Si  qui  de  suppositis  et  de  freno  quaerunt, 
Quod  totum  argenteum  dentés  muli  terunt, 
Sciant  quod  ha^c  omnia  talia  fuerunt, 
192  Qualia  Neptunium  munus  decuerunt. 

Non  décore  camit  illa  Phillis  hora, 
Sed  multum  apparuit  dives  et  décora. 
Et  non  minus  habuit  utriusque  Flora, 
196  Nam  equi  praedivitis  freno  domat  ora. 

Equus  ille,  domitus  Pegasaeis  loris, 
Satis  pulchritudinis  habet  et  valoris. 


177     Schmeller  :  mulus  erat  unus. 

179     Schmeller  :  hanc,  a  adopté  en  note  la  correction  d'Hauréau. 

184  Schmeller  :  possidet  datum. 

185  Schmeller  :  hic  decehat  (nimium) y  en  note  :  hoc  decebat. 
189     Supposais  z=.  Xz  stWt. 

197  Schmeller  :  Horis.  D'après  la  correction  d'Hauréau    le  vers   s'ex- 

plique ainsi  :  le  cheval  dompté  par  les  rênes  qui  avaient  servi  à 
Pégase. 

198  Hauréau  :  Multum  (pulchritudinis), 
197     Schmeller  :  ^(?c/»5. 


Il6  CHARLES   OULMONT 

Pictus  artiflcio  varii  coloris. 
200  Nam  mixtus  nigredini  candor  est  oloris. 

Loro  fuit  habilis,  xtatis  primauvx, 
Et  respexit  paululum  timide,  non  saeve. 
Cervix  fuit  ardua,  coma  sparsa  laeve, 
204  Auris  parva,  prominens  pectus,  caput  brève. 

Dorso  pando  jacuit  virgini  sessun^^ 
Spina,  quic  non  senserat  aliquid  lassurx. 
Pede  cavo,  tibia  recta,  longocrure, 
208  Totus  fuit  sonipes  studium  nature. 

Equo  superposita  radiabat  sella  : 
Ebur  enim  médium  claudit  auri  cella  ; 
Et,  cum  essent  quatuor  sellx  capitella, 
212  Venustavit  singulum  gemma  quasi  Stella. 

Multa  de  praeteritis  rébus  et  ignotis, 
Erant  mirabilibus  ibi  sculpta  notis  : 


200  Hauréau  :  niiptus,  ib  Schmeller  :  color  est.  La  correction  d'Hauréau 

est  justifiée  par  :  nic^redini. 

201  Hauréau  :  Fornix   quidem  humilis.   Schmeller,    en   note,    corrige 

loro,  en  Flora,  induement.  Le  sens  est  :  il  était  facile  à  mener 
par  la  bride. 

204  Hauréau  :  prxminens. 

205  Schmeller,  en  note  :  zirgînis. 

206  Schmeller  :  pressurai.  Le  sens  des  deux  vers  est  celui-ci  ;  le  cheval 

courba  son  dos  pour  laisser  asseoir  la  jeune  fille  qui  allait 
blesser  en  quelque  manière  l'épine  dorsale  du  che\'al,  monté 
pour  la  première  fois. 

207  Schmeller,  en  note  :  d.€dit,  au  lieu  de  pede. 

208  Schmeller  :  totuni  (fuit). 

209  Hauréau  :  respondebat  ;   radiabat  explique    mieux    :   ehur   tititn 

médium... 

210  Schmeller  :  dausit. 

212     Hauréau  :  cingulmu.  Il  est  plus  naturel  de  garder  singulum,  s.  e. 
capitellum. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  II 

Niiptix'  Mercurii,  superis  admotis, 
216  Fœdus  matrimonii,  plenitudo  dotis. 

Niillus  ibi  locus  est  vaciuis  mit  planus  ; 
Habct  plus  qiiam  capiat  animus  luimanus  ; 
Solus  illa  sculpserat  aurifcx  Vulcanus  ; 
220  Vix  hxc  suas  credidit  potuisse  manus. 

Pnutermisso  clypco  Mulciber  Achillis, 
Laboravit  phaleras,  et  induisit  illis 
Ferraturam  pedibus  et  frenum  maxillis, 
224  Et  habenas  addidit  de  sponsxcapillis 

Sellani  tegit  purpura,  subinsuta  bisso, 
Quam  Minerva,  relique  studio  dimisso. 
Acanthe  texuerat  et  flore  narcisso, 
228  Et  per  pennas  margine  fimbriavit  scisso, 

Equitabant  pariter  ambae  domicell^, 
Vultus  verecundi  sunt  gênas  tenellx*. 
Sic  emergunt  lilia,  sic  rosas  novellae, 
232  Sic  discurrunt  pariter  caeli  du3e  stellae. 

Ad  Amoris  destinant  ire  Paradisum. 
Dulcis  ira  commovet  utriusque  visum  ; 

215     Superis  admotis    :  les  dieux  s'étant   dérangés,  en   présence   des 

dieux. 
219     Schmeller  :  illam...  hec  spectans  Vulcamis. 

221  Schmeller.   en  note  :  militis  Achillis.  Mtilciher  est  très  normal, 

pour  designer  Vulcain. 

222  Hauréau   :  induxit  ;  induisit^  au  sens  de  :  accorda,  doit  être  main 

tenu. 
225     Schmeller  :  texit...  suhiusiito. 

227  Schmeller,  en  note,  propose  :  achanio  ? 

228  Schmeller  :  fahricavit...  marginum  (en   note).  La  leçon  d'Hau- 

réau,  sans  résoudre  la  difficulté,  donne  un  sens  plus  satisfaisant  : 
et  en  déchirant  les  bords,  il  effrangea  l'étoffe. 

229  Hauréau  :  J/a?,  au  lieu  de  :  ambœ. 

230  Schmeller  :  et  gène. 

232     Schmeller  :  sic,  decurnint  pariter  due  celi  stellx. 

234     Schmeller  (en  note)  propose  :  risutii,  au  lieu  de  :  visiim. 


Il8  CHARLES   OULMONT 

Phillis  Flora:^,  Phillidi  Flora  movet  risum. 
236  Fert  Phillis  ancipitrem  manu,  Flora  nisum. 

Parvo  tracta  temporis  nemus  est  inventum. 
Ad  ingressum  nemoris  murmurât  fluentum  ; 
Ventus  inde  redolet  myrrham  et  pigmentum, 
240  Audiuntur  tympana  cytara;que  centum. 

Quidquid  potest  hominum  comprehendi  mente, 
Totumibi  virgines  audiunt  repente. 
Vocum  differentiae  sunt  illic  inventa?  ; 
244  Sonat  diatessaron,  sonat  diapente. 

Sonat  et  mirabili  plaudit  harmonia 
Tympanum,  psalterium,  lyra,  syphonia  ; 
Sonant  ibi  phial^  voce  valde  pia, 
248  Et  buxus  multiplici  sonum  edit  via. 

Sonant  omnes  avium  linguae,  voce  plena; 
Vox  auditur  merul^  dulcis  et  amœna, 
Corydalus,  graculus,  turtur,  philomena, 
252  Quae  non  cessât  conqueri  de  transacta  pœna. 

Instrumente  musico,  vocibus  canoris, 
Tum  diversi  specie  contemplata  floris, 
Tum  odoris  gratia  redundante  foris, 
256  Conjectatur  teneri  thalamus  Amoris. 

235     Schmeller    :  paris  piilchriiiulinis  âecus  est  iUisimi.  Ce  vers  est 

peu  près  inexplicable. 
246    Schmeller  :  syviphonia.  Hauréau  a  sans  doute  préféré  :  syphonia, 
à  cause  du  français  sifoiue. 
245-6     Intervertis  par  Schmeller. 

249-50  Schmeller,  en  note:  sonant  voces  aviiun  niodnlationepia  |  Et  buxuni 
multiplici  cantum  edit  via.  A  partir  de  là  il  avertit  que  le  ms. 
des  Carniina  étant  incomplet,  il  faut  suivre  l'édition  de  Wright 
(faite  d'après  un  ms.  de  la  Bibl.  Harléienne). 
254  Schmeller:  tam.  La  phrase  peut  se  traduire  ainsi  :  Aux  instruments 
de  musique,  aux  voix  harmonieuses,  à  l'aspect  des  fleurs  mul- 
ticolores, au  charme  de  l'odeur  qui  s'en  exhale,  on  devine  la 
chambre  du  tendre  Amour. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  II9 

Virgines  introcunt  modico  timoré, 
Et  eundo  propius  crescunt  in  amorc. 
Sonant  quxquc  volucrum  proprio  rumore  ; 
260  Accendunturanimi  vario  clamore. 

ïmmortalis  fieret  ibi  manens  homo. 
Arbor  ibi  qiKclibetgaudet  suc  pomo  ; 
Vix  myrrlia  cynamo  fragrant  et  amomo. 
264  Conjectari  poterat  dominus  ex  domo. 

Vident  chorosjuvenum  et  domicellarum, 
Splendentesque  virgines  ordo  stellarum. 
Capiuntur  subito  corda  puellarum, 
268  In  tanto  miraculo  rerum  novellarum. 

Sistunt  equos  pariter  et  descendant,  pêne 
Oblita:î  propositi  sono  cantilenx\ 
Sed  auditur  iterum  cantus  philomenae, 
272  Et  statim  virgineae  recalescunt  venas 

Circa  sylvas  médium  locus  est  occultus, 
Hic  semper  ab  omnibus  est  Cupido  cultus. 
Fauni,  nympha:,  satyri,  comitatus  multus, 
276  Tympanizant,  concinunt,  ante  dei  vultus. 

Portant  thyma  manibus  et  coronas  florum. 
Bacchus  Nymphas  instruit  et  choros  fannorum. 
Servant  pedum  ordinem  et  instrumentorum  ; 
280  Sed  Silenus  titubât  nec  salit  in  chorum. 

Omnes  urget  senior,  asino  provectus, 
Et  in  risus  copiam  solvitdei  pectus. 


266     Schmeller   :   singidornm  corpora    corpora   stellarum.    On  voit   que 

la  correction  d'Hauréau  était  justifiée. 
274     Schmeller  :  ubi  viget  maxime  suus  deo  cuUus. 

279  Schmeller  :  ordines. 

280  Schmeller  :  et  salit.  Hauréau  :  nec  psallit.     Il  semble  plus  nature 

de  lire  :  nec  salit,  qui  est  expliqué  par  :  titubât. 


J20  CHARLES    OULMONT 

Clamât  «  lo  !  »  Remanet  clamor  imperfectus  ; 
284  Viam  vocis  impedit  vinum  et  senectus. 

Inter  hxc  aspicitur  Cytherese  natus. 
Vultus  est  sidereus,  vertex  est  pennatus, 
Arcum  Ixva  possidet  et  sagittas  latus. 
288  Satis  potest  conjici  potens  et  elatus. 

Sceptro  puer  nititur  floribus  perplexo  ; 
Stillat  odor  nectaris  de  capillo  pexo  ; 
Très  assistant  Gratine,  digito  connexo, 
292  Et  Amoris  calicem  tenentgenu  flexo. 

Appropinquant  virgines  et  adorant  tut.x; 
Deum  venerabili  cinctum  juventute, 
Gloriantur  numinis  in  tanta  virtute  ; 
296  Quas  deus  considerans  praevenit  salute. 

Causam  vi^e  postulat  ;  aperitur  causa. 
Et  laudatur  utraque  tantum  pondus  ausa. 
Ad  utramque  loquitur  :  «  Modo  parum  pausa, 
300  Donec  res  judicio  reseretur  clausa.  » 

Deus  erat  ;  virgines  norunt  deum  esse. 
Retractari  singula  non  fuit  necesse. 
Equos  suos  dederunt  et  quiescunt  fessx. 
304  Amor  suis  imperat  judicent  expresse. 

Amor  habet  judices,  Amor  habet  jura. 
Sunt  Amoris  judices  Usus  et  Natura; 
Illis  tota  data  est  cui'ix  censura, 
308  Quoniam  prasterita  sciunt  et  futura. 


283     Schmeller  :  sonus. 

298     tantum  pondus  ausa  =z  ayant  osé  une  telle  entreprise. 

302     Hauréau  :  retractandi. 


TRADUCTION    DU    CONCILE  121 

liunt  et  justitiaj  ventilant  vi<,^orcnî, 
Vcntilatum  retrahunt  curix^  rigorcm. 
Secundum  scientiam  et  sccundum  morcm, 
3  12  Ad  aniorem  clericum  dicunt  aptiorem. 

Comprobavit  curia  dictionem  juris, 
Et  teneri  voluit  etiam  futuris. 
Paruni  ergo  precavent  rébus  nocituris 
31e   Qux  sequuntur  militem  et  fliventur  pluris. 

309     Ventilant  :=z  ils  passent  au  crible. 


LE    JUGEMENT  D'AMOURS 


De  cortoisie  et  de  barnage 

Ot  cil  assez  en  son  corage 

Qui  cest  conte  vout  présenter 

Que  vous  m'orez  ci  aconter. 
5  En  son  prologue  deffendi 

Cil  qui  parfont  i  entendi, 

Qui  ces  vers  sèt  molt  bien  se  gart 

Qu'il  ne  les  die  a  couart. 

A  vilains  ne  a  vanteors 
10  Ne  doit  on  pas  conter  d'amors, 

Mes  a  clers  ou  a  chevaliers. 

Qu'il  i  entendent  volentiers, 

Ou  a  pucele  debonere, 

Quar  ele  en  a  auques  a  fere. 
15  El  mois  de  mai  par  .1.  matin 

A  Ci  commance  de  Florance  et  de  Blanchefior.  E  Ci  commence  le  jugement 
d'amours. 

3  A  controver,  C  conter,  E  vaut. 

4  A  que  je  vos  veuil  c.  a.  C  qui  est  moult  hiaus  a  escouter.  E  que  je  l'eus 

vueil  représenter. 

5  C  proverbe.  E  parolle. 

7  A  set  ses  vers  et  b.  s.  g.  CE  qui  ces  vers  die. 

8  A  nés  die  pas.  E  musart. 

9  vanteor. 

10  B  d'amor.  AC  parler. 

1 1  B  ans.  C  et. 

12  B  qu'il  les  escoutent.  AE  quar  il. 

13  E  d  a  pucielles  débonnaires. 

14  AC  molt  bien  affaire.  E  celles  en  ont  bien  a.  j. 

15  A  Un  jor  d'esté.  C  En  lu.  E  (manque). 


LH   JUGEiMENT    D  AMOUKS  12^ 

II  puceles  en  I  jardin 

Entrèrent  por  esbanoier  ; 

Forment  fesoient  a  proisier. 

Andui  furent  d'un  fier  corage, 
20  D'une  biauté  et  d'un  parage. 

De  II  mantiaus  sont  affublées 

Qu'en  I  isle  firent  II  fées. 

Ne  furent  pas  ouvré  de  laine, 

Onques  n'i  ot  oevre  vilaine. 
25  Li  estains  fu  de  flors  de  glai, 

Traime  i  ot  de  roses  de  mai, 

Et  les  panes  furent  de  flors. 

Et  les  listes  furent  d'amors  ; 

Les  ataches  sont  bien  ouvrées, 
30  A  II  besiers  d'amors  fermées, 

Et  molt  sont  riche  li  tassel, 

Atachié  sont  a  cri  d'oisel. 

Par  le  vergier  lez  I  pendant 

S'en  aloient  esbanoiant. 
35  En  I  val  truevent  I  ruissel 

Qui  soef  cort  par  le  praiel. 

La  ont  mirées  lor  colors 


16  E  crardin. 

18  A  qui  moltf.  a.  p. 

19  BAnilI. 

21  K  d'un  mantel  furent .  C  d'un  mantiaus  Jurent. 

22  C  Courent  bien  ovre  d.f.  'E  fissent. 

a3  A  ne  firent  pas  œvrevileine.  C  ne  firent  pas  euvre  de  laine. 
24  A  œvre  de  laine. 

26  C  traimes  i  ot  de  flors  de  m.  E  la  traime  de  ro\e... 

27  B  d'amors.   A  les  lisières.   C  et  les  lices. 

28  A  pannes.  C  pennes. 

29  E  atakes.  AC  (manque). 

30  E  trois...  frumees.  AC  (manque). 

31  A  ouvré  furent  bien.  C  et  molt  riche  sont.  E  (manque). 

32  A  chant.  E  (manque). 

33  A  esbanoiant.  C  esbenoiaut.  Een  un  p. 

34  AC  lei  I  pendant. 

35  B  aM  milieu  tr.  A  a  I...  C  rusel.  E  ruissiel. 

36  A  pinel. 


124  CHARLES   OULMONT 

Qui  sovent  lor  changent  d'amors. 
Puis  s'assistrent  soz  l'olivier,, 

40  Qui  fu  plantez  lez  le  gravier. 
Uune  parla  com  preus  et  sage, 
Première  a  dit  en  son  corage  : 
—  «  Comme  avroit  ore  bone  vie 
Li  amis  qui  tiendroit  s'amie 

45  Toute  seule  celeement, 

Sanz  compaignie  d'autre  gent. 
S'il  s'entramoient  bien  andui, 
Il  n'i  querroient  ja  nullui, 
Fere  porroient  lor  valoir.  » 

50  L'autre  respont  :  —  «  Vous  dites  voir; 
Quar  pleùst  ore  a  Dieu  le  roi 
Que  ci  fussent  li  nostre  andoi. 
Ne  le  besier  ne  l'acoler 
Ne  lor  porrïons  nous  veer, 

5  5  Mais  geu  qui  tort  a  vilonie 
Ne  lor  soufFerrïons  nous  mie, 
Quar  il  nous  convient  bien  garder 
Qu'on  ne  se  puist  de  nous  gaber. 
Tant  com  li  arbres  est  foilluz. 


38  A  îor  mue.  C  change.  E  cangoit. 

39  AE  s'assieent.  C  les  l'o. 

40  B  sor  l.  g. 

42  K  primes...  des.  c.  C  premier.  'E  premiers. 

43  A  2  vers  intervertis  :  //  aman:{  et  t.  s'a.  C  Moîi  a...  Earoil  hoiiie. 

44  A  tote  seule  sans  compaignie.  C  amans. 

45  A  qui  or  serait. 

47  E  se  bien.  AC  (manque). 
49  AC  (manque). 

0  AC  renvoyé  au  vers  59, 

1  AC  (manque).  Epîeuist. 

2  AC  (manque).  E  chi  fuissent. 

3  AE  ne  l'acoler  ne  le  joïr. 

4  K  guenchir.  E  A^^  leur  conveuroit  ja gueucir. 

5  C  riens  q.  E  giu. 

6  E  Certes  ne  lor  soufferiens  ni. 

7  AE  qu'il  nos  convient  trop  b.  g.  C  il  nous  convient  moult,.. 

8  AE  que  nus. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I25 

60  Est  il  amez  et  cliier  tenuz, 

Et  quant  la  fucillc  en  est  c lieue, 

Molt  a  de  sa  biauté  perdue. 

Ausi  est  il  de  la  mcschine 

Qui  de  sa  cliasteé  décline, 
65  Ja  n'ert  si  haut  emparentec 

Ne  soit  en  grant  viutc  tornee. 

L'autre  respont  :  Vous  dites  voir, 

Mielz  aim  hennor  que  trop  avoir.  » 

Assez  ont  devisé  le  jor 
70  Et  de  savoir  et  de  folor 

Et  de  quanques  lor  plot  au  cuer. 

Se  l'une  fust  a  l'autre  suer. 

Ne  fussent  eles  miex  paraux. 

De  compaignie  et  de  consaus; 
75  Mais  ainz  que  prime  fust  sonee. 

Pu  molt  maie  la  dessevree  ' . 

Por  assez  petit  d'achoison, 

Issirent  fors  de  lor  reson. 

L'une  avoit  a  non  Blancheflor, 
80  Qu'ainz  ne  se  pot  tenir  d'amor. 

Et  l'autre  avoit  a  non  Florence 


60  AC  tajii  est... 

61  C  la  for. 

63  E  ainsinc. 

64  A  beauté  se  d.  C  chaasté.  E  caasté. 

65  E  (manque). 

66  E  (manque). 
68  BC  miens  vaut. 

yi  A  Et  de  ce  qui  leur  fust  au  c.  C   De  ce  que  lor  gisoit  au  c.  E  Et 

quanqu'il  leur  manoit  en  c. 
74  B  (supprime  :  et).  AC  compaignier  ne  de. 

76  ACE  intercalent  2  vers  :  A  Der route  fut  lor  compaignie  \  De  loialté,  de 

seiguorie,  CE  Lor  loiautè,  lor  druerie. 

77  A  asses  por  p.  C  ainsinc  a  p.  E  (manque). 

78  C  hors.  E  (manque). 

80  AE  ain^. 

81  si  ot  n.  F. 

I  Leur  différend  fut  très  violent. 


126  CHARLES   OULMONT 

Qui  le  jor  commença  la  tence  : 
Molt  doucement  et  par  amor 
A  demandé  a  Blancheflor  : 

85   «  Quar  me  dites,  gentil  pucele, 
Qui  tant  estes  plesant  et  bêle, 
De  vo  fin  cuer  leal  et  bon 
Qui  en  avez  vos  fait  le  don  ? 
Celui  que  vos  devez  amer 

90  Ne  me  devez  vous  pas  celer  ». 
S'ele  devint  pale  et  vermeille. 
Ce  ne  fu  mie  de  merveille  ; 
Por  son  ami  qu'ot  bel  et  gent 
A  respondu  cortoisement  ; 

95  De  respondre  n'est  pas  vilaine'. 
Parla  com  bouche  de  seraine. 
Si  a  dit  a  l'autre  pucele  : 
«  Je  vos  dirai,  ma  damoisele 
A  cui  j'ai  donee  la  flor 
100  Et  de  mon  cuer  et  de  m'amor. 
Un  clerc  cortois,  jolif  et  bon 
Ai  de  m'amor  doné  le  don  ; 


83  A  qu'  a  demande  a  Blancheflor.  E  tant  d. 

84  A  tnolt  doucement  et  san^  iror.  E  Blance  f. 

85  AC  ma  demoisele .  E  vaillans  puciele. 

86  AC  gentil. 

87  C  de  vostre  c. 

88  B  qui  en  ave^  vos  done  L  d. 

89  C  celi. 

90  A  nel  me  deve^  mie.  E  icou  ne  vous  voel  p.  c. 
^I  B  toute  V.  C  vermoille. 

95  AE  nef  II  v.  C  (manque). 

96  C  (manque). 

97  B  puis  a.  C  et  a. 

99  A  ge  ai  done  m'amor. 

100  A  de  ma  flor.  C  cors. 

loi  AE  loial  et  bon.  C  loial,  cortois  et  h. 

102  A  de  mon  cuer.  Cni  donné  de  mon  cuer.  E  mais  je  n'en  dirai  pas  le  nom. 


toise. 


I.  Du  fait  de  répondre,  dans  sa  réponse,  elle  ne  cesse  pas  d'être  cour- 

ICO 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I27 

Il  est  molt  biaus,  mes  sa  bontez 

Vaut  miex  assez  que  sa  biautez, 
105  Sa  bonté  ne  sa  cortoisie 

Ne  sauroie  raconter  mie  ». 

L'autre  respont  :  «  Molt  me  merveil 

Ou  vos  avez  pris  tel  conseil  ; 

Je  plaing  molt  vostre  cortoisie 
iio  Quant  a  un  clerc  estes  amie, 

Quant  vostre  amis  est  au  moustier, 

Torne  et  retorne  cel  sautier, 

Torne  et  retorne  celé  pel, 

Por  vos  ne  fet  autre  cembel. 
115  Mes  j'ai  ami  et  bel  et  gent, 

Quant  il  vait  au  tornoiement, 

Et  il  abat  un  chevalier. 

Il  me  présente  le  destrier. 

Chevalier  sont  de  molt  haut  pris 
120  II  ont  sor  tote  gent  le  pris 

Et  le  los  et  la  seignorie. 

Chetive,  quar  lai  ta  folie, 

Por  qu*aimes  tu  cel  clerc  d'escole, 

103  AE  bel...  bonté. 

104  AE  Asse:(  miel:(...  beauté. 

107  C  men'oil. 

108  C  coiisoil.  AE  ou  vous  preistes. 

109  A  quar  molt  estes  mal  conseillée.  C  je  pris  pou.  Ec&tripaignie. 
no  vostre  biauté,  vo  vaillandie. 

1 1 1  E  vos.  AC  (manque). 

112  E  son.  AC  (manque). 

1 1 3  E  piel.  AC  (manque). 

1 14  E  cembiel. 

1 1 5  ACE  mes  mon  ami  est. 

1 16  C.  va. 

117  B  le. 

1 18  AE  son  d. 

1 19  AE  grant p. 

120  AEdet.  g.  C  les  p. 

1 22  C  chastie  toi. 

123  ACE  por  quoi  aimes  c.  c.  d.  e.  A  ce  c.  C  ces  clercs.  E  ce  hieste  folle. 

I .  Bertaudé  manque  dans  Godefroy,  mais  est  dans  Lacurne  de  Sainte- 


128  CHARLES   OULMONT 

Cel  chetif,  celé  bische  foie, 
125   Cel  bertaudé,  cel  haut  tondu  '  ?  » 
Blancheflor  lui  a  respondu, 
Ausi  com  par  grant  félonie  : 
«  Damoisele,  c'est  vilonie, 
Quant  vous  le  mien  ami  blasmez, 
130  Mes  quant  le  chevalier  amez,. 
Assez  plus  foie  estes  de  moi 
Si  vous  dirai  reson  por  qoi. 
Chevalier  sont  molt  lasche  gent  ; 
Quant  il  vont  au  tornoiement, 
135  II  n'ont  pas  du  pain  a  mangier. 
Se  chascuns  n'i  met  son  destrier 
Ou  son  escu  ou  son  haubert. 
Je  proverai  tout  en  apert. 
Devant  toutes  les  genz  du  mont. 


124  A  ce.  C  ces  hestondus,  cest  heste  foie.  E  (manque). 

125  A  ce.  C  ce  heqtierré.  E  hierlaudé...  bas  t. 

129  A  quant  ainsi  mon...  C  quant  à  mon  ami  ci.  E  ainsi  me  mesaniés. 

130  E  et  vous  l... 

131  Vous  estes  plus  sote  d.  m.  E  testes. 

132  AE  El.  C  Et  si  vous  en  dirai  bien. 

133  C  lai-ge. 

137  Q  Imibert...  escu. 

138  C  (manque), 

139  A  voiant.  E  ...  gens  qui  sunt. 

Palaye,  avec  le  sens  de  :  tondu  inégalement.  Le  texte,  qui  est  du  xive  s., 
donne  bertoldees.  Cotgrave  traduit  bertauder  :  to  curtali  a  horse  ;  aiso  to 
notch  or  eut  the  hair  unevenly.  Le  mot  existe  donc  encore  au  xvie  s.  D'ail- 
leurs, il  est  mentionné  par  Oudin,  à  qui  Lacurne  renvoie  aussi.  Lacurne 
cite  les  variantes  bertoudè  (Roman  de  Florance,  ms.  de  Saint-Germain-des- 
Prés,  fol.  41)  [c'est  notre  bertaudé],  bretaudé,  dans  les  Lettres  de  Madame 
de  Sévigné  (I,  p.  103),  enfin  Lacurne  donne  un  texte  où  bertauder  est  à 
l'infinitif  et  suivi  de  tondre  (contin.  de  Guillaume  de  Tyr,  v.  col.  591). 
Bertaudé  semble  être  une  contamination  de  bestondu  et  de  bestonsc  (donné 
par  Cotgrave). 

Sur  bertouser,  cf.  A.  Thomas,  Roniania,  1909,  t.  XXXVIII,  367,  à 
propos  de  l'ancien  prov.  botoisar  :  «  Il  faut  évidemment  rapprocher 
botoisar  de  l'anc.  franc,  bertomer,  lequel  manque  dans  Godefroy,  mais  est 
enregistré  par  le  D^  Bos  (probablement  d'après  Cotgrave),  et  dont  Tétymo- 
logie  est  clairement  bistomare. 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  129 

140  Que  sur  toutes  lesgenz  qui  sont, 

Doivent  li  clerc  avoir  amie, 

Quar  plus  sevent  de  cortoisie, 

Que  autre  gent,  ne  chevalier. 

Ne  sevent  vaillant  un  denier 
145   Envers  clerc  qui  d'amors  s'envoisc.   » 

Morence  cui  forment  en  poise 

Que  Blanchcflor  la  contralie 

Si  dist  :  «  Il  ne  remaindra  mie, 

Par  mon  chief,  si  com  vous  cuidiez, 
150  Je  vos  semoing  que  vous  soiez 

D'ui  en  cest  jor  en  XV  jors 

Droit  a  la  cort  au  Dieu  d'amors, 

La  irons  querre  jugem.ent.  » 

Celé  l'otroie  bonement  ; 
155  N'i  ont  plus  paroles  tenues. 

Fors  du  vergier  s'en  sont  issues. 

Ne  sai  que  vous  en  deïsse  el, 

Chascune  vait  a  son  ostel 

Le  jor  vint  qu'eles  orent  dit, 
1 60  Dont  n'i  ot  point  de  contredit 

Que  ne  voisent  au  jugement  ; 

Lors  se  lievent  isnelement  ; 

140  A  tok'  la  orent.  ^  gen:(  del  mont.  C  (manque). 
141-142  C  (manque). 

143  A  tiuîe.  E  ke  chevalier  ne  autre  gent.  C  (manque). 

144  Florance  nel  volt  otroier.  C  //  ne  sevent  pas  unfestu.  E  un  hesant. 

145  A  (manque). 

146  (manque).  C  a  qui  a  nioult.  E  cui  inout  f. 

147  A  aini  respondi  par  felonnie. 

148  A  et  d.  C  que  ne.  E  qu'il  n. 
150  ACE  vignic:(^. 

152  AE  devant  l.  c.  C  dusque. 
154  ACE  ele... 

156  AE  hors  du  vivier.  C  hors. 

157  AC  que  je  vos  d.  e.  E  que  plus  vous  en  die. 

158  ACE  vint.  AC  intervertissent  157-158. 

160  AE  onques  n'i  ot  plus  d.  r. 

161  A  qu'eles  n'aillent. 

162  A  lors  s.  C  ils  se  levèrent. 


130  CHARLES   OULMONT 

Tout  maintenant  que  sont  levées 
Richement  se  sont  atornees 

165  D'uns  garnemens  riches  et  biaus 
Ains  nus  hom  ne  vit  lor  paraus  ; 
Cotes  orent  de  roses  pures 
Et  de  violetes  ceintures. 
Que  par  solaz  firent  amors  ; 

170  S  orent  mantiaus  de  jaunes  flors, 
A  deux  besiers  d'amors  taiUiez, 
De  flors  de  Hs  ont  cueuvrechiez, 
S  orent  por  plus  soef  flerier 
Chapiaus  de  mugue  et  d'aiglentier. 

175  Quant  ainsi  furent  atornees, 
Sor  deux  palefrois  sont  montées, 
Qui  estoient  plus  blanc  que  nois. 
Et  molt  sont  riche  lor  harnois, 
Li  frain  furent  d'or  toz  massis 

180  Qui  sor  les  palefroiz  sont  mis. 
De  tele  oevre  sont  li  lorain, 
Li  poitrail  ne  sont  pas  vilain, 


163  moît  vistement  se  s.  l.  C  (manque).  E  isnicllement . 

164  A  Et  molt  r.  atornees.  C  richement  sont.  E  moult  r.  s.  s.  parées. 

165  A  Lor.  C  (manque). 

166  A  onc  ne  veistes.  C  (manque).  E  les. 

167  C  (manque). 

168  Idem. 

169  Idem.  E  soushait. 

170  E  hlances. 

l'ji  AC  (manque).  E  a  baisîers  d' amors  entaillies. 

172  AC  (manque). 

173  K  de  nouvel  esglantier.  C  manque. 

174  X  por  plus  soucffiairier. 

175  B  issi.  C  (manque). 

176  C  (manque). 

177  C  (manque)  AE  qui  sont  asse^. 

178  C  (manque).  AE  //. 

179  AE  a  or  massis  (intervertissent  179-180).  C  (manque), 

180  C  (manque). 

181  AE  de  bel  ambre.  C  (manque). 

182  C  (manque). 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I31 

Cloches  i  a  d'or  et  d'argent, 

Qui  ades  par  enchantement 
185  Sonent  d'amurs  un  son  novel  ; 

Ainz  Diex  ne  fist  tel  cri  d'oisel 

El  mont  tant  com  li  solaus  cuevre, 

Qui  aus  clochetes  feïst  oevre  '. 

N'est  hom  tant  eûst  maladie, 
190  S'il  oïst  celé  mélodie. 

Que  il  tantost  haitiez  ne  fust 

Les  seles  ne  sont  pas  de  fust, 

Ainz  sont  d'yvuire  sororees 

A  eschequiers  d'amors  ouvrées. 
195   Quant  chevauchiéorent  assez. 

Tant  que  miedis  fu  passez, 

La  tor  virent  et  le  palais 

Qui  n'estoit  pas  de  pierre  fais 


183  A  /  ot. 

184  C  (manque). 

185  d'amors  souent.  C  (manque). 

186  AE  nul  c.  C  (manque). 

187  A  //  siècles  dtire.  CE  (manque). 

188  A  feist  dure.  CE  (manque). 
189,  190,  191  C  (manque). 

192  C  (manque). 

193  C  (manque). 

194  A  in  oit  bien  0. 

Après  le  vers  194,  A  contient  six  vers  qui  manquent  dans  B  :  Li  panel 
resont  bieji  ouvré  \  De  pesa:(  ne  sont  pas  forré  \  De  violete  sont  ampli  \  Plus 
riche  sont  que  ge  ne  di  \  Ne  que  deviser  ne  porroie  |  Les  sambues  furent  de  soie. 
E  ajoute  les  mêmes  vers  que  A,  sauf  le  6^  qui  est  plus  loin,  et  de  bonites  au 
lieu  de  pesa^,  au  second  vers.  Il  y  joint  sept  autres  vers  :  Quant  ensi  furent 
atornees  \  Maintenant  sont  aceminees  \  Et  cevauchent  par  grantvigour  \  Viers 
le  castiel  au  diu  d'amour  \  Ki  est  si  nobles  et  si  fais  j  Co7n  cln  apriés  vous  iert 
retrais  \  Les  sambues  furent  de  soie.  \  Ce  dernier  vers  ne  rime  pas.  C  depuis 
le  moment  où  nous  l'avons  laissé  donne  2  vers  :  De  Inauté  rcsamblerent 
fées  I  Maintenant  sont  acheminées. 

195  C  mais  ils  n'ourent  gaires  aie. 

196  AE  li  midis.  C  ains  que  midis. 

197  C  cor  t. 

198  A  nefu.  E  (manque). 

I.  C'est-à-dire  qui  fît  œuvre  comparable  à  celle  des  clochettes. 


132  CHARLES   OULMONT 

La  OU  tint  cort  li  dieus  d'amors. 

200  II  fut  couvers  de  blanches  flors. 
Roses  i  ot  entremeslees, 
Les  lates  resont  bien  ouvrées 
A  clous  de  girofle  atachies, 
Qui  de  canele  sont  taillies, 

205  De  sicamor  sont  li  chevron 
Et  li  mur  qui  sont  environ 
Sont  li  dart  de  quoi  amors  trait. 
Et  bien  sachiez  tout  entresait  ' 
Que  ja  postiz  n'i  avra  clos  ^, 

210  Ne  ja  vilains  n'en  ert  tant  os 
Que  le  postiz  past  ne  la  porte 
Se  le  seel  d'amors  n'aporte. 
La  sont  les  puceles  venues, 
Souz  la  sale  sont  descendues 

215  Desouz  un  pin  en  un  prael. 
Du  pin  descendent  dui  oisel 


199  AC  //  diex  d'amors  estait. 

200  E  cert...  ganes  f.  A  qui  en  I  lit  se  déportait.  C  qui  ou  ses  barons  se 
seoit. 

201  CE  (manque). 

202  A  i  sont.  CE  (manque), 

203  E  i  ot  a  g.  C  (manque). 

204  AE  moult  mignotes  et  bien  ploiees.  C  (manque).  E  donne  plusieurs 
vers  avec  rimes  fautives,  après  v.  200  :  qui  en  un  lit  se  déportait  \  bien 
resanloit  oevre  de  fées  |  nate  de  canelle  entaillies. 

205  C  (manque). 

206  CE  (manque). 

207  B  d'un  art.  A  D'arcs  sont  dont  li  diex  d'amors  trait.  C  (manque). 
288  C  (manque).  A  et  vos  di  bien. 

209  C  (manque),  A  sera. 

210  A  /a  ne  sera  vilain  si  os.  E  71e  ja  n'en  ert  vilain  si  fols.  C  (manque). 

21 1  A  qu'il  past  le  posti^  de  la  p.  E  qui  past  le  p.  C  (manque), 

213  C  (manque). 

214  Ib.  AE  lei. 

215  CE  (manque), 

216  E  De  l'arbre  vinrent.  C  (manque). 

1.  Tout  aussitôt,  à  l'instant  môme.  Le  mot  disparaît  à  la  lin  du  xiii'  s. 

2.  Petite  porte. 


LE   JUGEMENT    i/aMOUKS  I33 

Qui  les  pucelcs  adestrercnt  ', 

Amont  cl  palais  les  menèrent, 

La  ou  li  diex  d'amors  estoit, 
220  Qui  en  un  biau  lit  se  gisoit. 

Qui  estoit  fez  de  fiors  noveles. 

Quant  il  vit  venir  les  puceles. 

Du  lit  se  lieve  isnelement, 

Si  les  reçut  molt  gentement, 
225   Andeus  les  a  par  les  mains  prises 

Dejoste  soi  les  a  assises, 

Puis  lor  demande  :  «  Est  ce  besoing 

Qu'estes  venues  de  si  loing  ?  » 

Blancheflor  qui  bien  fu  aprise 
230  Et  de  l'amor  au  clerc  esprise, 

Li  dist  :  «  Sire,  je  vos  dirai  : 

Avant  ier  par  un  jour  de  may. 

En  un  vergier  nous  en  entrâmes. 

De  nos  amors  andeus  parlâmes, 
235  Tant  que  par  aventure  dis, 

Issi  com  il  m'estoit  avis. 

Que  clers  set  plus  de  cortoisie 

Et  que  miex  doit  avoir  amie 

217  E  descendirent.  C  (manque).   E  ajoute  :  Et  d'autre  part  doi  autres 
vinrent  \  qui  gentielmoU  les  adiestrerent . 

218  Ectens.  C  (manque). 

220  A  (manque).  C  qui  ou  ses  barons  se  seoit. 

221  AC  (manque).  E  qui  tous  estoit. 

222  A  Et  quand  li  diex  d'amors  les  voit.  E  voit.  C  ajoute  un  vers  :  qui 
tant  sont  avenans  et  heles. 

224  AE  les  salue  gentement.  C  reçoit  courtoisement. 

226  B  lui. 

227  AE  puis  demande  por  quel. 

228  AE  estes. 

229  KE  fu  bien.  C  (manque). 

230  AE  qui  l'amor  du  clerc  ot... 

231  C  Blanchcjlor  dist  j . 

234  B  molt  e  p.  E  andeus  de  nos  amors  p.  A  de  pluseurs  cijoses. 

236  C  ausi. 

238  AE  et  il  doit  miel;;. 

I.  Abordèrent. 


134  CHARLES   OULMONT 

Que  autre  gent  ne  chevalier. 

240  Celé  ne  le  vout  otroier, 
Ainz  respondi  par  félonie, 
Et  dist  que  clerc  ne  sevent  mie 
Vers  chevaliers  un  tout  seul  as, 
Ne  de  déduit  ne  de  solas  ; 

245  S'en  venons  querre  jugement.  » 
Li  rois  lor  respondi  briefment  : 
«  J'assamblerai  toz  mes  barons, 
La  vérité  vous  en  dirons.  » 
Li  rois  a  sa  cort  assamblee 

250  La  querele  lor  a  contée. 

Puis  lor  a  dit  :  «  Nel  celez  mie, 
Liquels  doit  miex  avoir  amie, 
Ou  li  clers  ou  li  chevaliers  ?  » 
Premiers  parla  li  espreviers  : 

255   «  Sire,  fet-il,  je  vous  dirai 
La  vérité,  quar  bien  la  sai. 
Je  sai  d'amors  toutes  les  lois  ; 
Si  di  qu'assez  sont  plus  cortois 
Li  chevalier  que  clerc  ne  sont.  » 

260  Li  rousingnols  lors  li  respont  : 
«  Vous  i  mentez,  dans  espreviers. 


239  A  que  escuier.  C  que  mille  g. 

240  C  ne  sevent  vaillant  un  denier.  C  Florance  nel.  E  ceste  nel  violt. 

241  C  (manque). 

242  C  (manque). 

243  C  (manque). 

244  A  n'en  i  a  déduit  ne.  C  (manqne). 

245  AE  5/  V. 

250  C  la  parole  lor  a  moustree. 

251  ACE  puis  lor  dit  :  ne  me  cele^  mie. 

254  ACE  Primes. 

255  AEfist.  C  Et  dit  :  sire. 

256  B  le  sai.  AE  quar  tote  la  verte  en  sai. 

258  Y!>CJedi. 

259  //  clerc. 

260  A  La  calandre  si  li.  C  Li  roitiaus  iost.  E  li  roitiaus  tantost. 

261  AE  Sire. 


1  i:   JUGEMENT   D  AMOURS  I35 

)a  ne  savni  tant  chevaliers 

De  déduit  ne  de  cortoisie 

Corne  li  clers  qui  a  amie.  » 
265  Li  faucons  s'est  en  piez  levez  : 

«  Par  mon  chief,  fet  il,  vos  mentez, 

Dans  rousingnols,  ce  ne  puet  estre 

Que  tant  sachent  ne  clerc  ne  prestre 

Ne  autre  gent  com  chevalier  ; 
270  Tout  en  apert  os  bien  juger 

Devant  contes  et  devant  rois, 

Que  chevalier  sont  plus  cortois 

Que  clerc  ne  sont  ne  autre  gent.  » 

«  Vous  mentez  trop  apertement, 
275  Dist  l'aloe,  sire  faucons, 

Je  di,  oiant  toz  ces  barons, 

C'une  haute  amor  seignorie 

Seroit  en  clerc  mieus  emploie 

Qu'en  chevalier  n'en  duc  n'en  roi.  » 
280  «  Vous  mentez  en  la  moie  foi, 

Dame  aloe,  li  gays  respont. 

Que  sor  toutes  les  genz  qui  sont 

Sont  chevalier  preu  et  vaillant.  » 


262  AE  tant  ne. 

263  C  De  valor  n.  d.  seignorie, 

264  AE  corne  fait  c. 

265  C  Adonc  est  li  f.  leve:(. 

266  AE  dist.  C  dans  roistiaus  vous  i  mente:;^. 

267  A  dame  calandre.  C  dans  roistiaus  ne  puet  pas.  Edans  roitiaus  confie 

P-  ^' 

269  A  Con  chevalier  ne  autre  gent.  C  Com  chevalier  qui  a  amie. 

270  A  (manque).  C  (id)  intercale  :  De  valor  ne  de  seignorie  (Cf.  v.  263). 
271-272  C  (manque). 

273  AC  (manque).  E  soient. 

274  C  (manque)  mais  a  deux  autres  vers  :  Adonc  est  l'aloue  levée  \  El 
apele  sa  randonee. 

275  AE  fait.  C  or  eutande:;^  s.  f. 

276  ACE  dezmit.  AE  les  h. 
280  ACE  al.  m.  f. 

282  AE  de  s.  C  sor  toute  la  gent  du  mont. 

283  A  li  plus  courtois.  E  li  plus  v. 


136  CHARLES   OULMONT 

Li  chardonereus  saut  avant  ; 
285   «  Dansgays,  fet  il,  vous  i  mentez, 

Molt  estes  ores  forsenez, 

Fols  et  fels,  cruels  et  estons 

Qui  ci  mentez  oiant  nous  tous, 

Tuit  cil  du  monde  sevent  bien 
290  Que  chevalier  ne  sevent  rien 

Ne  de  déduit  ne  de  franchise, 

Se  il  ne  l'ont  de  clerc  aprise.  » 

«  Par  mon  chief,  dist  li  orieus. 

Vous  mentez,  dans  chardonereus, 
295  Ja  n'avendra,  cornent  qu'il  praingne% 

Que  cler  a  chevalier  se  praingne 

De  déduit  ne  de  cortoisie  : 

Clers  ne  doit  pas  avoir  amie, 

Ainz  doit  avoir  un  grant  sautier 
300  Ou  il  puist  lire  et  verseillier, 

Li  clers  doit  proier  pour  les  âmes 

Et  chevaliers  doit  avoir  dames 

Et  puceles  a  son  voloir. 

284  A  (manque).  C  //  rossignou"  est  sus  leve:(. 

285  C  dist  il. 

286  AC  (manque). 

287  A  (manque).  C  moidt  estes  ore  fel  u.  Efols  et  fans  et  fel  et. 
Depuis  283  AC  intercalent  plusieurs  vers  :  D'amer  savent  totes  les  lois  \ 

Li  clerc  ne  doivent  mie  amer  \  Encois  doivent  les  sain:(  soner  \  Et  doivent  proier 

por  lésâmes  |  Et  chevaliers  doit  avoir  dames.  (Cf.  B,  302-303.  E,  309-310). 

C  ajoute  :  Devant  imis  tous  l'os  bien  juger  \  Que  plus  sevent  li  chevalier. 

288  A  (manque).  C  voiis  vi.  devant. 

289  A  (manque).  E  don  siècle.  C  car  tout  li  monde  set  moult  bien. 

290  C  (Le  que  du  début  du  vers  manque).  A  (manque). 

291  A  (manque).  C  de  valor  ne  de  cortoise.  E  de  déduit  ne  de  cortoisie. 
293-299  AC  (manque). 

300  AC  (manque).  E  ou  il  doit  souvent  v. 

301  AC  et  doivent.  'E  et  si  d. 

302  AC  amer  d. 

303  AC  (manque).  B  lor  v. 

I.  Quoi  qu'il  arrive.  Le  verbe  prendre  est  intransitif  et  même  imperson- 
nel ici,  ce  qui  prouve  une  fois  de  plus  que  tous  les  verbes  ont  été  jadis 
transitifs  et  intransitifs  indifféremment. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  1^7 

Quar  il  sevent  tôt  le  pooir 
305  De  déduit  plus  que  autre  gent.  » 

«  Vous  mentez  trop  apertement. 

Dans  oriex,  fet  li  mauvis, 

Dchcz  ait  li  cors  et  li  vis 

Qui  si  vous  aprist  a  jugier, 
310  Ja  n'avendra  que  chevalier 

Sachent  envers  clers  nule  rien. 

De  cortoisie  ne  de  bien  ; 

Clerc  sont  cortois  et  preu  et  large  ; 

De  chevaliers  plaine  une  barge 
315  Vaut  uns  clers,  ce  vos  di  je  bien. 

Nus  ne  se  prent  a  eus  de  rien.  » 

Li  estorniaus  s'est  tost  levez  : 

«  Sire  mauvis,  tort  en  avez, 

Fet  il,  qui  si  avez  jugié. 
320  Chevalier  sont  molt  enseignié. 

Sage  et  cortois,  preu  et  vaillant  ; 

Clerc  ne  sevent  vaillant  un  gant 

Vers  chevalier  de  nul  déduit,  » 

Ainsi  par  la  sale  trestuit 
325  S'entretenoient  '  qui  mieus  mieus, 

304-319  AC  (manque). 

304  E  gn  sevent  la. 

305  E  Et  plus  deduil  que. 

307  E  dist. 

308  E  d.  ait  ores  tous  H  iiis. 

312  E  nus  ne  se  prent  a  eaus  de  rien. 
313E sage. 

314  E  plain. 

315  E  V.  un  sens  clercs,  ce  sai  jou  bien . 

316  E  Car  il  sevent  très  tout  le  bien. 
}17  E  loustourgnes  s'en  est  1. 

318  Ayant  tort  a. 

319  E  quant.  * 

320  AC  (manque). 

321  E  (manque  el). 

322  AC  (manque). 
323-325  AC  (manque). 

I.  Se  tenaient  ensemble,  discutaient. 


l$S  CHARLES   OULMONT 

Lors  se  leva  H  rousingneus, 
Li  rousingnols  lors  se  leva  : 
Seignor,  dist  il,  entendez  ça, 
Amors  m'ont  fet  lor  conseillier, 

330  En  cort  roial  os  bien  jugier. 
Selonc  ma  pensée  et  mon  sens 
En  dirai  je  ce  que  j'en  pens, 
Je  di  qu'il  n'est  nus  homme  el  monde. 
Tant  com  il  dure  a  la  reonde, 

335  Qui  envers  clerc  prendre  se  puist 
Ne  de  solaz  ne  de  déduit, 
Ja  n'avendra  que  nus  s'i  praingne. 
Nature  lor  done  et  ensaingne 
Tout  bien  et  toute  cortoisie. 

340  Chevalier  ne  se  painent  mie 
Envers  clers  d'amors  maintenir, 
Et  si  vous  di  bien  sans  mentir 
Qu'amors  fust  grant  pieça  perdue, 
Se  par  clerc  ne  fust  maintenue. 

345  Devant  vos  toz  l'os  je  bien  dire, 
Et  se  nus  m'en  voloit  desdire. 
Par  bataille  le  proveroie 
Et  cors  a  cors  m'en  combatroie.  » 


326  AC  (manque). 

327  C  (manque).  A  donc  s.  LE  est  tost  dreciés. 

328  C  (manque).  A  fait  il.  E  fait  il,  oiiè,  oiiés. 

329  C  (manque).  E  en  a  (manque  lor). 

330  C  (manque).  A  en  plaine  cort. 
331-335  C  (manque). 

332  AE  vos  en  dirai. 
533  AE  nullui  e.  m. 
336  C  (manque). 
337-342  AC  (manque). 
340  "&  puent.  E  paine. 

343  A  (manque).  C  Et  qu'amors  fust  p.p. 

344  A  (manque).  C  Se  clerc  ne  l'eussent  soutenue.  E  de  clerc  ne  l'euist. 

345  AE  voian:(. 

346  AE  vos  ni'envole:^.  C  me  voloit. 

347  C  //. 


LE  jugi-mi:nt  d  amours  :^<) 

Li  papcgaus  s'est  tost  levez  : 
350  «  Seignor,  dist  il,  oez,  oez, 

Je  di  que  li  rousingnols  ment, 

De  la  bataille  me  présent  ' 

Je  l'en  rendrai  ou  mort  ou  pris.  » 

Son  gage  tent,  li  rois  l'a  pris 
355  Et  li  rousingnols  saut  avant, 

Il  a  au  roi  baillé  son  gant. 

Pour  la  bataille  confermer, 

Et  li  rois  les  a  fait  armer 

Sans  plus  atendre  nule  chose. 
360  Lor  haubert  sont  de  passe  rose 

Et  lor  hiaume  de  primevoire, 

Et  lor  gambison(s)  sont  de  voire, 

Les  ventailles  orent  lacies  % 

A  clous  de  girofle  atachies, 
365  De  flors  de  genoivres  ouvrées 

Et  de  roses  orent  espees  ; 

Moult  parut  bien  aus  garnemenz 

Qu'es  vassaux  ot  granz  hardemenz. 

Quant  armé  furent  a  délivre, 
370  Li  rois  une  sale  lor  livre 

A  flors  painte  sans  nule  faille, 

49  C  est  sus.  AE  sailli  en  pie:{. 

53  C  /(?. 

54  A  prant. 

56  Q  si...  tendu. 

58  ACE  lors  les  a  fait  li  rois. 

59  C  Lor  hiaume  sont  de  par  se  rose. 

60  AE  heaume.  Q  Et  lor  haubert  de  prime  rose. 

61  AE  (manque).  C  Et  lor  escu  de primerole  \  Et  lor  lance  de  fouchevole. 

62  C  (manque).  AE  E.  l.  g.  desousies. 
73  C  (manque).  AE/«/'^«/. 

64  ACE  (manque). 

65  C  (manque).  AEa.  E  genoivre  entrouvrees . 

66  C  (manque). 

67-368  A  (manque).  C  es. 
6^-ji  AC  (manque). 

1.  Pour  la  bataille  :  de  =zle  de  latin,  ar  sujet  de. 

2.  Pour  tous  les  termes  d'armure  et  les  noms  de  fleurs,  cl.  le  glossaire. 


140  CHARLES  OULxMONT 

La  ou  il  feront  la  bataille. 
Quant  el  champ  furent  li  vassal, 
De  fierté  furent  paringal  ^ 

375  II  orent  les  corages  fiers, 

Li  rousingnols  parla  premiers  : 
((  Dans  papegaus,  je  vous  defïi. 
Et  si  vous  di  très  bien  de  fi  ^, 
Je  vos  donrai  un  cop  de  près, 

380  Et  se  vos  n'estes  bien  couvers 
Je  vos  tondrai  du  cors  la  vie.  » 
Lors  a  s'espee  fors  sachie 
Sore  li  cort  de  randonee. 
Assise  li  a  tel  colee, 

385  Sor  le  hiaume  que  tout  l'estone, 
Et  cil  un  tel  cop  li  redone 
El  chief  amont,  que  d'une  part 
Li  desront  le  cercle  et  départ. 
Et  bien  vous  di  que  mort  Teûst, 

390  S'amors  soustenu  ne  l'eust, 

Mes  li  rousingnols  par  grant  ire 
L'empaint  et  boute  et  sache  et  tire. 
Si  qu'a  terre  l'abat  a  force, 


372  AC  (manque). 

371  E  Pamte  a  fors  hiele  a  grant  merveille. 

372  'E  fissent. 

373  E  OM  camps.  A  (manque). 

374  A  (manque). 

375-76  AC  (intervertissent)  :  A  hardis  et  coragevx  et  fier  ;  C  hardis  cou- 
rageux et  fier. 

379  AC  que  je  vos  ferrai  ja  de  près  ;  E  ja  cols  d'espiers. 

380  A  Se  vos  n'estes  très  bien  c.  ;  Q  se  vos. . .  molt  bien. 

381  C  (manque)  ;  AE  que  vos. 

382  h  sus.  E  sur.  C  sor  levée. 
385  C  son  hiaume  qu'il. 

387  A  sor  le  heaume.  C  sor  son  hiaume.  E...  que  d'autre  p. 
392  A  et  a  soi  t.  ^E  le  fiert  e. 
JPS  ACE  mist  a. 

1.  Parivel,  pa régal,  parigal,  paringal,  signifie  tout  à  fait  égal. 

2.  Assurément,  avec  certitude. 


Li:   JUGEMENT   D  AMOURS  I4I 

Li  papcgaus  souz  lui  s'csforcc 
395  Mais  ne  puct  tant  que  se  relieve, 

Lors  voit  bien  que  ses  tors  le  grieve. 

Quant  plus  combatre  ne  se  puet. 

Lors  voit  bien  que  rendre  l'estuet  : 

«  Sire,  fet  il,  tenez  ni'espce, 
400  La  bataille  avez  afinee, 

Je  vos  créant  et  reconnois 

Que  clerc  sont  vaillant  et  cortois. 

Et  que  toz  biens  en  aus  abonde. 

Plus  qu'en  toutes  les  gens  du  monde. 
405  A  tant  les  fet  li  rois  lever. 

Qui  veïst  Florence  plorer, 

Ses  chevex  ront,  ses  poins  detort  : 

«  Dieus,  dist  ele,  la  mort,  la  mort  !  » 

Adonques  s'est  trois  fois  pasmee 
410  Et  a  la  quarte  est  deviee. 

La  s'assemblent  li  oisel  tuit 

Si  l'enfueent  a  grant  déduit. 

En  un  riche  sarcu  l'ont  mise 


394  A  mais  cil  par  deso:^  lui  s'estort.  C  et  cil  desou:(  lui.  E  et  cil  desou:^  lui 
se  ejforce. 

395  B  il  se  lieve. 

396  C  (manque  bien). 

397  AC  (manque). 

398  AC  (manque).  E  voit  que...  li  estnet. 

399  AC  dist  il. 

400  C  finee. 
401-402  E  (manque). 

403-404  ACE  (manque).  AC  ont  à  la  place  :  et  plus  sevent  de  cortoisie.  j 
FJ  îniel:(  doivent  avoir  aviie.  A  ajoute  :  que  chevalier  ne  autre  gent.  \  Et  ainsi 
vi'espee  vos  refit. 

405  AC  adonc  les  fis  t.  E  (manque). 

407  AC  5.  c.  tires,  p.  tort.  E  trait. 

400  Efait  elle. 

409  C  a.  est. 

410  C  (manque  et).  E  s'est  d. 

411  A  (manque  s").  C  assemblèrent.  E  lors  s. 

412  C  enfoïrent. 


142  CHARLES   OULMONT 

Paint  a  flor  et  bel  a  devise, 
415  Et  une  pierre  dessus  mistrent 

Et  ces  deus  vers  desus  escristrent  : 
«  Ici  est  Florence  enfouie 
Qui  au  chevalier  fu  amie.  » 

Explicit  le  jugement  d'amors. 


Ms  D.  ' 

El  mois  de  mai  avint  l'autrier, 
Ij.  puchelez  en  j.  vergier, 
Estoient  emmi  j.  prael, 
D'amors  tenoient  lor  revel. 

E  remplace  les  vers  qui  manquent  par  le  développement  suivant  :  Con- 
vencus  vous  proi  et  requier  \  Ne  me  voelliês  le  cief  trencier  \  Et  quant  H  lousi- 
gnos  Ventent  \  Ati  roi  a  dit  tout  erramment  :  \  Biaus  sire,  dites  vostre  loy  \ 
Se  j'en  ai  fait  cou  que  je  doi.  \  Li  dex  d'amors  respont  errant  \  Mont  bien  et 
par  droit  jugement  :  «  \  Ave:^fiirnie  la  bataille  \  Levés  sus  et  saciés  sans  faille 
j  Que  de  cest  camp  ave:(  l'ounor  |  Acuité  avés  vos  singour  \  Le  clerc  et  Blan- 
ceflor  sa  drue  \  Florence  qu'ichi  est  venue  \  Pour  droit  oïr  que  je  la  voi  \  Ni 
mais  eu  cort  ne  droit  fie  loi  \  Des  clercs  pour  chevaliers  blasmer.  »  \  Quan 
Ventent,  se  prent  a  crier. 

414  A  Par  desus  une  piere  bise.  C  Une  tombe  ont  deseure  mise.  E  pîaiti  de 
flor  s,  biel  a  grant  d. 

415  A  et  sor  lui  des  Floretes  m.  E  et  sor  li  des  floretes  m.  E  Et  quant  la 
lame  sour  li  m. 

416  A  sor  lui  e.  C  sor  li  e.  E  Deus  viers  d'amours  sor  li. 

417  E  gist  F. 

418  CE  qui  f H  au  chevalier  a.  A  (manque  :  le  jugetnent  d'amors).  E  con- 
tient à  la  suite  l'épilogue  suivant  :  Blanceflors  arrière  repaire  |  Tant  k'elle 
vint  a  son  repaire.  \  Grant  fu  la  joie  que  li  fissent  \  Si  ami  tantost  k'il  le 
virent  \  Par  le  païs  va  la  nouviele  \  Tout  partout  que  la  damoisielle  \  Ki  don 
clerc  ot  son  ami  fait  \  Avoit  tout  desrainié  son  plait  |  Dont  je  di  par  mon  juge- 
ment I  Selon  droit  a  mon  ensient  \  Que  celés  qu'a  clers  sont  amies  \  Doivent 
estre  les  miex  prisies  \  Et  cilki  ontoï  le  droit  \  Bien pueent  dire  et  s'aront  droit. 

I  Puis  que  clers  vaint  le  chevalier  \  Nus  viers  clerc  nese  puet  drecier  \  Escuiers, 
vilains  ne  borgois  \  K'en  clerc  est   toute  honor  enclose  \  Aniur  de  clerc  est  une 

I.  Ms.  Bibl.  Nat.  fr.  795  (fol.  7).  Les  corrections  sont  de  deux  sortes  : 
celles  que  nous  taisons,  en  nous  servant  de  B,  et  celles  que  nous  proposons 
nous-même  (précédées  du  mot  :  corr.). 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I43 

5  L'une  avoir  a  nom  Blanclicflours, 

L'autre  Florance  par  son  nom. 

Florette  amoit  j.  chevalier, 

Dont  elle  avoit  le  cuer  legier, 

Et  Blancheflours  amoit  j.  clerc  : 
10  Maistres  estoit  de  lois,  de  plais. 

Florence  dit  premièrement, 

Qui  s'amor  ot  molt  noblement 

Asise  en  chevalerie, 

Et  qui  molt  en  estoit  prisie, 
1 5   As  jus,  as  festes,  as  tournois 

Aloit  ses  amis  tôt  pour  voir. 

Et  dist  que  devant  trestous  hommes 

Estoit  li  flours  d'amour  del  monde 

De  chevalier  et  de  s'amie, 
20  Quant  il  aimment  sans  vilonnie. 

Après  respondi  Blancheflour  : 

«  Vous  parlés  de  grande  folour, 

Carj'aimme  j.  clerc  par  vilonnie, 

Et  itant  seit  de  courtoisie, 
25   Puis  n'est  nus  hon  qui  tant  en  saiche. 

Chevalier  de  autre  face  ne  ou  d'autre  hcQ, 

Car  chevalier  ne  sevent  rien. 

Fors  que  tous  jors  a  lor  maintien, 

D'aler  as  tornois,  am  behours, 
30  D'engagier  dras  et  pelicons, 

Vairs  et  guisarmes  et  kevaus. 


cJwse  I  Si  conte  est  la  four  de  rose  \  Plus  noble  que  n'est  d'autre  JI ou r  |  Ainsi 
est  de  clerc  l'amour  \  Tout  autresi  comvie  la  rose  \  Autre  flour  passe  par  hîauté 
1  Tout  autressi  a  sourmontè  \  Li  clerc,  chevaliers,  rois  et  contes  \  Et  ci  define 
itostre  contes  \  .  Explicit. 

5  Aj.  Qu'ains  ne  se  pot  tenir  d'amours,  d'après  B. 

6  A  remplacer  par  ces  deux  vers  :  Et  Vautre  avoit  a  nom  Florance  \  Oui 
rentier  coniença  la  tance,  d'après  B. 

9-10  Corr.  Et  Blancheflours  j  clerc  amoit  \  De  lois,  de  plais  maistres  estoit^ 

25  Corr.  plus  n'est... 

26  Corr.  que  chevalier  ne  autre  fâche. 
29  Corr.  as  behours. 


144  CHARLES   OULMONT 

Tout  engaigent  dusqu'as  poitraus. 
Mais  or  sachiés  sans  vilonnie. 
Qu'en  clerc  est  toute  cortoisie. 

3  5   «  Sens,  savoirs  et  humilité 
N'aime,  dit  Florete,  a  grié.  » 
Florete  dit  a  haute  chiere  : 
«  Par  le  foi  que  je  doi  S^  Pierre, 
Cuidiésvous  que  chevalerie 

40  Ne  soit  deseure  clers  nourrie  ? 
Car  chevalier  de  bonne  loi 
Mainent  le  siècle  a  esbanoi  ; 
Se  chevalerie  n'estoit, 
Ja  li  siècles  ne  dureroit.  » 

45  Blancheflors  respont  a  ce  mot  : 
Vous  m'avés  ore  dit  .j.  cop 
Qui  molt  ne  me  vient  mie  a  bel. 
Et  vous  en  ares  .j.  apiel. 
Car  je  di  et  dirai  tous  dis 

50  Que  clers  est  assés  miex  norris 
Qu'onques  ne  fust  chevaliers  ; 
D'amie  ne  se  seit  aidier. 
Mais  li  clers  que  jou  aimme  et  prise 
Sevent  engien  querre  et  aïe, 

55  Et  d'amors  celer  la  maistrie, 
Et  si  sont  sage  d'aus  garder. 
Si  en  font  molt  plus  a  amer.  » 
Florence  l'ot,  si  l'en  desprise 
Et  dit  que  ne  demorra  mie. 

60  «  Par  mon  chief,  si  com  vous  cuidiés. 
Je  vous  semont  que  vous  soies. 
De  mecresdi  en  xv  jours, 
A  cort  devant  le  dieu  d'amours, 
La  orrons  autre  jugement.  » 


36  Coït,  a  gré. 
5 1  Que  onques. 
53  Ajouter  ;  Ont  plus  d'onoiir  et  de  franchise,  d'après  B. 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS 

65  Elc  l'otroic  bonnement, 
N'i  ont  plus  paroles  tenues, 
A  lor  osteus  en  sont  venues, 
Droit  au  jor  qu'elles  orent  dit, 
Ne  n'i  misent  plus  de  respit. 

70  Isnellement  se  sont  levées. 
Richement  se  sont  atournees 
De  garnemens  riches  et  biaus, 
Onques  n'ot  homme  lor  paraus  : 
Cotes  orent  riches  et  pures 

75  Et  de  violetez  chaintures; 
Par  sohait  les  fisent  amors. 
S'orent  mantiaus  de  gausnes  flors, 
A  baisiers  d'amors  entaillées. 
De  flors  de  lis  sont  encotees. 

80  Et  si  ont  fait,  pour  miex  flairer, 
Capiaus  de  mente  et  d'aiglentier. 
Quant  ensi  furent  atournees. 
Maintenant  sont  acheminées, 
Sor  II  palefrois  sont  montées, 

85  Qui  sont  assés  plus  blanc  que  nois^ 
Et  molt  sont  lor  ofrois. 
Qui  furent  sor  lor  palefrois. 
Li  frain  furent  tôt  d'or  massic 
Et  sont  tout  de  novel  brunit. 

90  Clochent  y  ot  d'or  et  d'argent. 
Qui  sonnent  par  enchantement. 
Et  sonnent  j.  son  si  très  biel, 
Aine  Dieus  ne  fist  tel  chant  d'oisel, 
El  siècle  tant  con  li  cius  keuvre, 

95  Qui  as  cloketes  fesist  oevre. 
Ne  bons  qui  ait  tant  maladie. 
S'il  ooit  celé  mélodie, 


i4> 


85a  supprimer. 

86  sont  riche  Jor,  d'après  B. 

87  à  supprimer. 
90  Corr.  Cloches. 


10 


14e  CHARLES   OULMONT 

Qui  maintenant  ne  fust  garis. 

Les  seles  ne  sont  pas  de  cuir, 
100  Ains  sont  de  mirre  sororees, 

A  eskakier  d'amours  ovree. 

Li  penel  en  sont  bien  ovré. 

De  violetes  sont  empli, 

Et  plus  sont  riche  que  ne  di, 
105  Qui  deviser  ne  les  porroie. 

Les  sambues  furent  de  soie. 

Quant  ensi  furent  atournees, 

Maintenant  sont  acheminées  ; 

Quant  chevalchié  orent  assés, 
lio  Tant  que  miesdi  fu  passés, 

L'estour  voient  et  le  palais, 

Qui  ne  pas  de  pierre  fais. 

De  sicamors  fu  li  dognons, 

Ensi  entrarent  el  reon  ; 
115  Tant  ont  chevalchié  et  erré 

Que  en  un  vergiet  sont  entrées  ; 

Encontre  vint  li  lorsignous, 

Li  messagiers  le  dieu  d'amours. 

Eles  li  demandent  novelles, 
120  Et  il  lor  dit  bonnes  et  belles. 

Son  cors  déportent  la  defors  : 

«  Venés,  fait  il,  haitiement, 

Et  je  vous  ferai  laissier  ens. 

Sauf  ce  que  au  portier  donrés 
125  Son  treù  que  vous  li  devés  : 

«  Quel  treii,  ce  respont  Blancheflour, 

98  Corr.  qui  maintenant  s^aris  ne  fust. 

99  Corr.  ne  sont  pas  de  just,  d'après  B. 
\ 00  sont  d'ivuire...,  d'après  B. 

loi  Corr,  ...  ovrees. 

110  Corr.  miedis...,  d'après  B. 

1 11  Corr.  Les  tours...,  d'après  B. 

1 12  Qui  ne  fu  pas,  d'après  B. 
121  à  supprimer. 

1 26  supprimer  ce. 


LE   JUGEMENT  D  AMOURS  I47 

Devons  nous  au  jiorticr  d'amours, 

Esce  or  ni  argcns  ne  mirrc  ', 

Ne  cose  que  on  nous  puist  dire  ?  » 
1 30  «  Certes,  rcspont  li  niessagiers, 

Li  treiis  est  ores  molt  legiers. 

Vous  li  devez,  entre  vous  .ij., 

Cascune  .j.  baisier  savoureus. 

Et  parmi  ce  i  enterrés, 
135  Et  si  ert  vo  chose  asseuree. 

Respont  Florete  :  «  Diz  nous  voir. 

Qui  est  ore  cis  damoisiaus. 

Qui  tel  treû  vorra  avoir  ?  » 

«  Si  m  Vît  Diex,  c'est  li  roitiaus 
140  Qui  molt  est  et  cointes  et  biaus.  » 

«  Alons,  alons,  dist  Blancheflors, 

Nous  y  passerons  par  amors.  » 

A  tant  se  sont  acheminées 

Et  dedens  la  porte  entrées  ;   . 
145  Le  portier  donnent  la  droiture 

Qu'il  doit  avoir  pour  Toverture. 

Dans  la  sale  descendirent, 

Leurs  chevaus  as  garçons  rendirent. 

Puis  sont  ens  en  la  sale  entrées. 
150  Li  Dieus  d'amors  les  a  resgardees, 

Gentiument  les  a  saluées 

Et  dist  :  «  Bien  sai  que  vos  querés, 

Sachiez  que  jugement  aréz.  » 

Lors  a  tous  ses  barons  mandez 
1 5  5  De  par  toute  sa  poesté. 

Il  i  fu  li  faucons,  la  merle. 


131  suppr.  molt. 
135  suppr.  et. 
137-38  à  intervertir. 
140  à  supprimer. 
1 50  Corr.  :  gardées. 

1 .  Allusion  aux  présents  faits  par  les  rois  Mages  à  Jésus-Christ. 


148  CHARLES    OULMONT 

Li  erpei-viers,  la  tourterelle, 

Li  aloe  et  li  coulons, 

Li  papegais  et  li  moissons, 

160  Li  mouskès,  li  esmerillons. 
Et  li  estoirs  et  li  pinçons. 
S'i  fu  li  coille  et  li  escouffles. 
Et  li  loustorgne  et  li  piétris. 
Et  des  oisiaus  assez  petis. 

165  Li  lorsignos,  li  messagiers 
As  amans  est  aparilliéz  ; 
Nus  n'i  fu  que  n'i  oublie, 
Li  roitiaus  qui  la  porte  guie. 
Quant  trestout  furent  assamblé, 

170  Li  Dieus  d'amours  en  est  levez. 
Tous  ses  barons  en  a  mandez. 
Si  lor  aconte  les  nouveles. 
Pour  coi  sont  venu  les  puchelez. 
Et  dist  qui  le  mieuz  jugera, 

175  Ses  privés,  ses  amis  sera. 
Li  diex  a  huchiet  l'espervier. 
Si  li  a  dit  :  «  Je  vous  requier 
Que  vous  me  dites  jugement. 
Ci  voiant  trestoute  ma  gent.  w 

180  Li  espreviers  li  respondi  : 
((  Je  di  a  tous,  je  di  et  di. 
Que  par  le  foi  que  je  doi  vous, 
Mesire  estes  et  je  vos  hon, 
Je  di  c  amours  a  chevalier 

185  Vaut  mieus  que  d'onmedesous  ciel, 
Con  amours  de  chevalerie 
Est  trop  courtoise  et  bien  servie  ; 
Li  amours  de  clerc  ne  vaut  rien, 
Il  se  honnist  par  son  engien.  » 


162  à  supprimer. 

167  Corr.  que  ne  s'i  oublie. 

169  ù  supprimer. 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  I49 

190  «  Vous  i  mtMités,  sire  csprevicr, 

Ains  vous  qui  sans  nul  retour. 

Une  grans  amours  signoric 

Seroit  en  clerc  miex  emploie 

Qu'en  chevalier  n'en  duc  n'en  roi.  » 
195  «  Vous  i  mentes  en  moie  foi. 

Sire  faucons,  ce  dist  li  gais, 

Que  nous  avés  fait  mal  plait. 

Car  sor  toute  la  gcnt  del  mont 

Sont  li  chevalier  plus  vaillant.  )> 
200  «  Vous  i  mentes,  par  s;iint  Vincant, 

Sire  gais,  ce  dit  li  agace. 

Que  honis  soit  or  vos  visaiges. 

Car  clerc  sont  signor  par  usaige. 

Et  si  sevent  del  mont  le  tour, 
205  Si  en  doivent  avoir  l'onnour.  « 

«  Dame  agace,  l'aloe  dist, 

Unnis  soit  qui  si  vous  aprist, 

Car  clerc  ne  vallent  que  pie, 

Encontre  la  chevalerie, 
210  Del  tout  en  toute  clergie. 

Que  clers  toute  [jor]  iroi  lire 

U  se  vesprcs  ou  ses  matines  : 

Quant  il  de  chou  lassez  sera. 

Et  donques  ruset  en  ira, 
215  La  querra  art,  engien  tous  dis 

Comment  il  puist  celi  honir.  » 

La  quelle  après  raparoîle 


190  A)./rt  ne  sara  tant  cbevaliers,  d'après  B. 

191  il  supprimer. 

197  Corr.  qui  si  nous... 

199  Corr.  plus  vaillant  li  cheval  ici  sont. 

200  Corr.  Saint  Eustace. 
208  Corr.  vallent  miex  que. . . 

210  à  supprimer. 

211  Corr.  que  li  clercs  toute  jor  va  lire. 
214  Corr.  Adonques  ruser... 


150  CHARLES   OULMOXT 

Et  dist  que  honnie  soit  ore, 
Soit  cucus,  soit  gais,  soit  aloe, 

220  Qui  clerc  desprise  par  parole, 
Car  se  clers  n'eûst  maintenue. 
Bonne  amour,  piecha  fust  perdue. 
«  Sire  cucus,  vous  deveriés 
Pour  tel  parole  estre  noies.  » 

225   «  Se  Dieus  m'aieut,  dit  li  cucus. 
Bien  sui  a  cort  de  roi  venus. 
Quant  laidengiés  sui  devant  lui. 
Pour  jugement  que  j'ai  rendu.  » 
Ses  parens  huche  et  apiele 

230  Le  gai  huche  et  apiele. 
Le  mosket  et  le  torterele, 
Et  le  verdiere  et  le  moisson. 
Et  si  fu  li  roitiaus  nommés 
Qui  portiers  est  de  l'iretés. 

235  Quant  li  quaille  vit  la  mellee. 
Huche  l'espervier  et  le  merle. 
Le  faucon  et  les  arondelles. 
Tout  lor  lignage  ont  assamblé, 
La  ot  maint  ruiste  cop  doné, 

240  La  ot  tant  maint  cop  doné, 
Et  maint  baron  i  ot  navré. 
La  tourterelle  i  fut  navrée. 
Parmi  le  cors  de  .j.  espee. 
Et  li  cucus  i  fu  coisiés, 

245  S'en  fu  querellés  et  roisniés, 
Et  li  espreviers  mal  menés. 
Il  i  ot  .j.  des  poins  copés. 
«  Aïe,  dist  li  dius  d'amors, 
Signor,  je  vous  deffenc  a  tous, 

250  Que  nus  ne  se  remueve  hui  mais. 


230  à  supprimer. 
232  à  supprimer. 


ï 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I51 

Mais  cascuns  voist  seoir  eu  pais, 

Et  qui  hui  mais  se  mouvera, 

Sachiés  le  cief  copé  ara. 

Ja  autre  n'ara  raenclion. 
255   Signour,  or  dites  vo  raison.  » 

Les  pucheles  lés  ont  rasis, 

Et  li  dieus  d'amours  autressi. 

Li  roitiaus  a  parlé  premiers  : 

«  De  cest  ostel  sui  li  portiers. 
260  Et  si  vous  di  certainement, 

Devant  trestoute  ceste  gent. 

Que  chevalier  ont  la  couronne 

De  l'amour  de  trestout  le  monde. 

Je  nomme  tous  a  chevalier 
265   Ciaus  qui  aiment  de  cuer  entier. 

Car  sor  toute  la  gent  del  mont. 

Maintiennent  chevalier  l'onnour.  » 

Li  cardonerelle  est  levée. 

Et  dist  au  roi  :  «  Mentit  avés, 
270  Faus  et  faillis  et  menteours 

Estes  qui  ci  devant  nous  tous, 

De  clers  desprisier  ;  je  sai  bien. 

Tout  cil  del  mont  le  sevent  bien. 

Que  chevalier  ne  sevent  rien 
275  De  cortoisie  ne  de  bien. 

De  déduit  ne  de  courtoisie. 

Tan  con  seit  clers  qui  a  s'amie.  » 

Mais  li  coulons  dont  se  drecha, 

Dist  :  «  Trufes  ai  oï  piecha, 
280  Car  ne  donroie  de  cez  clers 

Decosequi  valist  .j.  oef!  » 


266-67  à  supprimer. 

268  Corr.  //  cardoneriaus  est  levés.. 

270  Corr.  fols  et  feî,  cruels  et  estons,  d'après  B. 

272  Corr.  clers  desprisier  ;  car  je  sai  bien. 

280  de  ce:(... 


132  CHARLES    OULMOKT 

«  Sire  coulons,  ne  vous  courchiés. 
Mais  aies  de  vos  pois  mengier. 
Ou  vous  raies  ou  coulombier.  » 

285  Dist  li  moissons  :  «  Ains  en  dirai. 
Cuer  ont  li  clerc  entir  et  vrai, 
Et  si  vous  di  que  a  tous  jours, 
Il  ont  maintenues  amours. 
Et  tant  que  el  les  maintenront, 

290  Vous  di  je  bien  qu'amors  ourront, 
Et  quant  clerc  ne  le  tenront  mie. 
Donc  sera  amors  départie.  » 
Li  lorsignos  dont  se  drecha, 
Dist  :  «  Signor,  or  oies  tout  cha, 

295  Amours  m'ont  fait  lor  messagier, 
S'en  sui  amés  et  tenus  chiers, 
A  cort  a  roi  vorrai  jugier. 
Selon  ma  pensée  et  mon  sens. 
Vous  dirai  si  comme  je  pens. 

300  Je  quier  qu'il  n'ait  homme  el  monde. 
Tant  con  il  dure  a  la  reonde, 
Qu'il  a  son  clerc  prendre  se  puist. 
Ne  de  solas  ne  de  déduit, 
Ja  n'avenra  que  nus  si  prenge  ! 

305  Li  livres  lor  monstre  et  enseigne 
Tout  bien  et  tote  cortoisie 
[]e  chevaliers  ne  porroit  mie 
Envers  clercs  amours  maintenir. 
Si  ne  le  saroit  deservir, 

310  Et  si  vous  di  tout  sans  mentir 
Que  amours  fust  piecha  perdue. 
Se  clers  ne  l'eùst  maintenue. 
Une  manière  sont  de  clercs 


282  Aj.  Et  si  ne  soies  pas  iriès. 
296  à  supprimer. 
307  Ne  chevaliers. . . 
309  à  supprimer. 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  I53 

Qui  ne  fors  que  <^abeles, 
315   Li  autre,  quant  il  ont  clergie 

Aprise,  s'est  mal  emploie. 

De  tous  ciaus  ne  paroi  1  je  mie, 

Voiant  vous  tous  dire  le  voil, 

Que  clerc  de  toute  amor  s'on  voel, 
320  Et  si  les  servent  de  vrai  cuer. 

Voiant  vous  tous  l'os  je  bien  dire, 

Et  se  nus  m'en  voloit  desdire, 

Par  bataille  le  mosterroie. 

Que  tout  clerc  ont  d'amours  la  voie 
325   Et  cors  a  cors  m'en  combatroie. 

Molt  s'est  li  lorsignos  courchiéz, 

Qui  as  amans  est  messagiers. 

Lors  est  levés  li  dius  d'amours 

Et  a  dit  a  tous  ses  barons  : 
330  «  Signor,  molt  bien  m'avez  oït. 

Que  mes  messagiers  vos  a  dit. 

S'ensi  veés  ne  vous  ne  vous, 

S'ensi  vous  en  faitez,  dites  nous». 

((  Trufez,  sont  trufez  qu'ai  oïes.  » 
335  Li  papegais  en  haut  s'escrie. 

Li  papegais  se  lieve  en  pies 

Et  dist  :  «  Signor,  oies,  oies. 

Je  di  que  li  lorsignos  ment, 

De  la  bataille  me  présent, 
340  Si  l'en  rendrai  vaincut  et  pris.  » 

Son  gage  prent  et  cil  l'a  pris, 

Et  li  loursignos  saut  avant. 

Au  Diu  d'amort  baille  son  gant 

Et  li  rois  les  a  fait  armer, 
345  Pour  la  bataille  confermer. 

314  ATe  dient  fors. 
320  à  supppimer. 

Les  vers  332  à  335  sont  incorrects  et  peu  clairs,  mais  la  comparaison  avec 
les  autres  versions  ne  nous  permet  pas  de  les  corriger. 
341  Son  gage  tcnt,  d'après  B. 


154  CHARLES   OULMONT 

Et  les  pucheles  sont  levées, 

Lor  chevaliers  ont  adoubées. 

Bien  fu  servis  li  lorsignos, 

Quant  armés  fu  de  Blancheflour. 
350  Li  papegais  fu  richement  armés, 

Quant  armés  fu  par  le  conseil  Florete, 

Des  mieudres  armes  qui  furent  en  Espaigne. 

Li  Dieus  d'amours  les  a  mandés, 

Pour  le  jugement  confirmer. 
355  Sans  plus  atandre  nule  cose. 

Et  li  hauberc  furent  de  rose, 

Les  ventailles  qui  sont  fermées, 

De  fleurs  de  genestres  ouvrées. 

Gauches  de  fier  ont  de  cloketez, 
360  Et  s'ont  sollers  de  violetes, 

S'orent  espees  d'ankelies, 

Li  fourriel  sont  de  flours  d'espinez, 

Moult  par  sont  bien  a  garnemens, 

Il  avoient  grans  hardemens. 
365   Quant  armez  furent  a  devise, 

Li  rois  une  salle  lor  livre. 

Point  a  flour,  si  vous  di  sans  faille  ; 

Li  oisel  firent  lor  bataille. 

Quant  au  camp  furent  li  oisel, 
370  Défilé  se  sont  pariguel. 

Il  furent  aparillié, 

S*ont  les  cors  et  fors  et  legiers. 

Li  dius  d'amours  s'en  est  assis 

Et  les  pucheles  jouste  lui, 
375  Cascune  proie  pour  son  homme. 

D'amours  li  Dieus  a  commandé 

A  tous  ciaus  qui  ont  assamblé, 

350  Quant  li  pagegais  fu  armés,  d'après  B.  ' 

351-52  Vers  à  supprimer  ;  ils  sont  incorrects  et  ne  riment  pas. 

354  V.  à  supprimer. 

372  Corr.  S'ont. 

372  Ajouter  :  que  plus  chicr  ot  que  tout  le  vioudc. 


t 


LE   JUGEMENT    D  AxMOURS  I55 

Que  nesuns  ne  soit  si  hardis 

Que  se  mueve  de  cest  larris, 
380  Qui  se  mueve  de  la  bataille, 

Ne  on  n'i  paroUe  sans  faille. 

Li  rois  a  hucliié  le  roitiel  : 

«  Va  tost,  fait  il,  soies  isnel, 

Et  si  me  frumez  bien  cez  huis, 
385  N'i  laisse  ne  trau  ne  pertuis, 

Car  ne  voil  que  soit  trahisons. 

En  la  bataille  as  campions. 

Et  si  vous  di  qui  s'en  mouvra. 

Que  le  chief  copé  en  ara.  » 
390  Quant  au  camp  furent  li  oisel. 

Il  orent  les  corages  fiers. 

Li  lorsignos  parla  premiers  : 

«  Dans  papegais,  je  vous  deffi. 

Or  vous  gardez  hui  mais  de  mi, 
395  Gardez  que  vous  soies  couvers, 

Car  je  vous  ferrai  ja  de  piers. 

Je  vous  taurrai  del  cors  le  vie  ». 

Lors  a  s'espee  fors  sachie, 

Sore  li  cort  de  randonee, 
400  Doné  li  a  telle  collée 

Sor  l'iaume  que  tous  li  crois 

Desront  et  desbrise  et  dépêche. 

Et  li  gais  Ta  raconseû, 

Tout  estordi  l'a  conseù, 
405  La  sont  tout  doi  kaû  pasmés 

Et  après  se  sont  relevé, 

La  bataille  a  grant  tans  duré, 


380-81  à  supprimer. 

390  Ajouter  :  de  fierté  furent  parigiiel,  d'après  B. 

396  ja  de  près,  d'après  B. 

401-2  Corr.  : 


Sor  l'iaume  que  tout  le  front 
Debsrise  et  despieche  et  desront 


156  CHARLES   OULMONT 

Li  lorsignos  par  grande  ire 

Le  hurte  et  saiche  et  fiert  et  tire. 

410  Tant  ont  li .).  l'autre  mené. 
Que  batu  furent  et  foulé. 
Li  roussignos  l'abat  par  force. 
Et  cil  desous  molt  se  reforce. 
Mais  ne  puet  tant  que  se  relieve. 

415  Lors  voit  bien  que  ses  cors  li  grieve'. 
«  Amis,  fait  il,  tenés  m'espee. 
Car  la  bataille  avés  finee  ». 
Dont  les  a  fait  li  rois  lever  ; 
Qui  veïst  Florete  plorer, 

420  Ses  chevaus  tire  et  démonter  % 

Elle  a  dit  :  «  Dius,  la  mort,  la  mort  !  » 
Adonques  s'est  III  fois  pasmee, 
A  la  quarte  s'est  deviee. 
La  s'asamblent  tuit  li  oisel, 

425  Li  viel  et  li  jovencel. 
Il  en  i  ot  LX  et  VI, 
Si  l'enfueent  a  grant  déduit. 
En  I  riche  sarku  l'ont  mise. 
Point  a  flour  par  grande  devise, 

430  I  tombe  sourli  assissent 

Et  ces  II  vers  sus  escrisirent  : 
«  Ichi  est  Florenche  enfoïe, 
Qui  au  chevalier  fu  amie.  » 


420  Corr.  ^é-^  cheveus  trait,  ses  poins  âetort,  d'après  B. 
423  Corr.  est  deviee. 


425  Et  li  viel. 
431  desus  esc  rissent 


I .  Ces  deux  vers  présentent  une  construction  irrcgulière  qui  se  retrouve 
-dans  les  autres  versions  françaises  de  Florence. 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  157 


C)»-  commance  de  Hucline  et  d'Aiglantine  ', 

Ce  fil  en  mai,  el  tans  d'esté, 
Que  la  vert  herbe  croist  o  pré; 
Ij.  puceles  en  un  vergier, 
Entrèrent  por  esbenoier. 
5  L'une  des  ij.  fu  Eglantine, 
Et  l'autre  avait  nom  Hueline  ; 
Amlent  vindrent  par  lo  jardin, 
A  la  fontaine,  sor  lo  pin. 
Lors  mains  lavèrent  au  ruisel, 

10  Et  puis  lors  cors,  ce  lor  fu  bel. 
Don  commancerent  a  plorer, 
Et  lor  amor  a  desmostrer. 
Eglantine  s'an  fu  hastee, 
Qui  a  clerc  ot  s'amor  donee. 

1 5   Hueline  li  respondi, 

D'un  chevalier  a  fait  ami. 
Eglantine,  des  qu'elle  autant, 
Si  li  respont  isnelemant  : 
«  Damoiselle,  fait  avez  mal, 

20  Des  or  estes  tornee  a  val, 
Car  la  avez  amor  bâtie 
Ou  il  n'a  point  de  cortoisie  ; 
Ja  en  amor  de  chevalier 
Ne  trouveroiz  que  cortoisier, 

25  Mais  qui  a  clerc  livre  s'amor, 
De  cortoisie  sant  l'odor. 


I  et  M. 

24  ms.  trouverons.  Nous  adoptons  la  leçon  de  M, 

I.  Edition  critique  d'après  le  ms.  et  le  texte  de  Méon  :  Nouveau  Recueil 
de  fabliaux  et  contes  inédits  des  poètes  français  des  xii^,  xiiie,  xive  et 
xve  siècles.  Paris,  1823,  2  vol  in-80  ;  tome  I,  p.  353-363.  Nous  dési- 
gnons par  M,  les  leçons  de  Méon. 


158  CHARLES   OULMONT 

Car  plus  set  clerc  de  cortoisie 

Que  chevaliers  qui  a  amie.  » 

Hueline  ne  fu  pas  mue, 
30  Ainz  dist  :  «  Tel  chose  avez  meùe^ 

Dont  vos  seroiz  encor  o  moi'. 

Mien  esciant,  si  con  je  croi, 

Car  il  n'a  home  en  ceste  vie, 

Qui  tant  sache  de  cortoisie, 
35  Com  chevalier,  se  sachoiz  bien, 

Jamais  en  doteroiz  de  rien, 

Et  ce  vos  ce  volez  noier. 

Je  sui  preste  del  renoier  ^, 

Que  mains  set  clers  de  cortoisie, 
40  Que  chevaliers  qui  a  amie. 

Eglantine  respont  riant  : 

«  Dame,  a  bon  commancement. 

Puisque  avez  mené  tançon 

Sciez  tenue  par  un  son. 
45  Vez  î  mon  gaje  et  lo  main  gant 

De  bien  tenir  mon  covenant. 

Dites  première,  je  l'orrai, 

Et  en  après  je  respondrai.  » 

Fait  Hueline  :  «  Je  l'otroi, 
50  Dame  Eglantine,  a  moie  foi, 

Ja  vos  dirai,  mien  esciant. 

De  vostre  ami  ce  que  j'antant. 

Votre  amis  set  bien  corecier, 

Si  set  chanter  en  cel  mostier, 
55  Mais  il  n'ira  ja  en  besoin, 

Que  son  sautier  n'aut  en  son  poin*. 

29  ms.  ivre.  Nous  adoptons  la  leçon  de  M. 
44  par  raison.  M. 

1 .  Le  sens  de  ce  vers  est  peu  satisfaisant.  On  serait  tenté  de  corriger 
encontre  moi. 

2.  Prouver  le  contraire. 

5.  Il  faut  lire  :  Vee^,  à  cause  de  la  mesure  du  vers. 
4.  Qu'il  n'aille  son  psautier  au  poing. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  15^ 

Quant  mes  amis  va  tornoier. 

Et  cil  vait  lire  son  sautier, 

Et  quant  cil  fiert  son  compeignon, 
éo  Et  cil  fait  ensolucion  '  ; 

Ja  n'avroiz  jor  de  lui  barnage. 

Don  vos  puissiez  estre  plus  large  ^, 

Mais  mes  amis  porte  cembel. 

Et  si  asaut  sovant  chastel, 
65  Et  mult  se  fait  hardiz  por  moi. 

Quant  il  cuide  que  je  lo  voi. 

Ne  dote  pas  chevalerie 

Por  moi  a  faire,  ne  folie. 

Quant  est  armez  de  son  conroi, 
70  Et  il  set  bien  que  je  lo  voi. 

Se  chevalier  puet  encontrer 

Qui  li  voille  encontre  ester, 

Va  lo  ferir  de  tel  aïr  \ 

Qu'escuz,  n'auberz  nel  pot  garir, 
75  Qu'il  ne  mete  lo  confenon 

Parmi  lo  cors  tôt  a  bandon  ; 

Par  les  resgnes  lo  tient  forment. 

Lors  si  s'an  torne  galopant. 

Et  apele  son  escuier, 
80  Que  il  plus  aime  et  plus  a  chier  : 

«  Amis,  fait  il,  pran  cest  destrier 

Isnelemant,  sanz  atardier, 

Et  si  lo  presante  a  m'amie. 

Conquis  l'ai  par  chevalerie.  » 
85  Dame  Eglantine,  par  ma  foi. 

Tôt  cest  desroi  fait  il  por  moi  ; 

Mais  vostre  amis  n'ert  ja  veûz 

Que  il  ne  soit  res  ou  tonduz. 

Ne  ja  por  home  n'istra  hors. 


L,  Absolution,  avec  un  autre  préfixe.  Seul  ex.  cité  par  Godefroy. 

2.  Etre  plus  à  l'aise. 

3.  Avec  une  telle  fureur  (subst.  déverbal  de  :  aïrier). 


l60  CHARLES   OULMONT 

90  Se  il  ne  cuide  encontrer  cors  '. 
Quant  une  bière  voit  porter, 
Lors  est  seùrs  de  son  soper, 
Miauz  aime  un  mort  que  quatre  vis  ; 
Toz  nos  voldroit  avoir  ocis, 
95  Ne  ne  fait  rien  por  vostre  amor. 
Que  point  vos  tort  a  desenor, 
Fors  solement  lire  et  chanter 
Por  la  vostre  amor  recovrer  ; 
Bien  set  les  âmes  commander  % 

100  Et  après  tôt  ce,  enterrer; 
Si  gaaigne,  par  convetise, 
Messes,  matines,  grant  servise. 
De  cez  deniers  que  il  reçoit, 
Por  les  deniers  que  on  li  doit, 

105  Vos  conroie,  dame  Eglantine, 
Con  l'an  doit  faire  tel  meschine, 
O  si  dites  '  ce  que  volez, 
De  mon  ami  voz  volantéz.  )> 
Eglantine  fu  correciee 

1 10  Quant  ot  que  si  fu  laidangiee. 
Si  li  respont  par  mautalant  : 
«  Dame,  ausi  ^  bon  commancemant 
Se  ne  me  se  ore  desfandre. 
Par  lo  col  m'an  estora  pandre. 

115  Molt  avez  foie  contenance, 
Ja  en  sera  prise  vanjance. 
Se  ore  m'avez  fait  tançon. 
Or  entandez  bien  ma  raison  : 
Ci  vos  vantez  de  tel  amor 


1.  S'il  ne  pense  qu'il  n'ait  un  corps  à  conduire  au  cimetière. 

2.  Il  sait  faire  les  «  recommandations  «  prévues  par  la  liturgie. 

3.  Le-ms.  donne  :  redites.  Nous  proposons  :  dites,  pour  la  mesure  du 
vers. 

4.  Faut-il  lire  :  0  si  (?) 


LE  JUGEMENT   d'aMOURS  l6i 

120  Qui  VOS  metra  a  desenor; 

Mais  mes  amis  est  bien  cortois, 

A  point  d'amors  en  totcs  lois. 

Et  li  vostre  est  plains  de  povcrte, 

Et  met  ses  gages  en  taverne, 
125  Et  qant  il  vait  a  cez  tornois. 

Dont  li  estuet  par  Cm  destroit 

Denier  querre  a  emprunter. 

Don  il  se  puisse  conreer. 

Tant  com  li  durent  cil  denier 
130  A  il  a  boivre  et  a  mangier. 

Ja  por  sa  foi  n'avra  garant, 

Lo  gaje  estuet  venir  avant. 

Quant  il  n'a  mais  que  engagier. 

Don  va  a  vos  por  emprunter 
135  Sercot  o  mantel  o  pelice. 

Vos  li  prestéz,  n'en  poez  mais. 

Très  bien  savez  nel  verroiz  mais 

A  donc  s'an  va  a  un  tornoi. 

Les  deniers  porte  ensemble  soi. 
140  Quant  li  faillent,  don  n'a  que  prandre. 

Don  li  estuet  son  cheval  vandre. 

Des  deniers  que  il  en  avra. 

Richement  s'an  conroiera. 

Mais  ja  la  fois  n'ert  regardée, 
145  Que  en  gabois  est  oblié(e). 

Ne  vos  gajes  qu'il  a  laissiez. 

Se  vos  volez,  ses  desgagiez. 

Ou  ce  ce  non,  si  atandez 

Qu'il  vos  die  :  «  Dame,  tenez.  » 
150  Ce  atandez  que  il  vos  die. 

Mais  ce  n'ert  ja  em  vostre  vie. 

Quant  li  chevax  sera  mangiez, 

Et  li  hauberz  ert  engagiez, 

Li  hiaumes  ira  au  marché, 

120  menra.  M. 

11 


I62  CHARLES   OULMONT 

155  En  po  dore  l'avra  mangié. 
En  '  lo  prandra  por  un  denier. 
Ou  a  enviz  ou  volantiers, 
Ira  chiés  lo  bochier  l'espée, 
Por  demie  truie  salée, 

160  Or  n'avra  il  pointel  de  vin, 
Ne  d'avoine  nés  plain  bacin, 
Don  convient  il,  ma  damoisele. 
Le  frain  vandre  et  puis  la  sele. 
Les  heuses  vont  à  la  provande 

165  Car  autre  chose  n'a  que  prandre. 
Or  sont  li  gage  engaigié, 
Ainz  demi  jor  seront  mangié, 
A  l'autre  jor  iert  esgaréz 
Don  a  la  tierce  soit  disnéz. 

170  Se  donc  avez,  si  li  aidiez. 

N'est  pas  droiz  que  vos  li  failliez, 
Icel  besoinz  li  vient  sovant 
En  l'an  L  foiz  ou  cent. 
Mais  tôt  ice  ne  sai  je  mie, 

175  Por  itant  sui  au  clerc  amie, 

Ainz  [ke]  me  serré  en  ma  cheerre 
De  devant  moi  ma  chamberiere. 
Qui  me  dira  que  mes  amis 
Viaut  acheter  pelîçon  gris, 

180  Ou  tel  mantel,  o  tel  bliaut. 

Qui  cent  livres  d'esterlins  vaut  ; 
Et  si  sachiez  chascune  nuit 
Jerra  o  moi  dedanz  mon  lit. 
Ce  m'est  avis,  c'est  cortoisie 

185  D'aseùrer  de  vilenie. 

Se  or  volez  de  moi  parler, 
Il  ne  me  doit  pas  trop  peser.   » 
Hueline  respont  riant. 
Qui  li  vait  auques  anuiant, 

I.  Forme  affaiblie,  au  lieu  de  on. 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  îCj 

190  «  Car  nos  somcs  tant  enuiées 

Que  amedeus  somes  iriées, 

Encor  n'a  von  nus  a  fin  trait 

Lo  conmancement  de  no  plait. 

Alon  encor  querre  seignor, 
195  Qui  nos  jugent  a  grant  enor. 

Li  clers  set  plus  de  cortoisie 

Que  chevaliers  qui  a  amie. 

«  En  nioie  |foiJ,  fait  Eglantine  ».  - 

«  Et  je  Totroi,  [ce]  fait  Hueline, 
200  De  ceste  mise  que  ci  mis 

Voil  que  li  termes  en  soit  mis  ; 

En  cest  vergier  asamblerons, 

Ce  vos  plevis,  puis  entrerons.  » 

A  icest  mot  sont  départies. 
205  Quant  les  fiances  furent  prises. 

Ne  demor[entJ  pas  longuement, 

Li  termes  vint  del  jugement. 

Ils  chevauchèrent  à  bandon, 

Sans  mautalant  et  sanz  ta[n]çon, 
210  Enz  en  un  bois  espes  ramu 

Sont  entrées,  molt  bien  foillu. 

Li  chauz  les  vait  molt  aprimant, 

Joste  lo  bois  vont  chevauchant. 

Dame  Eglantine  ot  une  mule, 
215  Miaudre  de  li  ne  fu  ainz  nule, 

Tote  blanche  come  un  cristax. 

Qui  sor  li  siet  ne  sant  nul  max, 

Soef  la  porte  l'anbleûre, 

Qu'il  ne  set  nule  autre  aleûre, 
220  Mais  tant  parvet  très  simplement. 

Que  rosée  ne  sant  noiant, 

Frain  a  ou  chief  de  grant  parage, 

Qui  molt  fu  faiz  de  grant  barnage. 

La  chevece  fu  tote  d'or, 
225  En  Esgipte  la  firent  Mor. 

Les  règnes  sont  a  or  batues, 


164  CHARLES   OULMONT 

De  fil  de  soie  bien  tissues, 
Sele  ot  bêle  et  bien  ovrée. 
De  tote  part  bien  atornée, 
.230  Et  molt  i  ot  assises  pierres, 

Esmeraudes  qui  furent  chieres. 
De  parle  '  fu  la  corverture  ; 
Qui  celé  a,  d'autre  n'a  cure, 
Car  par  tant  est  de  grant  bealté, 
235  Que  ja  la  per  ne  troverez. 
Li  enel  sont  de  blanc  argent, 
Sororé  sont  et  avenant, 
Li  estrier  sont  d'or  noielé. 
Bien  forbi  et  bien  atorné, 
240  Uns  espérons  ot  la  pucele. 
Don  ne  vos  os  dire  novele, 
Car  plus  sont  chier  si  esperon. 
Que  li  roiaumes  Salem  on. 
Ele  ot  vestu  un  mantel  gris, 
245  Afublée  d'un  porpoint  bit. 
Por  la  chalor,  dame  Eglantine 
Destreciee  ot  sa  bêle  crine, 

Sor  ses  espaules  contreval  : 

D'or  resamblent  especial. 
250  Hueline  ot  un  palefroi, 

Miaudres  ne  fu  a  cort  de  roi. 

Ele  ot  vestu  un  blanc  chansil, 

Et  afublé  noir  osterin. 

Ele  fu  tant  bien  atornée, 
255  Ja  pour  nul  home  n'ert  blasmée. 

Ensi  chevauchent  les  puceles 

Qui  tant  sont  avenanz  et  bêles, 

El  bois  II  bachelers  troverent. 

Eglantine  parla  première, 

245  sans  doute  pour  :  bis. 

I.  Parle  est  sans  doute  une  forme  dialectale  de  per] e  ;  à  moins  qu'il  ne 
soit  préférable  de  Vire  pa lie  comniQ  fait  Méon. 


LE   JUGEMENT    d'aMOURS  l6^ 

260  Car  Huelinc  fii  darriere  : 

«  Cil  Damcdcus  qui  maint  en  haut, 

Il  vos  garisse  et  il  vos  saut». 

Li  bacheler  furent  cortois, 
265   Ht  bien  apris  de  totes  lois, 

Et  responent  as  deus  puceles  : 

«  Dex  vos  garisse,  damoisele, 

Se  descendre  ci  voliez, 

Do  recoivre  somes  toz  prez, 
270  Et  se  de  nos  avez  mestier, 

Vos  lo  porroiz  bien  essaier.   » 

Eglantine  lors  respondi  : 

«  Seignor  donzel,  vostre  merci. 

Mais  dites  nos  par  vostre  enor 
275  Ou  troverons  lo  deu  d'amor.  » 

Li  uns  li  respont  :  «  Par  ma  foi 

Je  vos  dirai,  si  com  je  croi^ 

Se  ansamble  o  nos  volez  aler, 

Nos  vos  ferons  a  lui  parler 
280  Si  vos  manrons  a  son  ostel, 

Ainz  mais  n'en  veïstes  nul  tel.  » 

Fait  Hueline  :  «  Si  ferons, 

Alez  avant,  nos  vos  suirons  ». 

Avant  s'an  tornent  mult  joianz, 
285  Ne  ne  sont  mie  medisanz. 

Ne  chevauchent  pas  un  arpant, 

Q'eles  voient  lo  pavement. 

Et  après  ont  choisi  lo  mur. 

Qui  tant  par  est  et  fors  et  dur, 
290  Que  feu  ne  noif  n'i  puet  passer. 

Pluie  ne  eve  n'i  puet  entrer. 

En  sor  que  tôt  home  coart 

Dedanz  ce  mur  n'i  avra  part. 

Et  après  voient  lo  palais; 
295  Ainz  tel  ne  fu  ne  n'ert  jamais, 

La  closture  est  de  flor  de  lis, 

Soef  en  flaire  li  païs, 


l66  CHARLES   OULMONT 

Et  tuit  li  tré  sont  de  cristal, 
Li  palecon  de  garingal, 

300  De  gimbregien  '  sont  li  chevron. 
Et  de  cipres  lo  freste  en  son  ^ 
De  canele  est  l'entraveùre, 
Et  de  basme  la  coverture, 
Molt  par  est  biaux  sanz  nul  redot. 

305  Li  compas  est  de  requelice  ^ 
Qi  aportéz  fu  d'outre  Grice, 
Li  pavement  sont  tuit  de  flors. 
Mil  livres  valent  li  peors. 
Et  moult  est  grande  la  docors 

310  Qui  loianz-^^  est,  sans  nul  redot, 
Bien  puet  estre  sires  de  tôt. 
Car  molt  i  a  boenes  espices. 
Et  molt  i  a  de  grant  devices. 
Je  ne  voil  mie  tôt  no  mer, 

3 1 5  Que  grant  chose  est  a  raconter. 
Li  soz  fu  faiz  de  flors  de  rose, 
Que  n'i  past  nule  maie  chose. 
Aprandre  poés,  ce  m'est  vis. 
Se  dex  i  fust  de  paradis, 

320  Un  bel  aubre  i  oten  près  î. 

Si  est  tôt  droit  com  un  bozons*^. 
En  toz  tans  est  chargiés  de  flors. 
Les  branches  sont  espes  ramu. 
De  totes  foilles  bien  vestu, 

325  Ilueques  chantent  li  oisel. 


1.  Notre  ex.  est  le  seul   donné  par  Godefroy.  C'est  le  même  mot  que 
pincremhre. 

2.  C.-à-d.  le  sommet.  Freste  est  h  plus  ancienne  forme  de  :  faîte  ;  en 
son,  locution  ancienne  =r  in  sommuni  (d.  par  son). 

Entraveûre  (deux  ex.  dans  Godefroy,  dont  celui  qu'il  a  pris  à  Méon). 

3.  Une  des  nombreuses  formes  du  mot  :  réglisse. 

4.  =  laiens  (illac  intus),  là-dedans. 

5.  Méon  lit  inexactement  :  enpris.  Les  vers  vers  320-322  ne  riment  pas. 

6.  Grosse  flèche,  gros  trait  d'arbalète.  Le  vers  signifie  :   droit  comme 
une  flèche. 


I.K   JUGEMENT    d'aMOURS  167 

Qi  d'amor  niovcnt  lo  ccinbcl. 
Hoc  descendent  les  puceles. 
Qui  a  cort  vienent  por  noveles, 
E  li  baron  tuit  ensemant, 
330  Qi  vienent  qerre  jugemant. 


Ci  commence  le  geste  de  Blancheflour  e  de  Florence 
(fo  29  v°)  ' 

I  L'autre  hier  m'en  aloi  jwant, 

De  mes  amors  rejoïssaunt, 
Deleez  une  praierie 

Ou  il  avoit  douce  odour 

E  trefin  fresche  fle[r]our 
6         De  tote  manière  d'espiecerie. 

11  Qe  n'ad  souz  ciel  tiele  maladie. 
Fièvre  quarteine  ne  parlesie, 

Q'en  cors  d'homme  soit  agregie, 
Qe,  par  une  goûte  de  la  rosée 
Qe  sur  l'erbe  i  est  trovée, 

12  Ne  soit  de  tôt  amenousie. 

III  Deleez  en  un  gardin  entroi. 
D'amour  estoit  plein  e  de  joye. 
Si  come  vous  ert  ja  countée  : 
Citole  i  ot  e  viele 
E  synphan,  q'amour  novele, 

I .  Nous  gardons  de  l'édition  P.  Meyer  les  notes  indispensables  à  l'intel- 
ligence du  texte.  Dans  les  cas  nombreux  où  M,  P.  Mcyer  s'abstient,  nous 
proposons  une  explication  sous  toutes  réserves.  Nous  reproduisons  enfin 
les  corrections  proposées  par  M.  P.  Meyer,  sauf  à  les  compléter  ou  à  les 
modifier,  s'il  y  a  lieu,  et  désignons  par  P.  M.  nos  emprunts  à  l'édition 
P.  Meyer. 

17  Corr.  synphonie.  Je  prends  novele  pour  la  3«  pers.  présent  sing.  de 
noveler  (P.  M.). 


l68  CHARLES   OULMONT 

i8         Qe  doucement  i  font  menée  ; 

IV  Tabours,  trompe  e  la  ffleûte 
Flour  de  licC;,  gitere  e  dewte 

Q'au  délit  furent  sonée, 
Rubibe^  qoor  e  sautrie, 
Harpe,  tymbre  tôt  autresie, 
24        Of  le  chaunceon  corounée, 

V  Chaunte  corne  en  armonie 
De  douz  motette  e  balerie 

De  sautoure  jugelour, 
Tympan,  orgues  c  busines, 
Cheverie,  tube,  estume  e  chimbes 
30         Fasoient  notes  de  grant  douceour 

VI  Corne  sarzenois  e  clarion, 
Gyge,  estru  of  le  douz  soun 
Furent  sonee  tôt  entour. 
Une  fountaigne  que  i  sourdoit 
En  quatre  russeaus  s'espandoit 

36       En  la  gravele  of  grant  lusour. 


20  Gitere  (ms.  g  il  er)  est  ime  sorte  de  guitare...  Je  ne  saurais  expliquer 
dewte  ;  faut-il  lire  reiute,  la  rote  ?  (P.  M.).  Peut-être  faut-il  lire  deux  et 
considérer  cet  instrument  comme  analogue  à  la  doucine  ou  doiiceine. 

22  La  rubebe  (Godefro}^  rebebe)  est  un  instrument  à  cordes  bien 
connu;  qoor  est  sans  doute  pour  cor  ;  sautrie  doit  être  le  psalterion.,. 
(P.  M.). 

24  Chanson  à  rimes  couronnées,  c'est-à-dire  dont  la  rime  est  redoublée 
en  fin  de  vers  (P.  M.). 

27  Le  ms.  porte  plutôt  santour,  mais  il  faut  lire  évidemment  sautour, 
celui  qui  fait  des  sauts  plus  ou  moins  périlleux...  (P.  M.). 

29  Cheverie  est  de  la  famille  de  chevretc,  qui  est  une  sorte  do  musette 
(Godefroy,  chevrii:)...  Quant  à  estume,  j'y  verrais  volontiers  une  mau- 
vaise transcription   de   cstive.    Pour    chivihcs,    cvmbales,    voir   Godefroy, 

CHINBE,  CYMBE,  Cyiuhlc...  (P.  M.). 

32  Je  n'entends  pas  cstru,  qui  est  probablement  corrompu  (P.  M.).  Ce 
mot  doit  signifier  :  instrument  et  suppose  un  type  iustructum,  synonyme  de 
inslrumentuvi. 


LK   JUGEMENT    d'aMOURS  l6<) 

VII  De  raunibrc,  charboclc  e  caucedoync, 
Onychc,  rubic,  sardoync,       (f"  30) 

Assez  i  poesscz  vous  trover, 
De  erille,  gernet  e  cristale, 
Margarite,  coqille  e  corale, 
42         Emeraude  de  fin  power, 

VIII  Amatistre  e  aymale, 
Saphir  ewage  e  orientale 

Gisoient  par  tôt  en  la  graver. 
Alectoir  e  avmaunt, 
Jaspe  of  le  diaumaunt, 
48         Qe  de  maus  soloient  saner  ; 

IX  Topaze  of  lui  peridout, 

Crapaudin  of  lui  crapout 

I  troverez  of  lur  mediciner. 

Arbres  i  vi  de  totes  partz, 

Par  entre  trechees  e  assartz 
54         Of  lagrape  sur  la  vigne. 

X  Berbezerie,  espine  e  poumer, 
Cèdre,  aloès  e  oliver, 

E  la  rose  of  la  racine, 
Mazer,  plane  e  gounder, 
Vy  des  chênes  e  popeler. 


40  Je  pense  qu'il  faut  corriger  de  erille  en  Berille  ;  le  gernet  (angl.  gar- 
net)  est  le  grenat  (P.  M.). 

43  amatistre,  améthyste. 

43  aymale  m'est  inconnu  (P.  M.).  Ne  peut-on  pas  supposer  à  côté  de 
adimas  un  type  adimale  ?  Le  sens  du  mot  n'en  reste  pas  moins  obscur. 

53  assart:(  est  évidemment  pour  essart^,  mais  trechees  n'a  pas  de  sens.  Il 
faut  probablement  restituer  tre(n)chées  ou  trenchis,  des  abatis  d'arbres 
(P.  M.). 

5  5  On  a  barherie,  espèce  de  pomme  (Godefroy,  d'après  Cotgrave),  et  ber- 
bère, berberis,  épine- vinette  (God.)  (P.  M  ). 

58  gounder  m'est  inconnu  (P.  M.).  Peut-être  ce  mot  se  rattache-t-il  à 
l'allemand  wald  et  à  l'anglais  wood. 

59  Le  gui  du  chêne  (P.  M.).  Ne  pourrait-on  pas  prendre  vy  pour  le  par- 
fait de  voir  ?  —  Cf.  v.  52  :  arbres  i  vi. 


lyO  CHARLES    OULMONT 

60         Cikamor  e  aube  espine, 

XI  Coudre,  meiller  e  pescher, 

Ceriser,  pyne  e  coygner, 
If,  hiere  e  noigauger. 

Boule,  aulne  e  perer, 

Cipresse,  osere,  alemander, 
66         Savyn,  arable  e  morrer, 

XII  Houce,  suy  e  chastener, 
Chêne,  trembler  e  lorrer, 

Pruner,  fow  e  charmer  ; 
Cestes  arbres  vi  assemble 
Entour  une  fountaigne  honurée 
72         Of  frêne,  houce  e  figeer. 

XIII  Oiseals  chauntaunz  en  celé  arberie 
Escotoi  de  douce  mélodie, 

A  l'oer  du  boys,  en  un  pendaunt, 
De  charderole,  praer,  mortoun, 
Russinole,  meerle,  puffoun, 
78         Ane,  plover  e  fesaunt, 

XIV  Chalaundre,  roitele  ausie,  (v°) 
Oriole,  estornel,  acie, 

Egle,  pinceon,  perdriz  e  jaunt, 
Egre,  héron  e  roseer, 
Alowe,  huwan  e  ploveer, 
84         Emerlion^  faucon  volaunt. 

67  Houx,  sureau  fseiï)  (P.  M.). 

76  Charderole  est  le  chardonneret.  Praer  est  le  proyer,  en  prov.  pradier, 
sorte  de  bruant.  Mortoun  ne  m'est  pas  connu  (P.  M.).  Mortoun  est  sans 
doute  un  petit  moineau.  On  trouve  moinetoUy  vwnet,  monetony  vionion,  luor- 
ion  (voir  dans  Godefroy,  moreton,  traduit  hypothétiquement  par  blaireau, 
et  qu'il  faut  sans  doute  identifier  avec  notre  mortoun.^ 

82  roseer  est  sans  doute  l'oiseau  que  Walter  de  Bibbysworth  (éd.  Wright, 
pp.  165  et  1 74)  appelle  ou'«  rossée  on  rosée,  nom  qui  est  traduit  par  wild 
^os,  oie  sauvage  (P.  M.).  A  défaut  de  cette  explication  on  serait  tenté  de 
corriger  roseer  en  groseer  et  de  le  traduire  par  Tangl.  grouse. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  IJÎ 

XV  Esperver,  ostour  c  tercelc, 
Greu,  cercele  e  columbele 

E  pellicans  lor  i  trovoi, 
Croulecowe  i  out  e  quaile, 
Vanele,  mauvice,  gryve  e  raie, 
90         Jay,  butor  e  papejay, 

XVI  Que  chauntoient  nuit  e  jour 
Notes  noveles  de  grant  douceour; 

E  si  estoit  en  temps  de  may. 
Quant  les  herbes  donnent  odour 
E  sont  de  très  fresche  verdour. 
96         Deleez  une  fountayne  avisoi 

XVII  Deus  puceles  qe  se  baignoient 
E  lur  amors  regretoient, 

E  si  peroient  de  grant  parage  : 
Filles  furent  au  prince  ou  roi, 
E  ceo  aparust  en  lur  conroi, 
102         Bien  taillez  of  beau  visage. 

XVIII  Les  nouns  de  deus  sorour 

Estoit  Florence  e  Blancheflour, 
E  si  furent  de  tendre  aage. 
Blaunche[flour]  dist  qe  bien  lui  fust 
Si  en  ses  bras  son  ami  ust  ; 
108         Entre  les  foilles  de  boscage, 

XIX  D'enbracer  e  d'acoler, 

Les  jewes  d'amors  acomplir  ; 

«  E  por  qi  [le]  lerroie  ? 
«  N'i  ad  espiete  qe  taunt  refleire, 
«  Ne  en  Loundres  est  letewaire 
114       «Qe  taunt  bien  desiroie. 


86  Grue  (P.  M.). 

109  Le  ms.  porte  plutôt  espiete,  mais  il  faut  évidemment  entendre  espice 


(P.  M.). 

113  lectuaire  (eiectuaire) 


172  CHARLES    OULMONT 

XX  —  Mes  tenom  nous  coiement  », 
Florence  l'a  dit  molt  bonement, 

«  Qe  mesdisauntz  nen  oie 
((  Ceo  que  nous  parlom  d'amours, 
«  Kar  homme  trovera  plusours  (f°  31) 

120         «  Qe  de  ceo  frount  gaboys  ; 

XXI  «  Qe,  qant  le  tile  est  foillie, 
«  Le  beau  bois  par  tôt  florie 

«  La  demoer  est  joiouse  ; 
«  Mes  quant  les  braunches  en  sont  nwes, 
«  Foilles  flestriz  qe  furent  drwes, 
«  La  voie  est  ennoiouse. 

XXII  «  Ensi  est  d'une  pucele  : 

«  Coment  q'ele  soit  gente  e  bêle 

(c  E  de  parenté  honorouse, 
«  E  une  foitz  eit  forvoiiee, 
«  Celé  qe  fut  taunt  désirée 
132         «  Serra  de  touz  heygnouse.  » 

XXIII  E  Blauncheflour  Tad  affermée, 
E  dist  ke  ceo  est  bien  veritee, 

Kar  le  clerc  tant  sage 
Dist  que  mieuz  vaut  en  honour 
Poi  de  chose  qe  haute  tour 
138         E  vivre  en  hountage. 

XXIV  E  puis  Florence  la  demaunda  : 
((  Qi  est  celui  qe  ton  cuer  a, 

«  E  a  quele  seign  orage 
«  Estes  donée  entier[e]ment 
«  De  tôt  en  tôt,  a  son  talent, 
144         «  Dount  est  e  de  quel  lynage  ? 

140  Corr.  qui  l.  c.  a.  (P.  M.). 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  I73 

XXV  «  Kar  bien  lui  fut  q'cmbracer 
«  Te  pouit  a  son  volecr, 

«  Taunt  estes  de  grant  value.  « 
A  ceo  Blancheflour  enpaly, 
Puis  devint  vert,  puis  enrougi, 
150         H  bien  sovent  la  colour  mue; 

XXVI  Car  ceo  est  une  manere  qe  femme  a, 
Que  sovent  colour  chaungera 

Quant  oit  parler  a  qi  est  drue  ; 
Kar,  quant  femme  aime  entièrement 
E  l'homme  parle  de  son  amaunt, 
156         Countenaunce  ad  perdue. 

XXVII  E  Blauncheflour  a  ceo  suspire 
E  triet  aleyne  avaunt  qe  dire 
Poet  a  sa  soer  sa  pensée. 
«  Un  homme  aime  entièrement        (f°  31  v*^) 
«  A  lui  sui  donée  outreement  ; 
1 62         «  Vassal  est  de  grant  bounté. 

XXVIII  ((  Toz  mes  sens  e  ma  poessaunce 
«  E  mes  amours,  saunz  noesaunce, 

«  Entièrement  lui  ai  donée. 
«  Ceo  est  un  clerc  de  grant  savoir 
«  Qe  por  touz  [tens]  me  doit  avoir 
168         «A  faire  de  moi  savoluntee.  » 

XXIX  Lors  dist  Florence  :  «  Ceo  m'est  avis, 
«  Trope  bas  avez  ton  cuer  assis 

«  Com  femme  que  mesme  s'ad  honie 
«  D'amer  un  tiel  fou  bricoun, 
«  Sans  esposailles,  en  honeison. 
174         «  Mult  maumis  ad  (as  ?)ta  druwerie. 


145  Con-.>5/!(P.  M.). 

158  Corr.  Etreit  (P.  M.). 

173  Cf.  Melior,  v.  216  :  sans  mesparlauncc  de  la  gent.  Cf.  ib.,   v.    225, 


174  CHARLES   OULMONT 

XXX  «  La  mestresse  que  vous  aprist 
«  D'amer  clerc  de  cuer  parfit, 
«  Le  fiz  Dieu  [la]  maudie  ! 
«  Kar,  quant  li  clerc  vient  al  mouster, 
«  En  son  surpelice  s'en  va  seer 
i8o         «  E  pense  de  papelardie. 

XXXI  «  E  of  ses  meins  que  taunt  sount  noirs 
«  Maigne  graeauz  e  tropeirs, 

«  E  sur  Dieu  reschine. 
«  Tôt  son  honur  par  taunt  resceoit, 
«  E  com  un  pork  mangent  e  boit  ; 
i86         «  Ensi  sa  vie  fine. 

XXXII  «  Mes  j'ei  ami  de  grant  valour  : 
((  Chevaler  est  de  grant  honour 

«  A  qi  voloir  jeo  sui  encline  ; 
«  Mon  seignor  [est]  e  mon  ami, 
«  Of  douz  regarde  e  bien  norri  ; 
192         «  De  tôt  sui  en  sa  seisine. 

XXXIII  ((  Quant  oit  parler  d  un  tornoiement, 
«  La  se  treit  mult  erraument, 

«  Come  cil  q'est  de  haut  emprise  ; 
«  Quant  il  encontre  un  chevaler 
«  Of  lui  s'en  va  tost  medler. 
198         «  E  li  demount  tôt  a  devise  ; 

XXXIV  «  E  puis  m'ameene  le  destrer. 

«  Bien  doi  tiel  homme  de  cuer  amer    (f"  32) 

181  noirs  ne  convient  ni  au  sens  ni  à  la  rime  (P.  M.).  Il  nous  semble 
au  contraire  que  noirs,  neirs,  rime  naturellement  avec  tropeirs.  Au  reste  on 
conçoit  fort  bien  que  ce  clerc,  mangeant  et  buvant  «  com  un  pork  »  ait 
les  mains  noires. 

182  Corr.  Manie?  (P.  M.).  La  correction  n'est  pas  douteuse.  Le  clerc 
manie  les  graduels  et  les  strophiers. 

183  Reschine  signifie  sans  doute  :  marmotte  des  prières,  prononce  des 
mots  inintelligibles.  Ce  mot  s'emploie  en  parlant  de  l'âne. 

185  Corr.  inanjueÇP.  M.). 


¥ 


Ll-    JUGEMENT    D  AMOURS  I75 

«  Q'cst  (Je  ticl  franchise. 
«  Lors  le  grec  de  la  criée 
«  A  mon  ami  est  donée 
204         ((  Entièrement,  saunz  feintise. 

XXXV  «  Et  si  vous  feïssez  ma  voluntee 
«  Tost  chaungerez  vostrc  pensée, 

«  Que  foie  est  e  entechee  ; 
«  Car  clercs  ne  sont  mie  sovent 
«  De  bon  lyn  come  autre  gent, 
210         «  E  come  recreaunt  sont  merchee.  » 

XXXVI  E  Blauncheflour  s'est  corousciee 
E  dist  qe  ele  tient  tôt  a  folie 

Ceo  que  Florence  ad  parlée, 
Puisqe  ele  dit  q  a  un  chevaler 
De  tôt  ad  donnée  corps  e  qoer, 
216         En  meseise  e  en  sauntee. 

XXXVII  ((  Kar,  quant  il  vendra  d'un  tornois, 
«  Bien  batu  e  a  fieble  arroie, 

«  Of  los  oez  Çsic)  ensanglaunteez 
«  E  ses  jambes  e  ses  braz 
«  Nafrez,  fiebles,  feintz  e  laas, 
222         «  Et  tôt  le  corps  deberdillez, 

XXXVIII   «  Si  sa  dolour  voez  asswager, 
«  Chaude  fiens  dois  aparailler, 

«  Que  ton  ami  soit  cocheez  ; 
«  Adonqe  mon  drwe  embraceroi 
«  E  mon  voloir  acomplieroi 
228         «  Of  les  joies  desirez, 


202  La  récompense  donnée  par  proclamation. 
217-18  Corr.  tornoi-arroi  (P.  M.). 

222  Deherdilîei.  Le  mot  n'est  pas  dans  Godefroy  ;  il  signifie  sans  doute 
blessé,  fourbu. 


lyé  CHARLES   OULMONT 

XXXIX  «  Quant  lui  chevalier  recru, 
((  Defolez  e  bien  batu, 

«  Gist  el  femier  fowee. 
«  Et  por  ceo  ne  preise  jeo  mie 
«  Lor  bobaunce  ne  lor  veidie 

((  A  la  value  d'un  oef  pelée.  » 

XL  A  ceo  Florence  respondi  : 
«  Ceo  ne  aidra,  sachez  de  ii, 

«  Por  arte  ne  por  divinitee, 
((  Que  de  ton  ami  avez  apris  ; 
«  Mes  ore  soit  le  terme  assis 

240         «  Deci  qe  uit  jours  soient  passée. 

XLI  «  Devant  le  Dieu  d'amours  serroms 
«  Et  par  lui  lors  saveroms 

«  Quele  amur  est  plus  avenaunu  » 
Lors  Blauncheflour  s'assenti, 
E  ambedeus  sont  départi 
246         En  une  chambre  forment  ploraunt. 

XLII  Quant  lui  terme  fu  venue. 
Richement  se  sont  vestue, 

A  ceo  qe  me  sui  remembraunt, 
Car  totes  avoient  d'un  samit 
Surcote  de  suite  (?),  a  ceo  qe  cuide, 
252         Sambue  e  cloche  porsuaunt. 

XLIII  Mes  d'autre  atir  ne  soi  jeo  mie 
Nomer  l'or  ne  la  perrie 


229-31  Cf.  Melior  183-4  :  Que  une  chivaler  recreu 

:  Que  chescune  jour  serra  batu 

Cf.  ib.  201.  En  feus  convient  que  l'en  li  couche 

231  Enfoui. 

251  Corr.  seie?  Pour  cuide,  lire  ciiil  (P.  iM.). 

254  Sans  doute  forme  S3'ncopée  dtperrerie,  pierrerie. 


\ 


LE   JUGEMIÎNT    D  AMOURS  I77 

Que  fu  diversement  overec. 
Coronaax  avoint  avenauntes 
De  diverses  pieres  lusauntes 
258         Assis  en  fin  or  esmerré, 

XLIV  Que  ja  la  nuit  taunt  oscure  serra 
Q'a  cler  jour  ne  resemblera, 

Taunt  donoient  les  perres  clartee. 
Des  chevaus  q'eles  chevauchoient, 
En  peil  e  faceon  resembloient. 
264         Puis,  quant  estoient  montée 

XLV  E  les  freins  en  meins  avoient, 
Touz  qe  les  puceles  esgardoient 

Se  merveilloint  de  lur  beautee. 
Eles  chevauchoient  droitement 
Corne  si  eles  eussent  bien  sovent 
270         Par  celé  voie  chevauchée. 

XLVI  Androin  a  un  chastel  bel  e  grant. 
Bien  fermée  e  avenaunt, 
A  houre  de  prime  ount  agardee. 
Le  mure  qui  envirounoit 
A  rubie  resembloit 
276  De  fin  muge  enbataillee. 

XLVII  Les  cheverouns  de  flour  de  lys. 
Draps  d'amor  i  furent  mis. 

256  Coro>;a/ n'est  pas  relevé  dans  les  dictionnaires  fi-ançais^  mais  il  est 
attesté  en  anglais  dès  le  commencement  du  xive  siècle,  avec  le  sens  de  cou- 
ronne (P.  M.). 

262  Des,  corr.  Les  (P.  M.). 

271  Corr.  Endroit  un  (P.  M.). 

276  Muge  est  probablement  un  mot  corrompu  (P.  M.). 

Muge  s'explique  par  le  vers  de  B,  174: 

Chapiaus  de  mugue  et  d'aiglentier. 


Muge  et  mugue  ne  doivent  pas  être  séparés  et  désignent  sans  doute  le 

12 


muguet 


lyS  CHARLES   OULMONT 

Mar  se  dotèrent  de  maie  orrée. 
Que  au  chastels  poet  aprochier 
Taunt  de  joye  purra  trover  (f'  33) 

282         Ou  porte  ne  serra  ja  fermée. 

XLVIII  Mes  d'une  chose  soiez  certein, 
Qe  chascon  fiz  de  vilein 

A  l'entrée  sera  destourbee, 
Kar  n'i  ad  ja  taunt  vaillaunt 
Qe  par  la  porte  passât  avaunt 
288         Si  par  Amours  ne  soit  maundee. 

XLIX  Quant  les  puceles  i  sount  venuz, 
Devaunt  la  porte  sount  descenduz 

E  el  chastel  après  entrée. 
Deus  chevalers  ount  encontrez  ; 
Cortoisement  les  ount  saluez  ; 
294         En  une  chambre  les  ount  menée 

L  Ou  lui  sir  Dieu  d'amour 
Demoert  adees  e  nuit  e  jour, 

Of  chaunt  e  joye  a  plentee 
E  tote  manere  de  mélodie, 
O  fin  fleour  d'espicerie 
300         Qe  sor  son  lit  fu  cochée, 

LI  Que  batu  fu  trestot  de  floures 
De  si  très  bêle  diverse  coloures 

Qe  ceo  sembloit  parays 
Plus  qe  autre  terriene  chose. 
Taunt  i  fu  la  chambre  enclose 
306       De  beauté  plus  ne  devise. 

LU  Quant  il  les  puceles  vi 
Meintenant  en  piez  saiUi, 

283-8  Même  idée  dans  Florence  et   Blancheflor  (vv.    200-4). Cl",  aussi  le 
Fahlel  don  dieu  d'amour,  éd.  Jubinal  (1834),  p.  15  (P.  M.). 


LK   JUGEMENT   d'aMOURS  1:79 

E  en  SCS  braiz  les  ad  pris  ; 
Sur  un  sec  les  fiisoit  seer  ; 

Puis  les  comencc  a  demander 
312         Qi  les  ad  la  tramis. 

LUI  E  Blanchcflour,  qe  einesse  estoit, 
Adcprimcs  responoit  : 

«  Par  un  lundy,  en  mois  de  mai, 
«  Près  d'une  fontaigne,  en  un  gardine, 
«  Al  solaille  levaunt,  un  poy  matin, 

318         «  Of  ma  soer  me  deduoi. 

LIV  «  Ele  m'ala  demandaunt 

«  Quelc  amur  est  plus  avenaunt 
«  E  quel  ami  est  plus  verroi 
«  Clerc  ou  chevaler  alosee, 
«  Ou  ambcdeus  sont  sage  e  assenée. 
325         «  E  meintenaunt  si  la  disoi 

LV  «  Q'a  dame  ne  a  damoisele 
«  N'est  si  bon  amour  ne  bêle 

«  Come  du  clerc  ;  esprovee  Tai, 
«  Car  les  clers  sont  sage  gent 
«  E  de  grant  avisement; 
330         «  Bien  savez  ceo  est  chose  verroi. 

LVI  «  E  Florence  trestot  dédit 

«  E  dit  qe  lui  clerc  vaut  petit 

«  Envers  lui  curtoise  chevaler. 
«  Or  nous  qe  sûmes  de  vous  conuz, 
«  En  vos  agardz  sûmes  assentuz. 
336         «  A  vous  est  or  le  droit  juger 

LVII  «  Quele  amour,  du  clerc  courounee 
«  Ou  du  chevalier  honuree, 


335  Agardi  pour  esgardi  (P.  M.).  Le  sens  du  vers  est  celui-ci  :   nous 
nous  en  remettons  à  votre  manière  de  voir. 


l80  CHARLES   OULMONT 

«  En  doyve  de  reson  plus  valer.  » 
Lui  [Dieu  I  d'amor  respont  ataunt  : 
«  Vous  en  saverez  tôt  meintenaunt.  » 
342         Sa  court  fist  tost  assembler. 

LVIII  Quant  trestoz  furent  venuz 

Duqes,  contes,  chevalers  preuz, 

Oiseaus  furent  lui  suiter. 
Quant  trestouz  sount  assemblez, 
Lui  dieu  les  ad  demaundez 
348         Quel  amur  serra  plus  cher 

LIX  Du  clerc  curtoise  e  sachaunt 

Ou  du  chevaler  vaillaunt. 
«  Por  rien  ne  devez  celer, 

«  E,  par  la  foi  qe  me  devez, 

«  Me  dirrez  les  veritez, 
354         «  Saunz  nul  voir  esparnier.  » 

LX  Lui  esperver  en  piez  sailli  : 
«  Misire  rois,  sachez  de  fi, 

«  Trestot  le  voir  vous  en  dirroi. 
«  Parmy  le  mounde  ai  estee 
«  Ou  amors  sont  cherres  et  honuré, 

360         «  Mes  onqes  amaunt  ne  trovoi 

LXI  «  Vers  le  chevaler  preuz  e  hardis  ; 
«  Si  ai  touz  les  lois  apris      (f°  34) 

«  Qe  d'amurs  sont  faitz,  e  bien  le  soi . 
«  Onqes  ne  trovoi  clerc  si  sachaunt 
«  Qau  chevalier  sout  estre  amant  ; 

36e         «  Pur  ne  l'un  ne  l'autre  ne  mentiroi. 

345  Snilcr,  suitor,  daus  les  textes  judiciaires  d'Angleterre,  désigne  le 
plaignant,  celui  qui  intente  un  procès  ;  les  oiseaux,  comme  on  va  le  voir, 
remplissent  plutôt  le  rôle  de  juges  et  même  de  champions,  mais  on  ne 
voit  pas  quelle  part  prennent  au  procès  les  ducs,  contes   e   chevaliers  du 

V.  544  (P.  M.). 

355-62  Cf.  FJor.  et  Blaiich.  (vv.  244-7)  (?•  M.). 


LE  JUGEMENT   d'aMOURS  l8l 

LXII  —  Nenil  »,  fait  l'alowe,  «  cinz  i  mentez  ; 
«  Car  jamcis  del  oille  ne  verrez 

«  Homme  de  sen  ne  d'avisement, 
«  Chevaler  ne  autre  qe  soit  de  pris, 
«  S'il  ne  eit  son  savoir  apris 
372         «  De  sage  clerc  primerement. 

LXIII  «  Si  nul  i  est  qe  ceo  dédie 

«  Qe  clerc  n'avéra  la  mestrie, 

«  Vecz  ci  mon  corps  en  présent 
«  De  combatre  aparaillé.  » 
Le  papegeay  est  sus  levée 
378         Qe  de  bien  faire  ja  n'ert  lent  ; 

LXIV  Si  s'agenoille  e  dist  au  roi  : 

«  Beau  douz  sire,  entendez  a  moi, 

«  Car,  par  ma  foi,  Talowe  ment. 
«  Ne  por  rien  ne  lerroi 
«  Qe  of  lui  ne  combateroi.  » 
384         L'alowe  son  gaunt  au  roi  rent 

LXV  De  prover  ceo  q'ele  ad  enpris 
Saunz  fuer,  ceo  vous  plevis  ; 

Puis  s'armèrent  lui  deus  hardi. 
Quant  il  furent  atiree 
E  en  lur  manere  bien  armée, 
390         Un  beau  chaump  ount  la  choisie, 

LXVI  Près  d'un  pendaunt,  e[n]  une  valée 
D'ewe  coraunt  environnée. 

De  mautalent  sont  assemblée. 
Il  entresaillirent  delivrement, 
Morderent  de  bekes  mult  durement, 
396         Bâtèrent  des  des  comme  d'espeie 

LXVII  Si  très  felonessement 

Qe  mult  de  pennes  of  le  vent 

386  Fuer  est  s;ms  doute  pour  ficïr  (P.  M.). 


l82  CHARLES   OULMOXT 

Volèrent  un  arpent  mesurée. 
Mes  l'alowe  sailli  plus  haut  : 
Le  papegeai  a  cel  assaut 
402         La  ad  pris  e  la  ad  jeus  gettee 

LXVIII  A  terre  baas,  e  puis  la  prist  (v°) 

Par  la  gorge  saunz  respit  ; 

Son  contredire  la  ad  poi  eidee  ; 
Par  le  surcille  taunt  fort  mors  la 
Qe  sa  cervele  attaina. 
408         L'alowe  merci  la  ad  crié  : 

LXIX  «  Recreaunt  des  ore  devendroi 
«  E  de  ma  bouche  reconustroi, 

«  Par  qoi  la  vie  me  soit  grantée.  » 
Le  papegeai  la  graunta, 
Par  si  qu'en  risée  serra 
414         As  oyseaus  de  l'assemblée. 

LXX  Quant  Blanchefloure  fut  aparceu 
Qe  l'alowe  fu  vencu, 

Meintenaunt  se  pausma 
E  puis  morust  sodeinement, 
Veaunt  le  roi  e  tote  sa  gent, 
420         Issi  qe  onqes  ne  releva. 

LXXI  E  Florence  ataunt  s'en  parte  : 
Droiturele  est  la  sue  parte 

Si  come  est  e  serra 
Honours  d'amurs  of  chevaliers 
Qe  sievent  d'amurs  les  chemins  pleners. 
42e         E  Diex  joie  nous  en  doint  ja  ! 


402  Jetis  pour  jus  (P.  M.). 

421  Ce  départ  de  Florence  victorieuse  est  à  rapprocher  de  l'épilogue  du 
ms.  E,  où  Florence  s'en  va  également  après  son  triomphe. 

424-5  La  répétition  du  même  mot  dans  ces  deux  vers  est  suspecte; 
peut-être  faudrait-il  corriger  au  v.  424  Honours  d'nnier?  (P.  M.). 


LE   JUGEMENT    d'aMOURS  183 

LXXII  Banastrc  en  cnglois  le  fist, 
E  Hrykhulle  cest  escrit 

En  franccois^translata. 
A  verrois  amaunz  soit  honour, 
Beautee,  bountee  e  valour, 
432         E  joye  eit  qe  mieuz  amera  ! 

Amen. 


Melior  et  Ydoine 

Ici  troverez  quel  vaut  mieuz  a  amer  gentil  clerc  ou  chi- 
valer  (f°  474")  ' . 

Ky  aventures  veut  oïr  e  ver, 

Il  ne  puet  touz  jours  demorer 

A  ese  ne  a  sojourn  trere, 
4  Mes  aler  deit  estrange  tere 

Pur  aprendre  affetement 

Les  maneres  d'estrange  gent. 

Ki  plus  loinz  va  plus  verra 
8  E  plus  des  aventures  savra  ; 

Jeo  le  sai  bien,  car  prové  l'ai  ; 

En  ma  juvente  m'en  aloy 

En  plusurs  teres  a  oïr 
12  Aventures  pur  retenir. 

En  tens  de  may,  ceux  longe  jours, 

Chauntent  oyseaus  e  creissent  flours  ; 

Par  un  matin  m'en  levoi, 
16  Si  mountoy  mon  palefroi, 

I  Corr.  Ky  a  veut  t{e]er  (P.  M.). 

8  Corr.  d'aventures?  (P.  Àl.). 

13  Corr.  en  ces  Ions  j.  (P.  M.). 

15-6  Corr.  [Sq  m'en  h  [E]  Si  m.  ^  (P.  M.). 

I .  Le  texte  de  Melior  et  Ydoine  étant  d'une  versification  plus  correcte  que 
celui  du  ms.  de  Cheltenham,  M.  P.  Meyer  propose  des  corrections^  pour 
rectifier  les  vers  faux.  Nous  reproduisons  ces  corrections,  toutes  les  fois 
qu'elles  nous  semblent  nécessaires. 


l}^4  CHARLES   OULMONT 

Et  aloi  vers  une  cité 
Qe  Nincol  est  appelée. 
Chaunter  oï  en  une  boscage 

20  Plusurs  oyseaus  en  lur  langage. 

Les  jours  furent  beaus  e  le  temps  clere. 
Et  jeo  començoi  a  penser 
Des  aventures  qe  avoi  veûes, 

24  Ke  me  furent  avenues. 

Quant  jeo  esto[i]  en  celé  penser. 
Si  leissoi  le  chemin  plener, 
En  une  centere  m'en  entroi, 

28  Uambleùre  swef  chivauchoi, 
Parmy  une  bois  [grant]  aleùr[ej. 
Ore  oiez  quele  aventure  : 
Quant  jeo  revinke  de  cel  penser, 

32  Si  començoi  a  regarder. 

Jeo  ne  savoi  ou  jeo  estoi,  (b) 

Ne  qu[e]le  parte  aler  devoi. 

Mes  touz  jours  esto[i]  en  celé  penser, 

36  Taunt  come  jeo  vinka  un  maner 
Qe  fust  assise  en  celé  bouskage. 
Unke  mes  en  ftot  ?]  mon  âge 
Ne  vie  si  bêle  a  mon  avis, 

40  Ne  qi  si  bêle  fust  assis. 
Jeo  descendi  de  mon  chival. 
Si  regardoi  amount  e  aval 
Si  nul  entré  purroi  trover, 

44  Car  jeo  ne  savoi  quele  part  aler. 
Mes  la  oie  un  voiz  très  chier 


21  Corr.  Lij.fu  h. 

23  Des  a.  qu'oiv,  ?  (P.  M.). 

24  Aj.  jfc,  au  commencement  (P.  M.). 
27  Corr.  sente  (P.  M.). 

35  On  peut  remplacer  esto  (estoie)  par  ère  (P.  M.). 
40  Corr.  si  bel  [ij  f.  ?  (P.  M.). 
42  Corr.  si  gardai  (P.  M.). 

44  Corr.  vesoi  (P.  M.). 

45  Corr.  M.  oï  une  voi^  très  cler  (P.  M.). 


l.l-    JUGEMENT    d'amours  185 

De  gentille  dames  eu  iur  inaner 

Chaunter  d'amur  e  de  druerie, 
48  De  atretement  e  de  curtoisie. 

Je  attrerai  mon  palefroi 

Et  plus  près  le  verger  aloi. 

En  l'espine  de  celé  gardyn, 
52  La  sis  pur  oïr  lurcovyn. 

Celé  qe  plus  fust  lionuré 

E  dame  plus  preisé, 

Ele  comença  a  parler, 
56  Une  autre  dame  a  resonner. 

«  Dame  »,  dist  elle,  «  jeo  vous  dirroy 

«  Une  chose  qe  pensé  avoy. 

«  Jeo  serroi  par  amur  a  amer 
60  «  Si  loial  amur  purroi  trover, 

«  Mes  jeo  ne  sai  quel  vaut  meuz  a  amer, 

«  Gentil  clerc  ou  chivaler. 

«  Pur  ceo  vous  prie  dites  le  moy. 
64  —  Dame  »,  dist  ele,  «  jeo  l'otroy. 

«  Mult  sunt  dignes  d'avoir  amur 

«  Les  chivalers  de  grauni  valur, 

((  Car  il  sevent  a  dreit  parler 
68  «  E  curtoisement  dauneer. 

«  De  clers  ne  voille  my  parler 

«  Car  jeo  n'ai  cure  de  eus  amer.  » 

Une  dame  respount  en  soutzriant  :       (c) 


46  Corr.  gentil  d.  el  m  (P.  M.). 

47-8  On  peut,  en  ces  deux  vers,  supprimer  la  conjonction  e  (P.  M.). 

49  Corr.  atachai?  (P.  M.). 

54  Corr,  B  [d'aiiires]  dajiies  (P.  M.). 

55  qep.  ai  (P.  M.). 

59  Corr.  Je  vorroi  (pour  vorroie)p.  a.  aiuerÇP.  M.).  La  correction  ne  s'im- 
pose pas,  à  notre  avis.  Serroi  est  pour  Savroie,  sarroie. 

60  Corr.  Si  l.  a.  puis  (P.  M.). 

61  Corr.  M.  ne  s.  q.  v.  m.  a.  (P.  M.). 

62  Mettre  \0u\  au  commencement. 
69  Corr.  ne  voil  mi[e']  (P.  M.). 

71  Corr.  r.  riant  (P.  M.). 


l86  CHARLES   OULMONT 

72  «  La  foi  qe  jeo  dei  a  tout  puissaunt, 
«  J'ai  oïe  souvent  counter 
«  Qe  clercs  sunt  digne  d'amer, 
((  Mes  jeo  ne  sai  mie  la  vérité, 

76  «  Car  jeo  ne  l'ai  mie  esprové  ; 
«  Mes  ore  voille  ja  fyn  saver, 
«  Einz  qe  m'en  auge  de  celé  verger. 
«  Qe  dite  vous,  mes  damoiseals 

80  «  Qe  d'amur  savez  les  quereles  ?  » 
Une  meschine  ataunt  respount, 
Idoygne  out  a  noun  de  Clermont  : 
«  Dame  »,  dist  ele,  «  jeo  vous  dirroi 

8|  «  La  vérité  en  bone  foi. 

»  N'i  ad  nule  home  en  ceste  vie 
«  Si  bien  digne  d'aver  amie 
»  Corne  chivaler  de  graunt  pris 
88  «  Qi  s'entremecte  q'il  seent  amys, 
«  Car  il  sevent  très  bien  amer 
«  Sanz  feintise  e  sanz  fauser. 
«  Les  clers  sunt  trop  renouler 

92   ((  E  de  corage  trop  légers  : 
«  S'il  comencent  hui  a  amer, 
((  Demeyn  le  veulent  oblier. 
«  Ne  parlés  mes  de  clerc  d'escole  ! 

96   ((  Qe  clerc  eime  ele  fet  qe  foie.  » 
Une  pucele  enseignez, 
Meliour  de  tous  est  apellez. 
Sailli  suz  hastivement 
100  Come  femme  de  mautalent: 
«  Aussi  m'eide  Dieus  a  la  mort, 
«  Chiere  compaigne,  vous  avez  toit. 


72  Corr.  qeàei  Deu\t].  (P.  M.). 

75  Suppr.;Vo  (P.  M.). 

77  Corr.  laf.  (P.  M.). 

80  Ici  et  ailleurs  qe  doit  être  entendu  au  sens  de  qi  (P.  M.). 

91  Corr.  renoz[e]Uer,  au  sens  de  ncn'eUer,  inconstant  (P.  M.). 

97-8  Corr,  enseigttée-apfJliK'  (P.  M.). 


LE  JUGEMENT  D  AMOURS 


187 


104 


108 


112 


116 


120 


124 


128 


132 


Qc  vous  avez  issi  niesparlé, 

Dcvaunt  ma  daine  les  clers  blâmé. 

Ore  piert  par  vostre  dit 

Que  vous  les  avez  en  despit  ; 

N'est  pas  scn  ne  curtoisie 

Si  vous  amez  chivalerie. 

Ne  devez  pas  les  clers  blâmer,       (d) 

Car  sur  toute  gent  sunt  a  preiser  ; 

Soutz  ciel  n'i  ad  si  douce  rien 

Corne  amur  de  clerc,  ceo  sachez  bien. 

Amur  de  clerc  est  trié  chose  ; 

Si  come  est  la  flour  de  rose 

Plus  noble  qe  n'est  de  autre  flour, 

Ausi  est  de  clerc  l'amur 

Plus  noble,  plus  fin,  verroiment, 

Qe  nule  autre  manere  de  gent.  » 
Dist  Ydoigne  :  «  Ceo  ne  peut  estre 

Qe  amur  de  clerc  ne  de  prestre 

Seit  si  douce  ne  si  pleisaunl 

Come  de  chivaler  vaillaunt. 

Li  chivalers  sunt  atornez 

E  noblement  atirez 

De  cors,  de  teste,  honestement. 

Si  com  a  lur  ordre  apent  ; 

Les  clers  sunt  haut  tonduz  e  rés, 

Hountouse  e  nyces,  sachez. 

S'il  d'amur  deivent  parler 

Nicement  se  sevent  mustrer.  » 
Meilour  respount  curteisement  : 

Foy  qe  jeo  doi  a  Dieu  omnipotent, 

Jeo  ne  voille  mesdire  ne  tencer 

Ne  chivalers  despiser  ; 


104  suppr.  les  (P.  M.)- 

113  trie,  pour  triée,  choisie,  d'élite  ?  (P.  M.).  Nous  préférons  trié,  ce  qui 
est  normal,  puisque  le  poète  confond  sans  cesse  masculin  et  féminin. 
118  Suppr.  autre  (P.  M.). 
132  Suppr.  ;Vo  et  a  (P.  M.). 


l88  CHARLES   OULMONT 

«  C'est  lur  simplesce,  sachez, 
136  «  Ceo  qe  nyces  apellez. 

«  Clers  ne  sunt  pas  jangl[e]ours 

«  Ne  vileins  n'aventerouses  ; 

«  S'il  soient  enamurée 
140  «  De  dame  ou  de  pucele  preisée, 

«  Ja  Dieux  ne  eit  de  moi  part 

«  Si  nyces  soient  ou  couart. 

«  En  chaumbre  sunt  baud  od  la  biele, 
T44  ((  Symple  en  sale  corne  damoisele. 

«  Bien  sunt  digne  d'aver  amur 

«  Gentz  qe  sunt  de  tele  valour.  » 

Ydoigne  respount  :  «  Par  seint  Denys,  (f°  475) 
148  «  Si  j'eyme  une  chivaler  de  pris, 

«  Il  irra  a  les  aleez, 

«  A  tornementz  e  a  medlez 

«  E  fra  prowesse  par  amur 
152   «  E  conquerra  los  e  valour  ; 

«  E  quant  de  turneiment  est  départi 

«  Meintenaunt,  jeo  vous  affi, 

«  Moi  enverra  un  bêle  destrer, 
156  «  Falcoun  gentil  ou  esperver, 

«  Q'il  ad  pur  m'amur  conquis 

«  Entre  chivalers  de  grant  pris, 

<(  E  si  vous  amez  clerc  ou  prestre, 
1 60  «  Ja  ne  seit  il  si  grant  mestre, 

«  Il  ne  fra  nule  autre  rien 

«  Pur  vostre  amur,  sachez  bien, 

«  Fors  en  la  glise,  devaunt  l'auter, 
1 64  «  Fere  e  dire  sun  sauter, 

«  Tourner  les  foilles  cea  e  laa  (sir)  ; 

136  Corr.  Ceo  qc  (elns)  u.  (P.  M.). 

1 38  Corr.   avavieours. 

140  Siippr.  le  second  de  (P.  M.). 

154  est^  corr.  crt. 

i^y  Ad  corr.  avrad  (P.  M.). 

160  On  peut  suppléer  [nul]  après  //  (P.  M.). 

162  Suppl.  ceo  après  arnor  (P.  M.). 


LE  JUGEMENT  I)  AMOURS 


189 


168 


172 


176 


180 


184 


188 


192 


«  Ceo  est  la  prowessc  q'il  fia.  n 
Milour  rcspount  ataunt  : 
(  Si  j'cymc  une  clerc  vaillaiint, 
(  Il  me  durra  les  biaus  jueus, 

Fermaus  d'or  e  les  aneles, 
(  Riche  vesture,  veire  e  gris. 
Ceinture  de  soy,  palefroi  de  pris, 
Piere  e  perle  e  bieus  druer 
E  quancque  voudroi  demaunder. 
Pur  ceo  n'i  avéra  maie  ne  moleste. 
Maie  plaie  en  cors  ne  en  teste. 
Quant  en  mun  list  avroi  seisi 
Entre  mes  bras  mon  cher  ami, 
Jeo  li  tasteroi,  ceo  sachez, 
Espaules,  bras  e  ses  coustez  ; 
Si  les  troveroi  seinz  com  poume. 
Mieuz  dei  amer  un  tiel  home 
Qe  une  chivaler  recreù 
Ke  chescune  jour  serra  batu 
A  turnoiment  pur  ga[a]igneri         (b) 
Huniz  soit  un  tiel  mister  1 
Quant  il  revint  de  turnei 
Il  vous  durra  un  palefroi 
Qu  un  destrer  q'il  ad  gaigné. 
Mes  pernez  garde  q'il  a  counté  ! 
Quant  il  vet  a  turneiment, 
Dune  covient  prendre  de  ses  gent 
Deners  pur  chivaux  achater  ; 
E  quant  il  n'ount  mes  pur  doner 
Dune  covient  vendre  ou  gager 


169-70  Corr.  jiieîs 
173  druer  est-il  u 


-aneJs  (P.  M.). 

ic  forme   barbare  pour    clrnerie,   gage    d'amour  ?   Je 
n'aimerais  pas  ici  diner  (deniers)  (P.  M.).  Rien  n'empêche  de  supposer  un 
druer  pris  substantivement,  comme  il  y  a  eu  parJerie  à  côté  de  parler, 
175  Suppr.  /  (P.  M.). 
190  Corr.  coustéÇP.  M.). 
192  Corr.  de  sa  (P.  M.). 
195  Corr.  engager  (P.  M.). 


J90 


CHARLES  OULMONT 


196 


200 


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212 


216 


220 


224 


Tere  ou  tenement  ou  bieau  maner 
Pur  despendre  en  cel  estour. 
Jeo  ne  preise  gers  celé  valour. 
Quant  de  turnoiment  est  repeiré, 
Batue,  ledement  defoulee, 
En  fens  covient  qe  l'em  li  couche  ; 
A  peine  n'avéra  fraunche  la  bouche. 
Puis,  quant  entre  vos  braz  couchera. 
Toute  la  nuyt  se  pleindera 
De  sa  anguisse  e  de  sa  pleie. 
Biele  compaigne,  si  Dieu  me  veie. 
Cornent  qe  va  de  los  ou  de  pris. 
Amer  voille  les  clers  gentils.  » 
Idoigne  respount  apertement  : 
Il  n'i  ad  nule  manere  de  gent 
Si  bien  digne  d'amer 
Come  li  gentille  chivaler. 
Car,  s'il  seient  enamuré 
De  dame  ou  de  pucele  preisé. 
Venir  poent  assez  sovent 
Saunz  mesparlaunce  de  la  gent  ; 
Car  il  apent  a  chivaler 
A  gentilles  dames  aquointer  ; 
Ceo  poent  il  fere  asez  sovent 
Sanz  mesparlaunce  de  la  gent  ; 
E  si  clerc  eime  apertement 
Dame  ou  pucele  gent, 
Meintenaunt  serra  esclaundré  (c) 

E  par  le  pais  toute  escrié, 
E  ele  hunny  a  touz  jours  ; 
Einsi  perdra  ses  amurs. 


196  Suppr.  bieau  (P.  M.). 

198  Corr.  Jeo  ne  pris  gueres  tel  (P.  M.). 

199  Corr.  tunwi  (P.  M,). 

210  Suppr.  //  et  /  (P.  M.). 

211  Corr.  Oui  si  h.  â.  (P.  M.). 
224  Suppr.  toute  (P.  M.). 


LE  JUGEMENT  D  AMOURS 


191 


228 


232 


236 


240 


244 


248 


252 


Car  elc  se  trcrra  hastivcment, 

De  plus  amer  n'avra  talent. 

De  grant  felounie  s'entremect 

Ke  ses  amurs  donne  a  clerjonnect. 

Si  a  pucele  fuise  marastre, 

Ne  voillei  qe  amast  clerjastre.  » 

Meilleur  respount  :  «  Vous  mesparlez 
Quant  de  fausun  '  a  clers  rectez, 
Car  il  sunt  leaus  e  feyn  amaunt  : 
En  le  siècle  n'i  ad  si  vaillaunt. 
Ne  sunt  pas  fauz  ne  trehers 
Corne  li  orgoillouse  chivalers 
Qe  sunt  en  meinte  guise, 
En  enquest  e  en  assise  : 
Deners  pernent  a  graunt  espleite, 
E  tournent  le  tort  sovent  a  dreit. 
Une  gentille  clerc  ne  freit  mie 
Pur  toute  l'or  de  Surie.  )> 

Dist  Ydoine  :  «  Lessum  tencer, 
E  d'une  chose  vous  voille  prier, 
Ke  suffrir  veillez  jugement.  « 

Meillur  respount  curteisement  : 
Bêle  compaigne,  jeo  l'ottroie. 
Le  jugement  soit  sanz  délaie, 
Ke  nous  eoms  une  sage  justise 
Ke  ne  seit  de  faus  avise.  » 


230  Corr.  s'amur  (P.  M.). 

237  Treher  (trehier  7)  n'est  pas  relevé  dans  les  dictionnaires.  On  pourrait 
proposer  trahitier  dont  il  y  a  un  ex.  dans  Godefroy  (P.  M.).  Nous  préfé- 
rons voir  dans  treher  une  déformation  de  trechiere,  trichiere,  trechere.  Avec 
la  chute  de  /  finale  nous  avons  trecher.  Le  sens  de  :  trompeur  convient 
bien  ici. 

239  II  faudrait  suppléer  un  mot  {fehm?)  après  sunt  (P.  M.). 

242  Suppr.  le  (P.  M.). 

243  7ie  corr.  nou?  (P.  M.).  N^eu  nous  paraît  plus  normal. 
251  Suppr.  une  (P.  M.). 

I.  Fausun  ne  se  trouve  pas  dans  les  dictionnaires,  mais  on  ,x  faussoiier, 
tromper,  faussonier,  tromperie,  etc.  (P.  M.). 


192  CHARLES   OULMONT 

Fet  Ydoigne  :  «  Vous  dites  qe  sage. 

«  De  les  oiseals  de  cco  boskage 

«  Jeo  choiserai  un  pur  moy, 
256  «  E  vous  un  autre,  par  seint  Richer.  » 

Meilleur  respount  :  «  Ore  seit  issi  ; 

«  Choisez  le  vostre,  jeo  vos  en  pri.  » 

Fet  Ydoigne  :  «  Jeo  veille  aver 
260  «  Le  malvys  qe  chaunt  si  cler, 

«  K'est  en  la  chaumbre  nurrie  (i) 

«  E  siet  d'amur,  jeo  vous  affy.  » 

Feies  Meillur  :  «  Vous  dites  bien  ; 
264  «  Ore  jeo  choiserai  le  mien. 

«  Jeo  voille  aver  la  russinole 

«  Qe  est  nurri  de  haut  escole 

«  Sovent  en  chaumbre  de  curtinc  ; 
268  «  La  nature  siet  d'amur  fine. 

«  Le  tour  '  serra  nostre  justise  : 

«  A  li  apent  ceste  office. 

«  Pur  nous  il  durra  jugement. 
272  «  Estes,  compaigne,  de  tel  assent  ?  » 

Fet  Ydoigne  :  «  Jeo  le  graunt. 

«  Les  oiseals  vendrunt  maintenant 

«  Car  il  seient  prèd  (sic)  le  verger, 
276  «  Si  ount  oïe  vostre  tencer.  » 

Le  malvitz  parla  hastiement  : 

((  J'ai  oïe  bien  cornent 

«  Vous  avez  esté  a  descorde. 
280  «  Meillour,  vous  en  aiez  le  tort, 

«  Car  home  siet  bien  qe  chivaler 

«  Deit  d'amur  le  pris  aver 

«  Sur  touz  iceus  qi  sunt  vivant.  » 
284  «  La  russinole  respount  ataunt  : 

256  Suppr.  tin  (P.  M.). 

258  Suppr.  en  (P.  M.). 

263  Corr.  Fet  (P.  M.). 

275  Seient,  ms.  sevent  ou  seiient  ;  cf.  la  même  faute  v.  287  (P.  M.). 

I.  Il  faut  entendre  le  loiirtrc  ;  voy.  v.  291  (P.  M.). 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS 


1^3 


Jco  di  qe  clcrs  gentils 

Doivent  d  anuir  aver  le  pris, 

Car  il  heient  vileinie  ; 
288  «  E  si  nule  lem  countredie 

:  Par  mon  cors  le  voille  prover 
;  En  ceste  place  saunz  delaier.  )> 
Le  tourtre  s'est  adrescez  : 
292  «  Ore,  seignurs,  entendez. 

Ki  jugement  i  veut  aver, 

Il  covient  toute  a  primer 

Qe  d'ambe  partz  seit  grantez 
296  «  E  le  jugement  escoutez. 

Vous  savez  bien  qe  c'est  la  lei. 

Et  jeo  vous  die  en  bone  fey 

Que  jeo  vous  dirroi  jugement.  »      (f°  476) 
300  E  dist  :  «  Puceles,  a  moi  entent  : 

Sachiez  pur  veires,  puceles  sages. 

De  chivalers  sai  bien  le[sj  usages, 

Lur  estee  ne  lur  affere  ; 
304  «  Ne  mentirai  pas  pur  vous  plere. 

Jeo  di  qe  les  chivalers 

Sunt  bien  digne  d'amers. 

Mes  jeo  vous  dirroi  queux  i  sunt. 
308  «  Communément  la  ou  il  vount. 

En  chescune  pays,  voilent  amer 

E  diverses  femmes  daun[ei  ]er  ; 

E  quant  il  sunt  ensemble  assis 
312  «  Les  chivalers  de  grant  pris, 

S'il  comencent  a  parler. 

Dune  se  weulent  avaunter 

Chescune  a  autre  de  sa  amie 


287  heienty  ms.  hevent  (P.  M.). 

288  Corr.  nul  le  me  (P.  M.)- 

303  Corr.  /.  estre  (P.  M.).  Pourrait  s'expliquer  comme  estance,  au  sens  de 
façon  d'être. 

312  On  préférerait  un  pronom  démonstratif  :  Iciî  ch  (P.  M.). 

313  [Ion]5'î7?(P.M.). 

13 


194 


3i6 


320 


324 


328 


332 


336 


CHARLES  OULMONT 

E  descovrir  tout  lur  druerie. 
(  Uncore  vous  die  autre  novele  : 

Ja  n'eient  il  amur  si  bêle, 

Prendre  vuelent  femme  commune  ; 
c  C'este  lur  manere  e  lur  custume  ; 

De  ceo  funt  il  graunt  vileinie. 

Mes  si  clerc  eime  par  druerie, 
:<  Il  eiment  trop  finement 

De  loial  quoer  entièrement. 

(  S'il  eime  feme  de  myere  née 

(  Ou  si  nul  seit  par  eus  amée, 

Meuz  veulent  la  mort  suffrir 

Qe  lur  amur  descovrir. 

Uncore  vous  die  autre  rien, 

Qe  de  clers  vient  tuit  nostre  bien  : 
<  Trestout  le  sen  de  nostre  vie, 

Queintise  e  curtoisie, 

Valour  e  amur  e  druerie. 

C'est  escrit  de  clergie. 

Pur  ceo  vous  die  apertement 

Qe  ci  le  vous  doigne  par  jugement, 


Que  clers  eient  la  mestrie 
De  fin'  amur  e  de  druerie.  » 
Idoigne  sailli  sus  hastivement  : 
340  «  J'en  countredie  le  jugement. 
Car  par  bataille  serra  prové 
Qe  fausement  avez  jugé.  » 
Meilour  respount  :  «  Jeo  l'otroi  ; 
344  «  La  bataille  seit  saunz  délai. 

Car  j'ai  mon  compaignon  tut  prest 
Qe  mestre  serra,  se  Dieu  plest.  » 
Meliour  amoyne  la  russenole, 
348  Si  l'ad  armé  de  bon'  escole  : 

Hauberc  le  vesti  de  flour  de  litz  ; 
Escu  li  baille  de  graunt  pris, 


w 


349  Corr.  //  vest  (P.  M.). 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  I<^y 

De  la  foille  de  rose  flour, 
352  E  une  launce  de  siccamour; 

De  violet  sun  gunfaignoun, 

De  flour  de  glai  sa  gambeison, 

Sa  conussaunce  de  senglée, 
356  Eune  tencele  de  flour  piglée  '. 

De  foille  de  chêne  ad  sa  heume, 

N'i  ad  plus  quointe  en  nule  reaime. 

Ore  est  li  rossenole  bien  armée, 
360  E  li  malvys  adubbee  : 

Launce  de  rose  e  gunfainoua 

Hauberc  de  fuil  de  cardon, 

Escu  de  fuile  de  bruere, 
364  Gaumbesoun  de  foille  d'Englenterc, 

Conissaunce  de  feugere  ; 

Mult  s'avant  de  bien  jouster. 

Healme  ad  de  flour  d'orcestre, 
368  E  quide  bien  d'estre  mestre. 

Ore  vont  les  oiseals  amener 

En  une  place  de  jouster. 

E  li  malvitz  ad  primes  féru 
372  Le  russinole  parmy  l'escu  ; 

Sa  launce  fruisse  fors  une  trounçoun  ; 

La  moitié  prent  del  bastoun. 

Mes  il  n'est  pas  naufrez,  (c) 

376  Car  il  estoit  si  bien  armez. 

La  russinole  l'ad  referu 

De  sa  launce  q'esteit  agûe 

Le  malvitz  parmy  le  cors. 


366  Coït,  s'avance  (P.  M.). 

367  Le  dernier  mot  est-il  un  nom  de  lieu,  de  Worcestre?  Il  manquerait 
cependant  encore  une  syllabe  (P.  M.).  Cette  hypothèse  est  très  plausible, 
attendu  qu'il  s'agit  plus  haut.  v.  364  de  foille  d'Englenterc. 

373  troîinçon,  ms.  torouncoun  (P.  M.). 
377  Suppr.  /'  (P.  M.). 

I.  356  Le  mot  piglée  est  difficile.  Peut-être  avons-nous  le  même  sens 
que  s'il  y  avait  espinglee,  espiglee. 


196  CHARLES   OULMONT 

380  E  li  oysels  cria  lors  : 

«  Merci  !  merci  !  jeo  su  vencu.  » 

La  russenole  l'ad  respoundu  : 

«  Grauntez  la  creauntie  ?  » 
384  Le  malvitz  en  haut  s'escrie  : 

«  Jeo  grant  qe  clers  gentils 

«  Deivent  d'amur  aver  le  pris, 

«  Le  avauntage  e  la  seignurie. 
388  «  Hunnyz  seit  qe  Ten  cuntredie  1 

Idoigne  veit  sun  chaumpioun 

Mort  gisir  en  sabloun. 

En  haute  voiz  comence  e  crie 
392  «  Allas!  allas!  jeo  sui  trahi!  » 

Dune  cheïst,  si  s'en  pauma  ;  (d) 

Et  la  dame  s'escria. 

Les  puceals  s'assemblèrent 
396  E  en  la  sale  la  portèrent. 

Jeo  ne  sai  qe  vint  après  ; 

Jeo  me  tourny  tout  de  lès  ; 

Si  mountoi  moun  palefroi, 
400  E  a  l'hostel  tuit  dreit  aloi. 

Si  jeo  euse  dormy  a  tel  houre 

Ne  use  pas  veut  tele  aventure. 

Mieuz  est  li  clers  a  amer 
404  Qe  li  orgoillouse  chivaler. 

Ici  finist  quel  vaut  mieuz  a  amer  Gentille  clerc  ou  chivaler. 


383  Corr.  [re]crcauntie  (P.  M.). 

393  II  est  facile  de  corriger  Diinqiies  (P.  M.). 

394  Suppl.  \lors\  ou  [si]  après  dame  (P.  M.). 
398  Corr.  d'esUs  (P.  M.). 


Li:   JUGEMENT    1)  AMOURS  I97 


LI  FABLEL   DOU   DIEU  D  AMORS  ' 


I  Qui  d  amors  velt  selonc  mon  sens  user. 
Au  commenchier  se  doit  si  bien  garder. 
Que  sa  rason  puist  si  biel  definer, 

I  N'i  mèche  chose  qui  rien  fâche  a  blâmer. 

11  Or  entendes,  franch  chevaHer,  baron. 
Dames,  puceles,  si  oies  ma  raison  ; 
Conter  vos  voel  le  moie  avision, 

8  Ne  sai  a  dire  se  chou  est  voirs  u  non  : 

III  Par  i  matin  me  gisoie  en  mon  lit  ; 
D'amors  pensoie,  n'avoie  autre  délit  ; 
Quant  el  penser  m'endormi  i  petit. 

12  Songai  un  songe  dont  tos  li  cuers  me  rist. 

IV  Je  me  levoie  par  un  matin  en  may 
Por  la  douchor  des  oysiaus  et  del  glay, 
Del  loussignot,  del  malvis  et  dou  gai, 

16  Quant  fui  levés,  en  i  pré  m'en  entrai. 

V  Je  vos  dirai  com  faite  estoit  la  pree 
L'erbe  i  fu  grande  par  desous  la  rosée. 
Herbe  ne  flors  n'i  fust  ja  perparlee, 

20  S'ele  i  fust  quise,  qu'ele  n'i  fust  trovee 


I.  Ms.  :  son  sens. 

17  ms.  pree. 

18  ms.  rousee. 

I.  Li  Fablel  dou  Dieu  d'amers,  extrait  d'un  ms.  de  la  bibliothèque  royale 
publié  pour  la  première  fois  par  A.  Jubinal.  (Paris,  1834)  (B.  Nat.,  Rés. 
Ye  4196),  —  Nous  avons  coilationné  le  ms.  B.  Nat.  fr.  1553  (fol.  S^o 
vo-523  v°)  avec  l'imprimé. 


198  CHARLES   OULMONT 

VI  De  paradis  i  couroit  uns  rouissiax, 

Parmi  la  pree,  qui  tant  ert  clere  et  biax. 
N'a  tant  viel  home  en  cités  n'en  castiax, 

24  S'il  s'i  baignast,  lues  ne  fust  jovenciax. 

VII  Ne  dame  nule  tant  eùst  mesjué, 

Mais  quant  nul  jor  n'eûst  enfant  porté, 
Se  j  petit  eûst  asavouré, 
VIII  Ne  fust  pucele,  ains  qu'elle  issist  del  pré. 

8  La  graviele  ert  de  précieuses  pieres, 
Molt  en  i  ot  de  diverses  manières, 
U  escrit  erent  oisel  et  biestes  fieres  ; 
32  Ne  sai  a  dire  lesqueles  sont  plus  cieres 

IX  Parmi  la  pree  m'alai  esbanoient, 

Lés  le  rivière  tout  dalés  i  pendant  ; 

Gardai  amont  deviers  soleil  luisant, 
36  J  vergiervic,  celé  part  vinc  errant. 

X  De  tel  manière  estoit  tous  li  vregiés, 
Ains  n'i  ot  arbre,  ne  fust  pins  u  loriés, 
Cyprès,  aubours,  entes  et  oliviers. 
40  Ce  sont  li  arbres  que  nous  tenons  plus  ciers. 

XI  Fuelles  et  flors  ont  tos  tans  li  ramier. 
Et  sont  de  roses  bien  carchié  li  rosier. 
Ja  par  yvier  n'aront  nul  destorbier  ; 

44  Nient  plus  que  may  ne  criement  il  février. 

XII  De  toutes  pars  les  enclôt  uns  fossés, 

Qui  jusques  el  fons  fu  de  marbre  pavés  ; 
Par  grant  engien  i  estoit  amenés, 
48  Uns  bras  de  l'eve,  qui  couroit  par  dalés. 

24  ms.  joveneciax. 

25  Jubioal  lit  mesivé  qui  n'a  pas  de  sens.  Nous  comprenons  mesjué ^  forme 
picarde  pour  mesjoé  ■=.  tricher  au  jeu. 

44  Jubinal  donne  :  criement  li.  • 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  I^^ 

XIII  Et  li  quariel  dou  mur  et  clou  fossé, 
De  porfil  erent,  et  d'yvoire  quarré. 

Ne  savelon,  ne  chauc  n'i  ot,  ains  destempré 
52  A  or  furent  fundut,  si  fort  joint  etsaudé. 

XIV  Devant  le  porte  ert  li  pons  leveïs, 
Tous  de  fin  or  tresjetés  et  faitis  ; 

Et  les  estaces  erent  toutes  de  marbre  bis  ; 
56  Che  sont  estaces  qui  dureront  tous  dis. 

XV  Ains  ne  fust  eure  se  vilains  i  venist, 
Et  ce  fust  cose  que  ens  entrer  volsist, 
Oustre  son  gré,  qant  sor  le  pont  venist, 
60  Levast  li  pons,  et  li  porte  closist. 

XVI  Tout  ensi  fust  de  soi  k'il  s'en  ralast. 
Car  ne  voloient  que  vilains  i  entrast  ; 
Et  ausi  tost  que  il  s'en  retornast, 
64  Ouvrist  li  porte,  et  li  pons  ravalast. 

XVII  Et  s  uns  cortois  vausist  laiens  aler. 
En  cel  vergié  por  son  cors  déporter, 
Trovast  la  porte  ouverte  por  entrer, 
68  Que  ja  li  pons  n'eiist  soin  de  lever. 

XVIII  Chius  vregiés  ert  as  vilains  en  defois. 
Car  c'ert  celi  ki  d'amors  estoit  rois  ; 
Et  cascuns  an,  u  ij  fiées  u  trois, 
72  II  tient  justice  et  remue  ses  loys. 

XIX  Sans  contredi  m'en  entrai  la  dedens  ; 
Ne  vos  sai  dire  com  il  par  estoit  gens. 
Des  oyselés  i  o  plus  de  mil  cens 
76  Cascuns  cantoit  d'amors  selonc  son  sens. 


56  ms.  et  Jubinal  :  dueront. 
71  Ms.  fies. 


200  CHARLES    OULMONT 

XX  Laiens  entrai  sans  nesun  contredit, 
Qant  jou  oï  des  oisyllons  le  crit, 
D'autre  canchon  en  ce  liu  ne  de  dit 
80  N'eusse  cure,  che  saciés  tout  de  fit. 

XXI  Sous  ciel  n'a  home,  s'il  les  oïst  canter. 
Tant  fust  vilains,  ne  l'esteùst  amer  ; 
lUuec  m'asis  por  mon  cors  déporter. 
84  Desous  une  ente  ki  mult  fait  a  loer. 

XXII  Elle  est  en  l'an  iij  fois  de  tel  nature  : 
Elle  iiourist,  espanist  et  meure  ; 
De  tous  mehains  garist  qui  li  honeure, 
88  Fors  de  la  mort  vers  cui  riens  n'asegure. 

XXIII  Quant  desous  l'ente,  el  vergié  fui  assis. 
Et  jou  oï  des  oysillons  les  cris. 

De  joie  fu  si  mes  cuers  raemplis, 
92  Moi  fu  avis  que  fuisse  en  paradis. 

XXIV  Li  loussignos  crioit  en  son  langage  ; 

«  Cius  buer  fu  nés,  cui  sa  mie  acorage, 
((  Si  est  de  lui  com  il  est  de  le  nage, 
96  «  Qui  par  bon  vent  tout  la  u  ele  velt  nage.  » 

XXV  Puis  apiela,  cantant  en  son  latin. 

Tous  les  oysiaus  ki  a  lui  sont  aclin  ; 
Et  il  i  vinrent,  ains  n'i  quisent  chemin, 
100  N'i  ot  celi  ne  li  fesist  enclin. 

XXVI  Qant  devant  lui  les  ot  tous  assanblés  : 
«  Signor,  dist-il,  enviers  moi  entendes  ; 
«  Moi  est  avis  l'amors  est  empires, 
104  <i  N'est  mie  teus  com  estre  doit  d'assés.  » 

XXVII  Li  espreviers  parla  premièrement  : 
«  Sire,  f;ùt  il,  che  sont  vilaine  gent, 
«  Cil  qui  mesdient  d'amors  a  escient  ; 
108  «  Se  cortois  fussent,  nel  fesissent  noient. 


Ll'    JUGEMENT    D  AMOURS  201 

XXVIII  «  Loussignos  sire,  bien  fust  drois  et  mesure, 
((   Que  ja  vilains  damisté  n'eûst  cure. 
«  Car  se  il  aimnic  en  aucune  mesure, 
112   «  N'est  pas  por  li,  ainsest  par  aventure. 

XXIX  «  Ne  se  deùssent  entremetre  d'amer, 

«  Se  clerc  ne  fussent  qui  bien  sevent  parler 
«   A  leurs  amies,  acointier  et  juer, 
1 16   «  U  chevalier  ki  por  li  va  jouter.  » 

XXX  —  «  Sire  espreviers,  chou  a  dit  li  malvis, 

«  Cho  que  vos  dites,  n'est  nient  voirs,  ce  m'est  vis> 
«  Que  ja  nus  hom  d'amors  n'ara  delis, 
I20  «  Se  il  n'est  clers,  u  chevaliers  eslis.  » 

XXXI  —  «  Chou,  dist  li  gays,  bien  puet  estre  vretés  ; 
«  Que  s'uns  hom  aime  et  il  est  bien  amés, 
((  Preus  est,  et  sages,  comme  clers  escolés, 
124  «  Et  chevaliers  d'amors  est  adoubés.  » 

XXXII  Li  loussignos  entendi  le  tenchon, 
Que  par  estrif  faisoient  li  baron. 
Hauce  se  vois,  et  dist  en  sa  raison  : 
128  «  Ne  dira  [nus],  chi  apriès,  se  jou  non  ». 

XXXIII  Trestout  se  teurent  ;  li  loussignos  parla  : 
«  Signour,  dist  il,  cius  ki  bien  amera, 

«  Ja  de  nului  s'il  puet  [ne]  mesdira  ; 
132  «  Mais  preus  et  sages,  et  cortois  estera. 

XXXIV  «  Sous  ciel  n'a  home  s'il  se  painne  d'amer, 

«  Cortois  ne  soit,  ains  qu'il  s'en  puist  torner. 
«  Por  chou  vos  pri,  cel  plait  laissiés  ester  ; 
136  «  Por  poi  de  cose  puet  bien  grans  mais  monter. 

133  Ms.  Cous  ciel. 


202  CHARLES   OULMONT 

XXXV  «  Je  le  vos  di,  les  grans  et  les  petis, 
«  Déportés  vos  ;  si  requerés  vos  nis. 
«  A  vos  femieles  démenés  vos  delis  ; 
140  «  Car  je  cuic  bien  ke  passés  est  miedis.  )> 

XXXVI  A  hicest  mot  se  départirent  tuit. 

Cascuns  oysiaus  ala  en  son  déduit, 
Et  jou  remes  trestous  seus  sans  déduit, 
144  Desous  celé  ente,  u  il  ot  fuelle  et  fruit. 

XXXVII  Chou  qu  orent  dit  li  oysiel  recordai. 
Tout  en  dormant,  c'onques  ne  m'esvellai. 
Apriès  un  songe,  autre  songe  songai  : 

148  Donne  me  a  boire,  je  le  vos  conterai. 

XXXVIII  «  Je  me  seoie,  trestous  seus,  sous  celé  ente  ; 
«  Ki  seus  se  siet  volentiers  se  démente. 

«  Tout  le  vregié  gardai  ;  lés  une  sente 
152  «  Si  vie  venir  une  pucele  gente  ; 

XXXIX  «  Elle  fu  loing,  si  nel  reconnue  raie, 

((  Et  qant  fu  près,  connue  que  fu  ma  mie. 
«  Hai  !  Diex  !  dis-je,  dame  Sainte  Marie, 
15e  (c  Nevoi  jou  chi  et  ma  mort  et  ma  vie? 

XL  Elle  ot  vestu  j  peliçon  hermin, 
Et  par  deseure  j  bliaut  d  orgasin, 
En  son  deit  ot  j  anelet  d'or  fin  , 

160  Qant  moi  connut,  si  trait  le  cief  enclin. 

XLI  Ha  icele  eure  fui  mult  joians  et  liés  ; 
Ne  fui  pas  lens,  mais  tost  sali  en  pies  : 
(c  Ma  douche  amie,  di  jou,  a  bien  vigniés  ! 
164  —  Sire,  dist  ele,  et  vous  a  bien  soies  !  » 


159  Jubinal  :  orsin. 
162  Jubinal  :  tôt. 
165  Jubinal  :  la  colai. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  2O3 

XLIl  Entre  mes  bras  l'acolai  boincmcnt, 
Et  ele  moi,  par  les  flans  cnscment. 
Vers  moi  l'estrais  ;  baisai  le  doucement, 
ié8  Plus  de  c.  fois  par  le  mien  escient. 

XLIII  Elle  parla  comme  pucele  honeste  : 

«  Sire,  chi  n'a  home,  feme,  ne  beste  ; 
«  Pour  Diu  vous  pri,  le  glorieus  céleste  ! 
172  «  Ne  faites  cose  ki  moi  vigne  a  moleste. 

XLIV  —  «  Non,  ferai  jou,  ma  biele  douce  amie, 
«  Mais  or  me  dites,  se  dieus  vos  beneïe, 
«  Comment  venistes  ichi  sans  compagnie  ? 
17e  —  «  Comment  g'i  vinc  ?...  Volés  que  le  vos  die  ? 

XLV  —  ((  Dites  le  moi  —  Jou  i  vinc  par  souhait. 
«  Mervelles  ot,  chou  est  voirs  entresait  ; 
«  Si  com  je  crois,  ne  vos  vient  pas  a  lait. 
180  —  «  Non,  en  ma  foi,  ains  avés  mult  bien  fait. 

XLVI  —  «  De  vos  amer,  sui  jou  tos  tans  en  haite  ;  . 
«  Juners,  pensers  et  veliers  me  dehaite. 
«  Si  vostre  amors  m'a  a  la  mort  atraite  ; 
184  «  Ne  puis  savoir  comment  pais  en  soit  faite. 

XLVII  «  Molt  faic  que  foie  qui  mon  penser  vos  di  ; 
«  Bien  le  doi  faire,  qui  vous  tienc  a  ami. 
«  Ja  se  je  puis  au  penser  c'or  ai  chi, 
188  «  Autrui  que  vos  n'avérai  a  mari  »  — 

XLVII  Adont  fina  la  biele  son  complaint  : 

«  Biele,  fis  jou,  votre  amors  mi  destraint  ; 
«  Chius  qui  a  mal,  ne  puet  niens  s'il  se  plaint, 
192  «  Dont  set  on  bien  qui  de  rien  ne  se  faint. 


182  Jubinal  :  juvers. 


204  CHARLES   OULMONT 

XLIX  A  VOUS  me  plaing,  biele,  de  ma  dolor. 
«  Pas  ne  me  fait  bien,  pert  a  ma  color. 
«  A  vos  pens  jou,  et  le  nuit  et  le  jour. 
196  «  Sovent  en  ai  grant  joie  et  grant  tristor. 

L  «  Et  dolans  sui,  et  plains  de  grant  aïr, 
((  Qant  a  vos  pense,  je  ne  vos  puisveïr, 
«  Et  qant  vos  puis  acoler  et  sentir, 
200  «  Dont  sui  jou  liés,  ne  vos  en  quer  mentir.  » 

LI  Qant  vers  11  ot  definé  mon~corage, 
A  tant  es  vis  j  grant  serpent  volage. 
IIII  pies  ot  comme  bieste  sauvage 
204  Par  vregié  vint,  démenant  [molt]  grant  rage. 

LU  Vint  acourant  :  si  a  prise  m'amie, 
Encoste  moi,  et  si  l'en  a  ravie  ; 
«  Mes  dous  amis,  a  haute  vois  s'escrie  : 
208   c(  Secoures  moi,  que  n'i  perde  la  vie  !  » 

LUI  Qant  jou  oï  que  secours  requeroit, 
.  Et  que  par  moi  nule  aïe  n'avoit, 
Car  g'iere  a  pié  et  li  serpens  voloit, 
212  Mult  fui  dolans,  qant  ma  mors  demoroit. 

LIV  «  Ahi  serpent,  di  jou  !  bieste  tant  fiere  ! 

«  Por  coi  emportes  le  riens  que  j'ai  tant  ciere  ?  » 
De  duel  et  d'ire  esroidi  comme  pierre, 

216  Et  devine  vers  plus  que  n'est  fuelle  d'iere. 

LV  Ne  poc  moc  dire  ;  de  duel  caï  pasmés, 
Apriès  grant  pieche  qant  je  fui  relevés, 
Tains  fui,  et  pales,  torblés,  descoulorés  : 

22Q  «  Hé  tiere  !  ouvrés,  fis  jou  ;  si  m'engloutés  ! 

LVI  «  Las  !  moi  chaitis,  qui  n'ai  ichi  m'espee, 
((  Par  coi  ma  vie  puist  estre  fi  née  ! 
«  Ja  de  men  sanc  fust  tote  ensanglentee  ; 

224  «  Car  a  cest  cop  fust  ma  mort  terminée. 


I 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  205 

LVII   «  Ha  !  Dicus  d'amors  !  com  est  fols  qui  te  sert  ! 
«  Car  qant  ce  vient  en  la  fin,  si  te  pert, 
«  Se  jou  ma  vie  ne  rai  par  mon  désert, 
228  «  A  tous  jours  mais  le  tenrai  por  cuiveri  !  » 

LVIII  Geste  parole  ne  mist  pas  en  oubli 

Li  Dieus  d'amors,  cui  jou  ai  tant  servi  ; 
Car  ne  seuc  mot,  qant  jou  venir  le  vi, 
232  Sor  j  cheval  apresté  et  garni. 

LIX  Tous  ses  chevaus  estoit  couvers  de  flors  ; 
Molt  en  i  ot  de  diverses  coulors. 
De  son  mantiel  ert  li  traimme  d'amors, 
23e  Et  li  estains  estoit  de  mai  vers  jours. 

LX  La  penne  estoit  faite  dou  tans  noviel, 
Et  li  colers  d'un  haut  cri  d'un  oysiel  : 
Et  d'acoler  deseure  li  tasiel, 

240  De  dous  baisiers  la  fiche  et  li  noiel. 

LXI  «  Amis,  dist  il,  li  dieus  d'amors  te  saut  ! 
«  Di  moi,  c'as  tu  ?  quele  chose  te  faut  ? 
«  Et  por  coi  mainnes  si  grant  duel  en  cel  gaut  ? 
244  «  Li  deus  que  mainnes  nule  riens  ne  te  vaut. 

LXII  —  «  Je  vos  ai  dit  por  coi  j'ai  tant  dolors; 
«  Mais  or  me  dites  qui  avés  tant  de  flors, 
((  Quis  hom  vos  iestes  ?  —  Je  sui  li  dieus  d'amors  : 
248  «  A  vostre  amie  vanoie  por  secors. 

LXIII  —  «  Ja  est  a  tart.  Toi  k'en  caut  ?  N'ara  mal. 
«  Ensemble  ad  moi  venras  tôt  celé  val, 
«  (Derrière  moi,  monte  sor  mon  cheval  ;) 
252  «  En  camp  flori  au  castiel  principal  ». 

226  Jubinal  :  le  pert. 

239  Jubinal  :  da  coler. 

249  Jubinal  ponctue  :  Toi  k'encaut  n'ara  mal. 

254  Jubinal  :  torné 


206  CHARLES   OULMONT 

LXIV  Qant  ses  paroles  et  ses  dis  entendi. 
Le  cheval  torne,  derrière  li  sali. 
Ensanble  od  lui  m'en  vinc  au  camp  flori. 
256  Devant  le  porte,  au  perron  descendi. 

LXV  Devant  le  porte  descendi  au  perron. 
Et  il  descent  devant  sor  son  archon  : 
«  Amis,  dist  il,  entendes  ma  raison  : 
260  «  Veschi  me  cort,  me  sale  et  me  maison  ! 

LXVI  «  Laiens  irés,  por  déporter  vo  cors, 
«  Et  jou  irai  en  cel  vregié  la  fors. 
«  Se  votre  amie  ne  secoure,  cho  est  tors  ; 
264  «  Secors  ara,  car  poisans  sui  et  fors. 

LXVII  «  Je  ne  ai  k'ester  :  cis  jors  va  a  déclin. 

—  Che  fait  mon,  sire,  metès  vos  au  chemin.  » 
Le  cheval  hurte  des  espérons  d'or  fin  ; 
268  Et  je  remes  sor  le  pilier  marbrin. 

LXVIII  Ains  k'ens  entrasse,  regardai  le  palais. 

Ains  teus  ne  fu,  ne  n'iert,  je  cuic,  jamais  ; 
Et  s'un  petit  me  faisiiés  de  pais, 
272  Je  vos  diroie  comment  il  estoit  fais. 

LXIX  Premier  vos  voel  a  conter  de  l'entrée  ; 
Par  quel  manière  elle  fu  devisee  ; 
Et  des  fossés  ki  l'ont  avironnee, 
276  Et  puis  dou  mur  dont  ele  estoit  fermée. 

LXX  De  rotruenges  estoit  tôt  fais  li  pons. 

Toutes  les  plankes  de  dis  et  de  canchons. 
De  sons  de  harpe  les  estaces  del  fons, 
280  Et  les  soliges  de  dous  lais  de  bretons. 


273  Jubinal  :  a  conter. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  2O7 

LXXI  Li  fossés  ert  de  souspirs  en  plaignant  ; 
El  fons  desoiis  ot  un  aigc  courant  : 
Toute  est  de  larmes  que  pleurent  li  amant, 
284  Quant  se  recordent  doucement  en  baisant. 

LXXIl  Li  doi  estiel  de  le  porte  et  li  baus, 

Ne  cuidiés  mie  che  fust  caisnes  ne  fax  ; 
Ains  estoit  faite  des  dolors  et  des  max 
288  Que  li  amant  sueffrent,  et  des  travaus. 

LXXIII  Et  li  grans  huis,  li  flaiaus  et  li  siere 

De  proiere  ert,  de  doucor  de  sens  querre. 
Par  coi  on  puist  del  tout  Tamour  conquerra  ; 
292  Qui  chou  ne  fait,  ne  puet  amer  sans  guerre. 

LXXIV  De  celé  porte  ert  j  oysiaus  gardere. 

Qui  si  nasqui  qu'il  n  ot  père  ne  mère, 
Quant  il  est  vieus,  en  j  fu  se  repère, 
296  Par  soi  meïsme  se  renaist  et  rapere. 

LXXV  Fenis  a  non,  si  com  la  lettre  dist, 
Ja  ne  faura,  se  li  nous  ne  fenist. 
Quant  il  est  vieus,  en  j  fu  se  bruist. 
300  Par  soi  meïsmes,  se  renaist  et  nourist  ; 

LXXVI  Et  chis  oysiaus  ki  portiers  en  estoit. 
Chou  seneiie  amour  en  bone  foit, 
Qui  son  corage  a  nului  ne  diroit, 
304  Par  soi  meïsme  se  racorde  et  fait  droit. 

LXXVII  Vinc  a  la  porte.  Je  vauc  laiens  entrer  ; 

Elle  estoit  close.  Boutai  pour  deffremer  ; 
Elle  estoist  ferme  ;  ni  voc  longhes  ester 
308  Hocai  Taniel,  ki  fu  fais  de  penser. 


285  Lî'baus'-=:\z  poutre. 

289  li  siere  =  la  serrure.  289  Jubinal  :  lisière. 

291  Jubinal  :  d'el. 


208  CHARLES   OULMONT 

LXXVIII  Quant  li  portiers  oï  hocier  Taniel, 

Très  bien  connut  que  c'estoit  sons  d'apiel. 
Vint  a  le  porte  et  dist  que  moi  fust  biel  : 
312  «  Volés  entrer,,  amis,  en  cest  castiel  ? 

LXXIX  —  «  Entrer  i  voel,  se  vos  le  commendés.  » 
—  «  Bien  le  commanch,  se  vos  adevinés, 
Ki  chou  puet  estre  ki  sans  mère  fu  nés. 
3 16  Se  vos  le  dites,  bien  sai  que  vos  amés.  » 

LXXX  —  ((  N'i  ruis  entrer,  se  jou  de  riens  i  fal. 
Que  ne  le  die  a  petit  de  travail. 
Et  se  nel  di,  dites  que  petit  vail  : 
320  De  toi  meïsme  en  fait  la  devinai. 

LXXXI  Bien  te  connois,  car  Fenis  as  a  non  ; 
Père  ne  mère  n'eus  ains,  se  toi,  non. 
De  ta  naissanche  ne  ferai  lonc  sermon. 
324  Oevre  le  porte,  n'i  quier  nule  ocoison.  » 

LXXXII  —  «  Certes,  dist  il,  ocoison  n'i  querrai. 
Vos  avés  di  chou  que  vos  demandai. 
Sages  hom  estes.  Dès  or  vos  servirai. 
328  Entrés  chaiens  ;  u  palais  vos  lairai.  » 

LXXXIIIOuvri  le  porte,  et  j'entrai  la  dedans. 

Vinc  au  palais  ki  fu  fais  par  grans  sens. 
Se  le  sienche  avoie  de  totes  gens, 
332  Ne  sai  a  dire  com  il  par  estoit  gens. 

LXXXIV  Mais  selon  chou  que  il  m'estoit  avis. 
Vos  voel  conter  com  ert  fais  et  furnis, 
Et  de  ques  coses  il  estoit  establis. 
336  Li  XII  mois  i  furent  tout  assis. 

317  Jubinal  :  âiniis. 

320  Ms.  et  Jubinal  :  même. 

331  Le  vers  est  faux.  Nous  ne  voyous  comment  le  corriger. 

337  Jubinal  :  Senviers. 


l 


I 


LE   JUGENfENT    D  AiMOURS  '20^ 

LXXXV  Jenviers,  fc vriés,  mars  et  avril  et  mais  ; 
Et  tout  li  autre  ke  nomcroie  liui  mais. 
Cil  sostcnoient  par  force  le  palais  ; 
340  Sor  tcus  pikrs  estoit  assis  ^t  fais. 

LXXXVI  A  destre  part  erent  li  mois  d'esté. 
De  plusors  flors  vesti  et  conreé  ; 
Ki  les  veïst,  se  n'eûst  ja  amc, 
344  Ja  ne  fausist  qu'il  n'amast  a  son  gré. 

LXXXVII  Et  a  seniestre  avoient  lor  devise, 

Li  moys  d'ivier,  et  froidure  et  bisse. 
N'est  nuie  cose,  tant  soit  de  caut  csprise, 
348  Froide  ne  soit,  se  vers  iaus  est  assise. 

LXXXVI II  De  ce  palais  dont  vos  m'oés  conter, 
Li  XII  mois  en  estoient  pyler. 
Les  pavés  furent  de  douchement  amer, 
^52  Et  de  servir  li  banc  et  li  donner. 

LXXXIX  Li  lateûre  et  tout  li  kiviron, 
D'umilité  et  de  douce  raison. 
Li  couvreture  d'amors  faite  a  larron 
}^6  Que  nus  ne  set  se  chius  u  celé  non. 

XC  De  c'estait  faite  dire  ne  vos  parole. 

Chou  que  j€di  ne  cuic  que  nus  m'en  croie. 
Si  puet  bien  estre  k'en  songe  le  veoie. 

360  Vmc  en  k  sale,  ^l  mnik  avoit  de  joie. 

XCI  Laiens  trovai  tante  gentil  maisnie 

De  damoysiaus  ;  cascuns  avoit  s'amie  ; 
Cascnns  jnoit  illuec  de  legei'ie  ; 
364  D'esquiès/de  table  estoit  li  hahatie. 

357  Jubinal  :  ces  toi  t. 
364  Jubinal  ;  Des  quics. 

14 


210  CHARLES   OULMONT 

XCII  Chascuns  dansiaus  a  sa  mie  juoit, 

D'esqiiies,  de  tables.  Ki  son  par  sormontoit, 
Autre  loier  n'autre  argent  n'en  avoit, 
368  Fors  seulement  j  baisier  emprendoit. 

XCIII  Qant  vinc  laiens,  et  je  fui  recheùs, 
Molt  fui  amés  de  tous  et  chier  tenus, 
N'i  ot  celui  ne  me  donast  salus  ; 
372  Trestous  disent  :  «  A  bien  soies  venus  !  « 

CXIV  Por  moi  amor  laissierent  le  juer, 

Ensamble  od  moi  vinrent  por  déporter  ; 
De  coste  moi  le  plus  prochain  pyler, 
376  Nous  asesimes  por  déduit  démener. 

XCV  Je  leur  contai  trestout  mon  errement  ; 
Comment  m'amie  perdi  par  le  serpent, 
,       Et  le  secours  ke  me  fist  ensement 
280  Li  dieus  d'amors  a  cui  grant  joie  apent. 

XCVI  Li  respondirent  :  «  Ja  mar  en  duterés. 
((  Sachiés  de  fi,  a  par  main  le  rares. 
«  Ne  soies  tristes  :  coi  qui  soit  nous  cantés. 
384  «  Chou  est  nos  fiés  :  tel  rente  nous  devés. 

CXVII  —  «  Signor,  fis  jou,  chi  a  mult  biele  rente; 
«  Il  est  molt  fels  ciels  qui  trop  se  démente. 
«  Je  canterai  ;  canters  ne  m  atelente, 
388  «  Car  por  m'amie  m'est  il  auques  a  ente. 

XCVIII  —  Il  a  bien  dit,  fisent  tout  li  baron  !  » 
Dames,  pucieles,  tout  cil  de  le  maison. 
Se  teurent  tuit  por  oïr  me  canchon  ; 
392  Et  je  lor  dis,  oies  de  quel  raison  : 


3H1  Jubinal  :  Jamar. 

388  Jubinal  :  aente\  a  ente  signifie  :  à  peine^  à  tristesse. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  211 

XCIX  —  «  El  mois  de  mai,  qant  la  rose  est  floric, 
«  Chantent  oysiel  ;  Fore  est  douce  et  série, 
«  N'i  a  dansiel  ki  tant  ait  bone  vie, 
396  «  Ne  li  soit  biel  s'il  a  loial  amie! 

C  (c  Por  moi  le  di  ;  jou  aine  une  puciele, 
«  Ains  de  mes  icus  certes  ne  vi  plus  biele. 
((  Pas  ne  l'obli,  ains  m'est  tos  jors  noviele, 
400  «  Et  m'a  saisi  le  cuer  sor  la  mamiele. 

CI  «  Et  sachiés  bien  que  por  ses  grans  doucors, 

«  Sor  toutes  riens  je  l'amerai  tos  jors  ; 

«  Certes  engiens  m'a  pris  de  grant  dolors, 
404  «  Se  por  le  sien  ne  me  tient  a  amors. 

Cil  «  Mais  or  li  pris  la  biele  créature, 
«  Par  son  otroi  qu'ele  de  moi  ait  cure, 
«  Si  com  je  croi,  s'ele  est  auques  si  dure, 

408  «  Encontre  moi,  cho  est  grans  meffaiture. 

cm  «  La  rotruenge  ch'ai  faite  s'en  ira, 
«  Et  sans  losenge  a  ma  mie  dira, 
«  Qu'ele  me  tiengne  qant  en  sa  prison  m'a, 
j.12  «  A  li  me  tieng,  ne  sai  se  m'amera.  » 

CIV  A  hicest  mot  fu  ma  canchons  finee  ; 

Molt  fu  de  tous  et  prisie  et  loee. 

N'i  ot  celi,  tant  amast  a  celée, 
416  Ne  li  fesist  souvent  muer  pensée. 

CV  Qant  j'oc  cho  dit,  illuec  ne  voc  plus  estre; 
Une  pucele  me  prist  par  la  main  diestre  : 
«  Sire,  dist  ele,  venés  veoir  nostre  estre  !  » 

420  En  une  cambre  entrâmes  a  seniestre. 

CVI  Icele  cambre  estoit  li  dius  d'amors  ; 
La  ert  ses  lis  ;  la  estoit  ses  rescors. 


409  Jubiual  :  chai. 


212  CHARLES   OULMONT 

La  vie  ij  keuvres,  ki  pendoient  a  flors., 
424  Et  par  deseure  pendoit  li  ars  d'amors. 

CVII  En  l'un  des  keuvres  qui  pendoient  plus  aval> 
Avoit  saietes.  Li  fier  sont  de  métal  ; 
De  plonc  estoient  ;  quand  est  navrés  par  mal,. 
428  Ja  n'amera  en  cest  siècle  mortal. 

CVIII  En  l'autre  keuvre  qui  pendoit  par  engin, 
Avoit  saietes  :  li  fier  en  son  d'or  fin. 
De  plonc  estoient,  au  soir  u  au  matin.. 
432  Chius  fait  aniors  a  sa  manière  aclin. 

CIX  Li  dieus  d'amors  qant  se  va  déporter. 
De  ces  saietes  cui  il  en  velt  navrer, 
Contre  ses  dars  ne  se  puet  nus  tenser ,; 
436  L'un  fait  haïr  et  l'autre  fait  amer. 

ex  Hors  de  la  cambre  issimes  main  a  main  ; 

Dehors  la  sale  venimes  au  serain. 

Illuec  trovames,  et  ne  gaires  lointain,, 
440  I  pré  herbu,  estendu  en  j  plain. 

CXI  Emmi  cel  pré  ot  j  arbre  mult  biel. 

De  maintes  guisses  i  cantoient  oysiel  ; 

Au  pié  de  l'arbre,  par  dessous  j  tuiel, 
444  Ot  une  tombe  d'un  gentil  damoisiel. 

CXII  Oysiaus  i  ot.  Por  l'ame  del  signor. 
Qui  la  gisoit,  cantent  de  vrai  amors. 
Qant  il  ont  fain,  cascuns  baise  une  flor 
448  Ja  puis  n'aront  ne  fain  ne  soif,  le  jor. 

CXIII  «  Gentis  pucele,  fis  jou,  etc'or  médis,, 
«  Icis  dansiaus  ki  chi  est  enfouis. 


427  Jubinal  :  qui  s'est. 

432  Jubinal  :  a  clin. 

449  Ms.  et  Jubinal  :  Sentts. 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  21  3 

«  Ques  hom  fu  il,  a  cel  tens  qu'il  fu  vis  ? 
452  —  Sire,  dist  ele,  che  fu  ja  mes  amis. 

CXIV  «  Gentius  hom  fu,  et  si  fu  fis  au  roi  ; 

«  Por  ma  biauté  m'ama,  si  com  jou  croi. 
—  Comment  fu  mors  ?  —  Il  fut  ocis  por  moi. 
456  —  Por  vos  ?...  Comment  ?  qui  che  fist  et  por  coi  ?  » 

CXV  Elle  me  conte  simplement  en  plorant. 
De  son  ami  qu'ele  ama  bonement  ; 
«  —  Sire,  dist  elle,  jou  l'amai  voirement. 
460  «  Souventes  fois  me  dissent  mi  parent  : 

CXVI  «  Folle  meschine  !  Lai  ester  ton  amer  : 
«  Ne  te  prendrai  a  moillier  ne  a  per. 
«  En  cest  pais  vint  por  âmes  porter  ; 
464  «  Qant  li  plaira,  si  s'en  voira  râler. 

ex VII  «  Tant  Tamai  mieus  que  plus  en  fui  cosee. 
«  Il  me  manda  coiement  a  celée, 
«  S'ensamble  od  lui  aloie  en  sa  contrée, 
468  «  De  moi  feroit  roïne  coronee. 

CXVIII  «  Et  jou  11  dis,  quant  jou  a  li  parlai  :  — 
«  Sire,  fis  jou,  por  t'amour  le  ferai. 
((  Metons  j  jor,  que  je  vos  nommerai  ; 
472  «  Nous  moverons  le  premier  jor  de  mai. 

CXIX  «  Et  cis  Ions  termes  nous  torna  a  anui  : 
«  Movons,  dist  il,  le  matin  ambedui  ! 
«  La  matinée  me  mené  ensamble  od  lui 
476  «  En  no  campaingne,  n'eûns  cure  d'autrui. 

CXX  «  Tout  j  vregié  ailiens  lés  j  val, 

«  Si  encontrames  j  orgillous  vassal  : 


453  Ms.  et  Jubinal  :  Sentais. 
476  Nous  n'eûmes. 


214  CHARLES   OULMONT 

«  —  Amis,  dist  il,  donés  cha  cel  cheval. 
480  ((  Celé  pucele  n'en  pues  mener  sans  mal. 

CXXI  «  Moi  laisseras  et  li  et  le  destrier, 

«  Et  se  por  armes  ne  le  vels  desrainier, 
«  A  men  espee  te  quier  le  cief  trenchier. 
484  —  Sire,  fist  il,  trop  poés  manechier. 

CXXII  «  Vilonie  est  d'omnie  qui  tant  manache  ; 
«  Ja  por  vos  seul  ne  viderai  la  place. 
«  S'il  est  qui  fuit,  il  treuve  qui  le  cache.  » 
488   «  L'espiel  alonge,  le  fort  escu  embrache. 

CXXIII  «  Qiint  la  bataille  vie  por  moi  commenchier,, 
«  Le  mien  ami  armai  dou  seul  baisier. 
«  Puis  m'alai  sir  lès  l'ombre  d'un  lorier. 
492  «  Le  mien  cheval  laissai  tout  estraier. 

CXXIV  «  Le  diu  d'amors  priai  m  oit  douchement  ; 
<(  —  Sire,  dis  jou,  por  ten  commendement, 
«  S'onques  fis  kose  ki  te  fust  a  talent, 
496  «  Le  mien  ami  gardes  hui  de  torment  !  — 

CXXV  «  Ha  icest  mot  se  sont  entreferu. 

«  Plainnes  les  lanches  se  sont  entrebatu. 
«  Sus  resalirent,  com  home  de  vertu. 
500  N'i  ot  celi  ki  nul  mal  ait  eu. 

CXXVI  ((  Des  brans  d'achier  commenche  a  ferir  ; 
«  Desarmé  furent  ains  por  bien  escremir. 
«  Ne  poet  l'un  l'autre  de  noient  escarnir, 
504  «  Que  ambesdeus  nés  esteùst  morir. 

CXXVII  «  Qant  mon  ami  vie  gésir  ou  sablon, 
«  Navré  et  mort  por  itele  ocoison, 
((  Plus  de  c.  fois  trestout  en  j  rendon, 
508  «  Li  ai  baisié  li  flùche  et  le  menton. 

402  eslraîer  =z  errant,  abandonné. 


LE   JUGEMENT    D  AMOURS  21  5 

CXW'IFI  ((  Haï  !  fis  jou,  me  joie  et  mes  depors  I 
«  Par  quel  folie,  dous  amis,  estes  mors  ? 
«  Se  jou  por  vos  ne  m'ocis,  chou  est  tors!  — 
512   «  Plus  de  c.  fois  me  pasmai  sor  le  cors. 

CXXIX  «  Apres  grant  pieche,  quant  vinc  de  pasmison, 
«  Si  vie  venir  j  nobile  baron  ; 
«  Le  diu  d  amors  devant  sen  compaignon  ; 
516  ((  A  chevauchant  vinrent  tout  le  sablon. 

CXXX  «  Li  dieus  d'amors  paria  premièrement  : 

—  Biele,  fist-il,  qui  plourés  si  griement, 
«  Se  vos  amis  est  mort  par  hardement, 

720  «  En  ma  compaigne,  em  prendrés  j  de  cent  » 

CXXXI  —  «  Sire,  fis  jou,  jamais  n'arai  ami, 

«  Mais  ces  ij  cors  faites  porter  de  chi.  » 

—  «  Molt  volentiers,  et  vous,  montés  aussi, 
524  «  Q'ensamble  od  moi  venrés  en  camp  flori.  » 

CXXXII  «  Ha  icest  mot,  montai  sor  mon  destr  er, 
«  Et  les  ij  cors  prisent  li  chevalier  ; 
«  En  camp  flori  venins  au  hebregier, 
528   «  La  nuit  villames  as  ij  cors  por  waitier. 

CXXXIII  «  Le  matinée  les  a  fait  entierer, 

«  Molt  richement  por  lire  et  por  canter  ; 
«  La  gist  li  uns  bien  a  mon  ester, 
532  «  Et  chi  li  autres  que  je  tant  poc  amer. 

CXXXIV  «  Et  encore  prient  cil  oysiel  en  lor  loi, 

«  Que  Diex  en  ait  merci  par  son  saintisme  otroï  ; 

«  Or,  vos  ai  dit,  dous  amis,  par  me  foi, 

536  «  Comment  fu  mors,  ki  cho  fist,  et  por  coi  ! 

CXXXV  «  Or  en  alommes,  lassus  esbanoiant, 
«  En  celé  sale  u  il  a  joie  grant. 

520  Jubinal  :  emprendrês. 

527  Jubinal  :  venins.  Venins,  forme  picarde  pour  :  venîmes. 


2- Dé.  CHARLES   OULMOXT 

«  Qant  je  vienc  chi  ja  n'arai  joie  tant, 
54©  «  Por  mon  ami  n'aie  le  cuer  dolant.  » 

CXXXVI  Qant  la  pucele  mot  tout ensi conté, 

Nous  repairaimes  main  a  main  par  le  pré  ; 
Devant  la  sale  venimes  au  degré  ; 
544  Ains  k'en  la  sale  fusiens  laiens  entré, 

CXXXVir  Tout  le  vregié  gardai  lés  une  val  ; 
Si  vie  venir  j  nobile  vassal, 
Le  Diu  d'amors.  Devant,  sor  son  cheval, 
548  Tenoit  m'amie  ;  si  n'a  voit  point  de  mal. 

CXXXVIII  Molt  fut  joians  qant  je  venir  le  vi, 
Car  ne  cuidai  nul  jor  vivre  sans  li. 
Courue  encontre,  et  si  le  descendi  : 
552  «  Sire,  dis  jou,  la  tiue  grant  merchi^ 

CXXXIX  «  Qant  m'amie  as  garandie  de  mort, 
«  Et  rendu  m'as  me  joie  et  me  déport. 

—  Amis,  dist  il,  jou  eusse  grant  tort 

5  $6  «  Se  ne  f  aidasse,  qant  tu  crois  en  mon  sort. 

CXL  «  Tu  m'as  servi,  et  fais  les  miens  commans, 
«  Anchois,  assés  que  t'eusses  VII  ans. 

—  Bien  le  doi  faire,  car  vos  estes  poissans  ; 
5  60  «  De  vos  servir  ne  serai  recreans.  » 

CXLI  Qant  del  cheval  ot  mise  jus  m'amie. 
Et  je  senti  que  de  mort  fut  garie, 
Onques  encore  a  nul  jor  de  ma  vie, 
564  N'oc  si  grant  joie  com  j'oc  aeele  fie. 

CXLir  Por  le  grant  joie  que  Jou  oc,  m'esperi. 
Si  m'esviliai  qant  j'ou  assés  dormi. 
Molt  fui  dblans,  que  songes  me  menti  ; 
5  68  Coi  qiie  ce  soit,  x  bien,  soit  averti. 

Chi  define  uns  songes  do  diu  d'amors. 

552  Jubinal  :  tive.  Tiue  est  une  forme  picarde  pour  tûie. 


LE  JUGEMENT   D  AMOURS  217 


DE    VENUS,    LA    DEESSE    D  AMOUR  ' 

Un  «  serjant  )>,  clans  son  lit  où  il  ne  dort  pas,  pense  à 
l'amour.  C'est  au  mois  de  mai  ;  les  oiseaux  chantent,  les  cœurs 
amoureux  sont  en  fête.  Par  un  matin,  le  «  serjant  «  se  lève  et 
se  rend  en  un  beau  pré,  sous  «  un  pint  flori.  »  Il  y  a  dans  ce 
pré,  des  herbes,  des  fleurs,  des  «  oiseillons  »  qui  «■  chantent 
d'amours  » 

Sous  chiel  n'a  liome,  s'il  les  oïst  canter. 

Tant  fiist  vilains,  ne  Testeust  amer.  Str.  9. 

Quand  il  entend  chanter  les  oiseaux,  Tamant  se  croit  en 
paradis.  Le  rossignol  vante  le  plaisir  d'aimer  ;  puis,  il  réunit 
tous  les  oiseaux,  pour  leur  dire  combien  souffre  en  son  cœur 
«  li  vrais  amans.  » 

Il  nVest  avis  c'àmors  est  empires. 

N'est  mie  tels  con  doit  estre  d'assés  str.  14. 

L'épervier  dit  :  ce  sont  les  vilaines  gens  qui  médisent 
d'amours.  Le  vilain  : 

Ne  se  deûst  entremette  d'amer, 

Se  clers  nen  est,  qui  bien  le  seûst  fer 

Et  a  s'amie  conseillier  et  amer^ 

Ou  chevalier  qui  por  lui  vait  joster.  Str.  18. 

Le  mauvis  proteste  contre  la, théorie  de.  L'épervier,  et  le  geai 
déclare  : 

. . .  bien  pot  estre  vertes. 
Se  nus  hom  aime  et  il  est  bien  amés, 
Preus  est  et  sages  come  clers  escolés. 
Et  chevaliers  d'amors  bien  adobés,  str.  2 1 . 

I.  Analyse  détaillée  du  poème,  avec  citation  de  tous  les  passages  impor- 
tants pour  la  comparaison  avec  les  autres  textes. 


2l8  CHARLES   OULMONT 

Le  rossignol  prononce  en  dernier  ressort  : 

Sous  ciel  n'a  homme,  s'il  se  paine  d'amer, 

Cortois  ne  soit,  ains  qu'il  s'en  puist  sevrer. 

Por  ce  vos  lo,  laissiés  cest  plait  ester,  str.  24 

et  il  renvoie  les  oiseaux  à  leurs  nids. 

Resté  seul,  le  rossignol  définit  ainsi  l'idéal  du  parfait  amant  : 

Hom  qui  bien  aime  doit  avoir  cuer  joli 

Et  sovent  tristre  et  irié  et  mari. 

Si  doit  trambler  maintes  fois  sans  froidor. 

Et  doit  suer  maintes  fois  sans  chalor. 

Et  sospirer  et  cangier  sa  color. 

Et  de  pensées  languir  et  nuit  et  jor  str.  27-28 

Uamant,  étendu  sous  l'arbre,  s'écrie  : 

Rousegnols  sire,  je  sui  cil  qui  languist, 

Li  feus  d'amor  mon  cuer  arst  et  bruit.  str.  29 

Ce  cri  effraye  l'oiseau  qui  s'envole. 

L'amant  pense  douloureusement  à  Florie,  son  amante  : 

Florie,  doce  amie,  trop  me  faites  dolent  ! 

J'ai  en  vos  mon  cuer  joint,  soudé  de  vrai  chiment.  str.  38 

Ainsi  con  vos  oés,  li  amans  regretoit 

Sa  paine,  sa  dolor,  les  travals  qu'il  soffroit. 

Desous  lo  pint  en  l'ombre,  ou  il  tos  seus  estoit. 

L'ont  amors  abatu,  que  d'angoisse  pasmoit.  str.  53 

Quand  il  revient  de  pâmoison,  il  continue  sa  plainte  et  supplie 
la  terre  de  l'engloutir  en  s'ouvrant:  L'amant,  pour  mieux 
symboliser  sa  tristesse,  change  son  nom  d'  «  Amant  »  en  celui 
de  «  Morant  »  «  qui  por  s'amor,  morai  »  et  il  appelle  Tris- 
tousse,  Florie,  sa  maîtresse.  Parfois  l'amant  trouve,  pour  expri- 
mer sa  tendresse,  un  vers  expressif  : 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  21^ 

J  ai  mon  cucr  et  mon  sens  tôt  semé  en  son  aire.    str.  6i 

11  compare  sa  douleur  à  celle  d'une  femme  qui  enfante,  et 
la  trouve  pire,  car  la  femme  connaît,  après  avoir  souffert,  la 
délivrance  et  la  joie. 

Ces  plaintes,  au  reste,  n'apaisent  point  son  mal  : 

Il  sospire,  il  tressaut,  si  mue  sacolor; 

Les  oreilles  li  cornent  d'angoisse  et  de  dolor. 

Il  tresbuce  et  se  pasme,  tant  l'ont  pointié  amor.     str.  76 

Il  meurt  pour  sa  dame,  et  portant  il  ne  cesse  pas  de  l'aimer. 
Il  va  quitter  son  pays,  pour  aller  mourir  bien  loin...  : 

Tristose,  doce  amie,  dolant  ai  le  corage. 

Maintes  fois  m'avés  fait  larmoier  le  visage. 

Le  païs  widerai  par  une  nuit  ombrage.  str.  91 

Sur  ce  thème  l'amant  insiste  sans  se  lasser.  Il  dit  cinq  ou  six 
fois  au  moins  que  son  cœur  est  soudé  par  du  ciment  à  celui  de 
son  amie.  Sa  complainte  est  trop  longue  et  monotone,  pour  être 
tout  à  fait  sincère  ;  il  y  a  de  la  préciosité  et  de  la  mièvrerie  : 

Jo  ai  mon  cuer  perdus,  Tristouse  l'a  robe. 

Morant,  vos  en  morés,  se  de  vos  n'a  pité  str.  106 

L'amant  reste  là,  étendu  sur  l'herbe,  inconsolable  : 

Il  s'estend,  il  baaille,  il  gemist,  il  sospire. 

Il  se  torne  et  devaltre,  de  dol  se  quide  ochire.        str.  116 

Sur  ces  entrefaites  arrive  la  déesse  d'amour,  accompagnée 
de  quatre  demcfiselles,  bien  montées.  Alors  le  rossignol 
et  trois  mille  oiseaux  se  rassemblent.  Les  pucelles  chantent  : 

El  mois  de  mai  que  la  rose  est  florie, 
Gantent  l'oisel,  l'eure  est  bêle  et  série. 

Le  rossignol  écoute  la  chanson  et  l'approuve.  Il  chante  à 
son  tour,  puis  le  «  roitel  »,  le  «  chardonerel  »,    le  pinson,  la 


220  CHARLES   OULMONT 

calandre.  La  déesse  et  les  demoiselles  descendent  de  leurs 
mules,  et  asseoient  dessous  le  pin,  près  de  l'amant  ;  elles  le 
plaignent  et  l'interrogent.  L'amant  demande  à  Vénus  qui 
elle  est  :  «  J  ai  a  non,  dit-elle,  «  Vénus,  la  déesse  d'amor  », 
c'est  moi  qui  fais  aimer  les  amants.  —  «  Guérissez-moi  donc  », 
dit  le  jeune  homme.  Il:  fait  à  la,  déesse  l'éloge  de  son  amie,^  et 
demande  une  fois  encore  de  dessouder  le  ciment  qui  les  unit. 
Il  fait  un  portrait  —  banal  —  de  celle  qu'il  aime  : 

Si  a  cler  le  vi aire  et  bien  encolorés, 

Sorciels  brunis,  traitis,  moût  soutilment  dorés. 

Les  ex  vairs  et  rians,  lonc  et  traitis- le  nés.  str.  156 

Il  n'y  a  si  saint    apôtre  qui  n'en  serait  épris.  Parfois  des 
réflexions  subtiles  ou  poétiques  : 

Maintes  fois  ai  oï  conter  en  reprovant, 

Que  mains  hom  kelt  la  verge  dont  on  le  bat  avant. 

Mais  lors  Fâi- je  trovee  plus  d'aiglentier  poignant  ; 

Li  espinot  i  perent  parmi  le  cuer  sanglant.  str.  165 

La^  déesse  regrette  que  le  clerc  ne  soit  pas  aimé  et  blâme* 
son  amie.  Rien  n'est  plus  à  réprouver  que  «  fel  cuer  en  bel 
cors  et  plain  de  vilonie  »  str.  182. 

Les  gentils  cœurs,  qui  ainrent  par  amour,  sont  ceux  qui 
savent  le  mieux  souffrir  pour  leur  dame.  Or  la  maîtresse  de 
l'amant,  de  l'aveu  de  Vénus,  est  parfaite.  Aussi  la  déesse 
va-t-elle  plaider  la  cause  de  l'amoureux  à  la  cour  du  ieu 
d'Amour. 

Le  poète  décrit  le  «  mul  »  de  la  déesse  : 

Liîmul  a  la  déesse  estoit  blansa  merveille. 

Aine  ne  fu  tel  veûs,  aine  ne.  fu  sa  pareille. 

Com  noif  ot  blanc  la  teste,  c'est  de  li  vir  merveille  str.  210 

Le  harnachement  n'est  pas  moins  beau  : 

Ei  poitrals  fu  d'or  a  clocetes  par  grant  engien  bastie, 
En-  cascun  cante  un  oiselet  a  doce  vois  série. 


LE   JUGEMENT   D  AMOURS  221 

Nus  ne  sot  dire  loi*  fachon,  car  om  ne  les  vit  mie 

De  lor  bel  son  est  a  oïr  trop  doce  mélodie.  str.  216 

Li  oisel  descendirent,  qui  sor  le  pin  estoient, 

Vindrent  a  la  déesse,  a  monter  li  aidoient.  str.  218 

Le  cortège  se  dirige  vers  le  palais  : 

Ils  ont  tant  cevalcié  que  il  voient  la  tor, 

Le  m.ur  et  le  palais  et  le  fossé  entor.  str.  221 

Tout  le  monde  descend  de  cheval.  La  déesse  envoie  l'amant 
auprès  du  portier  : 

A  celé  porte  hardiement  aies 

Al  portier  dites  queientrer  i  volés.  str.  225 

Le  portier  exige  «  le  seel  »  d'amour  : 

Ami,  n*i  enterrés 
Se  le  seel  d'amors  ne  me  mostrés  str.  228 

La  déesse  est  saluée  par  les  princes  et  les  barons  de  la  cour 
du  dieu.  Ils  la  conduisent  à  leur  roi  : 

Lors  le  mainent  li  prince,  docement  l'adestrerent, 
Tôt  amont  le  palais  ou  il  le  roi  troverent, 
Sor  un  lit  tôt  de  flors,  de  mainte  color  erent. 
Devant  lui  sont  venu,  et  si  le  saluèrent. 

str.  241 

Le  dieu  accueille  bien  la  déesse.  La  salle  est  décrite,  à  peu 
près  comme  dans  le  Fabel,  11  est  dit  de  nouveau  que  personne 
n'y  entrera  «  se  le  seel  d'amors  n'i  porte  » 

Une  dame,  déléguée  par  la  déesse,  mène  l'amant  dans  la 
chambre  du  dieu  d'amour.  En  quittant  la  chambre,  ils  trouvent 
un  pré: 

En  mi  cel  pré  ot  un  arbre  moût  bel 

De  mainte  guise  i  cantoient  oisel.  str.  252 

Ces  oiseaux  chantent  pour  l'âme  d'un  damoiseau,  enterré 


222  CHARLES   OULMONT 

près  de  là,  et,  «  quand  ils  ont  faim,  cascuns  baise  une  flor  » 
str.  253. 

La  «  pucelle  »  qui  accompagne  l'amant,  lui  apprend  que 
ce  damoiseau  est  mort  pour  elle  (même  récit  que  dans  le 
Fabeï). 

Puis  en  présence  des  princes  et  des  barons,  la  déesse  pré- 
sente l'amant  : 

Li  deu  d'amor  se  lieve,  la  dame  en  ses  bras  prist, 

Docement  par  amor  dejoste  lui  l'asist, 

A  génois  devant  els  li  vrais  amans  se  mist.  str.  292 

Alors,  sur  l'ordre  du  dieu,  le  rossignol  fait  une  charte  où  il 
«st  dit  :  «  que  la  dansele  aime  son  ami  loialement  «    str.  306. 
Si  elle  refuse,  qu'elle  redoute  la  vengeance  du  dieu  : 

Li  deu  d'amor  et  JhesuCrist  feront  partot  de  lui  parler, 
El  siècle  si  feront  grant  blasme  et  eus  en  enfer  osteler, 
Ja  n'iert  de  deu  ne  d'ome  amee,  se  son  amant  ne  vuelt 

[amer.  str.  307 

Le  lendemain  au  matin  l'amant  va  trouver  son  amie  et  lui 
présente  la  charte.  L'amie  répond  : 

Certes,  dist  ele,  dous  amis,  ci  vos  otroi  m'amor, 
Volentiers  querrai  medichine  por  oster  vo  dolor. 
Entre  ses  bras  l'acole  estroit  par  grant  dolchor, 
Et  dist  :  ((  Tos  jors  vos  amerai  loialment  par  amor.  » 

str.  314 

Ainsi  est  récompensée  la  persévérance  de  l'amant. 


GLOSSAIRE 

DES  DÉBATS  FRANÇAIS  DU  CLERC  ET  DU  CHEVALIER 


luie  s.  f.  acée,  bécasse  (Flor.  Chelt.,  v.  80). 

adestrer  v.  act.  accompagner,  escorter  (B  217). 

agace  s.  f.  pie  (D  201). 

alectoir  s.  m.  gomme  transparente  qui  se  trouve  dans  le  jabot 

du  coq  {Flor.  Chelt.,  46). 
aleé  s.  m.  a.  fr.  aleoir  :  allée,  passage,  chemin  ÇMelior,  149). 
akmander  s.  m.  forme  ancienne  de  amandier  (JTlor .  Chelt.,  65). 
ane  s.  m.  canard  {Flor.  Chelt.,  v.  78). 
ankelie  s.  f.  ancolie  (D  362).  Le  premier  exemple  de  ce  mot, 

d'après  le  Dictionnaire  Général,  est  de  1365. 
entraveûresA.  travée  {Hueliue,Y.  302). 
ho:(on   s.   m.  grosse   flèche,  gros  trait   d'arbalète.  Le   dernier 

exemple  de  ce  mot,  d'après  Godefroy,  est  du  Roman  de  la 

Rose  {Hueline,  321). 
calandres,  f.  grande  alouette  (JFlor.  Chelt.,  65). 
cembels.  m.  tournoi,  joute,  combat  ÇHueline,  63). 
chansils.  m.  chemise  de  toile  blanche  et  fine  (^Hueline,  252). 
chevece  s.  m.  partie  du  harnachement  du  cheval  {Hueline,  224). 
cheverie  s.  f.  est  de  la  famille  de  la  chevrette,  qui  est  une  sorte  de 

musette  (Note  de  M.  P.  Meyer  qui  renvoie   à  l'art,  de 

Godefroy,  chevrie  {Flor.  Chelt.,  29). 
chimhe  s.  f.  cymbale  :  «  C'est  l'ancien  anglais  chimbe  et  actuel- 
lement ^/;/W»  (P.  M.)  {Flor.  Chelt.,  29). 
citole  s.  f.  instrument  de  musique  à  cordes,  espèce  de  sourdine 

longue  et  étroite  (F/(?r.  Chelt.,  lé). 


224  CHARLES   OULMONT 

coniissaunce.  Figure  symbolique  peinte  sur  l'écu  des  chevaliers 
pour   les   faire   reconnaître    quand  ils  étaient    masqués 

{Mel,  35  5,  365)- 
coudre  s.  m.  coudrier  {Flor.  Chelt.,  61). 
crapaudin  s.  f.  crapaudine.  «  espèce  de  pierre  qu'on  croyait  se 

trouver    dans    la    tête  des  crapauds  »  (P.    M.)    (JFlor. 

Chelt.,  50). 
crois  s.  m.  sommet  de  la  tête  (JHueline,  401). 
croîilecowe  s.  m.  bergeronnette  ou  hochequeue  (P.  M.)  (F/or. 

Chelt.,  88). 
deherdilU  part.  pass.  sans  doute  :  fatigué,  mal  en  point  (Flor, 

Chelt.,  222).  Lacurne  de  S^M^alaye  mentionne  un  debe- 

ciller,  avec   les  variantes  debexiiler,  dthe:(ilkr  :  déboiter, 

rompre  les  os.  Mais  on  ne  saurait  dire  si  ces  mots,  qui 

sont  du  xvi*^  s.  ont  quelque  rapport  avec  deberdilU. 
device  s.  f.  richesse.  C'est  un  mot  demi-savant,  du  latin  dtvitia 

(Hiiel.,  313).  Cet  exemple  est  cité  par  Godefroy. 
dévier  v.  int.  mourir  (D  423.). 
detut  s.    m.   instrument   de  musique.    Peut-être   faut41  lire 

douce  et  comprendre  :  doucine,  sorte  de  hautbois. 
dognons.  m.  forme  picarde  de  donjon  (D  113). 
droiture  s.  f.  droit,  ce  qui  revient  à  quelqu'un  (D  145). 
egre  s.  m.  variété  de  héron  (P.  M.)  {Flor.  Chelt.,  82). 
encmtrester  v.  intr.  s'opposer,  résister  {Huel.,  72). 
mel  s.  m.  au  lieu  de  anel,  anneau  {Huel.,  236). 
esclaundrer  V .  tr.  déshonorer,  diffamer  {Mel.,  223). 
escoufles.  m.  sorte.de  milan,  oiseau  de  proie  (D  162). 
estain  s.  m.  laine  peignée,  formant  la  chaîne  du  drap  (iB  25). 
estoirs.'m.  autour,  oiseau  de  proie.  La  forme  ordinaire  est 

ostoir{D  161). 
estru  s.  m.  peut-être  instrument  (instructum  au  lieu  de  lustra- 

imentum)  (jF/or.  Chelt.,  32). 
estuine  s.  f.  corr.  enestive  (P.  M.).  Espèce  de  flûte,  de  flageolet 

on  'de  pipeau  {Flor.  Chelt.,  29). 
nuage  adj.  d'eau  ((saphyr)  (F/ar.  Chelt.,  44). 
fows.  m.  z.k.'fou:  hêtre  (F/or.  Chelt.,  169). 
gamhison  s.  f.  pourpoint  itembourré,  qu'on  portait  long  et  peu- 


GLOSSAIRE  225 

■  dant  sur  les  cuisses,  par  dessus  le  haubert  ou  la  cote  de 

mailles  (B  362,  MeJior,  364). 
giU'iîii^mJ  s.  m.  racine  d'une  plante  aromatique  des  Indes,  sem- 
blable à  l'iris.  C'est  la  maranta  galanga,  de  Linné  (JIncL, 

299). 
^arir  v.  tr.  préserver,  protéger  (Hiiel.,  267). 
^imbrcgicn  s.  m.  gingembre,  mais  Tordre  des  mots  composants 

est   renversé.   C'est,  d'après   Godefroy,  le  seul  exemple 

{Hiiel.,  300). 
giterre^.  f.  sorte  de  guitaie  (P.  M.)  (F/or.  Chelt.,  20). 
goiuider  s.  m.  Le  sens  de  ce  mot  est  douteux.  Peut-être  est-il 

apparenté  à  luald  ou  lUoodÇ^Flor.  Chelt.,  58). 
grael  s.  m.  graduel  ÇFlor.  Chelt.,  182). 
gyge  s.  f.  guigue,  instrument   à  cordes   et    à   archet  {Flor, 

Chelt.,  32). 
hicre  s.  f.  lierre  (F/or.  Chelt.,  d-^^. 
hoiice  s.  m.  houx  {Flor.  Chelt.,  67). 
jaunt  s.  f.  oie  sauvage.  M.  P.  Meyer  renvoie  à  Godefroy  (art. 

jante). 
larris  s.  m.  lande,  terrain  en  friche  (D  379). 
liste  s.  f.  lisière,  bord,  frange  (B  28). 
lorain  s.  m.  courroies  de  cuir  façonnées  ornant  le  poitrail  et  la 

croupe  du  cheval  (B  181). 
loustorgiie  s.  f.  sorte  d'oiseau,  dit  Godefroy,  qui  ne  cite  qu'un 

seul  exemple  de  Watriquet  de  Cou  vin  (art.   lostiirguè) 

(D  163). 
niûî^er  s.  m.   forme  anglaise  de  masre,  tiiasdre,  sorte   de   bois 

dont  on  faisait  les  hanaps  (P.  M.)  (^Flor.  Chelt.,  58). 
meiller  s.  m.  néflier,  a.  fr.  meslier  (P.  M.)  (JFlor,  Chelt.,  61). 
moissons,  m.  moineau  (D  159). 
mortoim  s.  m.  sans  doute,  petit  moineau,  moneton  (Cf.  notre 

note)  {Flor.  Chelt.,  v.  76). 
niosket  s.  m.    émouchet,    oiseau   de    proie  (D    160). 
mugiie:  muguet  (B  174,  Flor.  Chelt.,  276). 
noigauger  s.  m.  arbre  qui  porte  la  noixgauge.  M.  P.  Meyer  note 

que  le  mot  n'est  pas  relevé  dans  les  dictionnaires  (JFlor, 

Chelt.,  6-^). 

13 


226  CHARLES    OULMOXT 

orioles.  m.  loriot  (JFlor.  Chelt.,  80). 

osterin  s.  m.  étoffe  de  pourpre  {Hiiel.,  253). 

taleçon   s.  ai.  enduit  de  terre  mêlée  de  paille  hachée  (^HiieL, 

299).    Le    premier  exemple   donne    par    Godefroy   est 

de  1395. 
pmtne  s.  f.  étoffe  de  soie,  fourrure  (B.  27). 
passe-rose  s.  f.  fleur  (Cf.  Dict.  Génér.).  Le  premier  exemple  est 

du  xiir  s.  (B  360). 
pôftel  s.  m.  ou  panel  :  coussinet  placé  sous  les  bandes  de  l'arçon 

dune  selle  (D  102). 
peridout  s.  m.  peridot,  pierre  fine  verdàtre  (F/ar.  Chelt.,  49), 
piétris  s.  f.  perdrix  (D  163). 
plane  s.   m.  platane  (M.  P.  Meyer  renvoie  à  Romania,  XXX, 

III,  595)  (Flor.  Chelt.,  58). 
postic  s.  m.  poterne  (B  209). 
pj-aer  s.  m.  C'est,  dit  M.  Meyer,  lepraier,  prov.  pradier,  sorte 

de  bruant  (^Flor.  Chelt.,  76). 
piiffoiin  s.  m.  oiseau;  anglais  puffi-n  (P.  M.)  (Flor.  Chelt.,  77). 
raies,  m.  râle,  probablement  le  roi  de  caille  (Flor.  Chelt.,  89). 
roisfiié  ipZYt,  pass.  La  forme  ordinaire  est    rooingné  :  coupé.  II 

s'agit  du  corbeau  qui  a  les  plumes  arrachées  (D  245). 
rubibe  s.  m.  instrument  à  cordes  (Flor.  Chelt.,  24).  Les  formes 

françaises  sont  rebebe,  rubebe.  Peut-être  rtibibe  est-il  dia- 
lectal ? 
sambue  s.  f.  housse,  particulièrement  housse  pour  la  selle  d'une 

femme  (D  100). 
savyn  s.  m.  sapin.  Cette  forme  montre  qu'à  côté  de  sappintivi 

a  existé  sapinum  (Flor.  Chelt.,  66). 
sautries,  m.  sans  doute,  psalterion  (P.  M.)  (Flor,  Chelt.,  22). 
sororé  adj.  couvert  d'or,  doré  (B  193). 
synfan  s.  f.  corr.   synfonie  (P.  M.),  a.  fr.  sîfoinc,  instrument  à 

vent  (F/or.  Chelt.,  17). 
tencele  s.  m.  tassel.  On  trouve  en  a.  fr.  tancel,  forme  nasalisée 

pour  tassel,  qui  est  dans  ABCE.   Le  tassel  est   un  nasal, 

ornement  du  chevalier  (M^//(?r,  356). 
ierccle  s.  m.  tiercelet,  oiseau  de  proie.  Les  formes  en  anc.fr.  sont 

tiercd  et  îierçuel  (Flor.  Chelt.,  85). 


GLOSSAIRE  227 

tilâ  S.  f.  tilleul  (^Flor.  Chclt.,  121).  La  graphie  r.^ontre  qu'en 
anglo-normand  il  n'y  avait  pas  de  mouillure  de  /.  11  est 
possible  toutefois  que  la  mouillure  soit  marquée  ici  par 
un  seul  /,  ce  qui  n'est  pas  rare  dans  les  manuscrits  d'ancien 
français. 

timbre  s.  m.  sorte  de  tambour  de  basque  (F/or.  Chclt.,  23). 

tour  s.  f.  il  s'agit  évidemment  de  la  îonrtre  :  tourterelle, 
mais  la  graphie  est  embarrassante  {MeJior,  269). 

tropeir  s.  m.  strophier  (F/or.  Chelt.,  182). 

tubes,  m.  trompette  (F/or.  Chelt.,  29). 

vaneles,  f.  vaneau.  «  Cette  forme  féminine  existe  encore  dans 
le  centre  de  la  France  »  (P.  M.)  {Flor.  Chelt.,  89). 

ventailles.  m.  et  f.:  portion  du  casque,  protégeant  la  partie 
inférieure  du  visage,  depuis  la  pointe  du   nez  (B   ^(>i, 

D  357)- 
verdiere  s.  m.  v'erdier,  petit  oiseau  au  plumage  vert  (D.  232). 


ADDENDA  ET  ERRATA 


Pages 

XIII,  M.  Paul  Mcyer  avait  cité  quelques  vers  du  Florence  anglo-normand, 

en  1861,  dans  la  Bihl.  de  l'Ec.  des  Chartes,  5e  série,  p.  279. 
au  tome  XXTX  des  Notices,  Hauréau  fait  une  Notice  sur  un  vis.  de  la 
Reine  Christine  à  la  Bibl.  du  Vatican  (p.  231-362).  C'est  le  ms.  344 
du  fonds  de  la  Reine  (fin  xiie- commencement  xiiie  s.).  Il  contient 
outre  Phyllis,  Vanti-Claudianus ,  Causa  Ajacis  contra  Ulixen,  Planctus 
Trojanx  destntctionis,  De  viercatore,  Descriptio  Paradisi,  de  Jnvene  et 
moniali  (la  nonne  invite  le  clerc  à  l'aimer),  Altercatio  Ganymedis  et 
Helenx,  Apocalypsis,  De  arnica  cujusdam  clerici. 
»     note  2,  lisez  to  W.  Mapes. 

XIV,  »     4,  lisez  y2'j. 

3,  pour  les  costumes  de  femmes  au   moyen-âge,  cf.  Winter,  Kleidung 

und  PutT^  der  Frau  nach  den  altfr.  Chansons  de  Geste,  Marburg,  1886. 

4,  l'inventaire  du  xiv«  s.   auquel  je  fais  allusion,  est  cité  par  le  marquis 

de  Laborde,  dans  son  Glossaire  français  du  moyen-dge  (Paris, 
Labitte,  1872),  p.  491,  article  Sanilme  (Inventaire  de  la  Royne 
Clémence). 

7,  note   7.    Nous    n'avons    rien   trouvé   dans  les   Carmina   medii  œvi 

p.  p.  Hagen  (Berne,  1877). 

8,  dans  la  citation  de  Prudence,  lisez  :  frondicomis  ;  à  la  note  i,  citation 

d'Apulée  :  summae  parietes 

10,  Graf  a  dit   (I,  42)  :  E  a  somiglianza  del  Paradiso  terrestre  fu  imma- 

ginato  il  paradiso  céleste  ;  il  paradiso  terrestre  et  il  céleste  sono  fusi 
insieme  e  ne  formano  un  solo. 

1 1 ,  lisez  :  à  contempler  les  pierres,  et  dans  la  citation  :  si  sembloit.  Note  i , 

oratorio. 

12,  note  I,  lisez /o/.  _?//  recto  -  ^62  verso. 

»     3,  lisez  laini. 
14,  lisez  dans  la  2^  citation,  pour  qui  sui,  ocis.  Cf.  Romania,   VIII,  p.  82. 

Chansons  p.  p.  Stickney. 
17,  lisez  :  A  partir  du  Roman  de  la  Rose. 

dans  la  citation  au  bas  de  la  page,  quant  au  corset  ne  fait  pas  partie  des 

vers,  il  faut  le  mettre  entre  parenthèses. 

15* 


230  ADDENDA    ET   ERRATA 

18^  au  lieu  de  nos  trouvères,  \istz  les  auteurs  de  nos  débats. 

19,  lisez  entraveraient. 

20,  lisez  d'amûrs  si  sopris. 

21,  note  4.  L'article  de  Tobler  est  cité  aussi  par  M.  Ch.-V.  Langlois  dans 
•   la  Société  Française  au  XIII^  s.    (d'après  dix   romans   d'aventure), 

appendice,  p.  321,  no  122. 

22,  lisez,  exemption  de  la  capitation. 

23,  note  2,  lisez,  statuit  ut  episcopus. 

24,  note  2,  lisez,  in  domihus  suis  teneant. 

25,  note  I,  lisez  io'/4. 

26,  supprimez:  totine  contre  les  mêmes  méjaits. 
note  2,  lisez,  dederit. 

27,  lisez  :  les  vêtemetits  non  fermés. 
note  2,  Ne  clerici. 

note  3,  lisez,  pertimescunt . 

29,  note  2,  lisez  circumeuntes. 

note  3,  virgule  après  curis,  et  supprimez-la  après  mortibus. 
note  4,  lisez  iis^- 

30,  voyez  sur  Gautier  Map,  le  livre  de  M.  J.  Bardoux,  et  le  compte-rendu 

qu'en  a  fait  M.   Luchaire  dans  le  Journal  des  Savants,  août    1901 
(p.  504-516). 

31,  note  4,  lisez  prohibendo. 

cf.  dans  la  Revue  des  Questions  histor.  (XXXV,  1884,  52-114)  un 
article  sur  Arnaud  de  Brescia  par  E.  Vacandard.  L'auteur  affirme 
que  bon  nombre  de  prêtres  et  de  clercs  n'acceptaient  pas  les  condi- 
tions de  célibat  imposées  par  l'Eglise. 

32,  lisez  dans  la  citation  :  aati,  mariages,  remuier,  previlege,  le  tierche. 
34,  note   I,   lisez  :  Die  Ausschreitungen.    Mettez    point    et   virgule  après 

philosophari . 
36,  note  3,  lisez  Zeitschrift. 

dans  la  Pastourelle,  n"  34,  du  Recueil  de  Bartsch  (p.  29  et  30),  une 
nonnain  prie  un  franc  moine  loj'al  de  l'aimer,  et  le  moine  accueille 
sa  prière. 
44,  note  3,  lisez  la  trouve. 

dans  la  2*  partie  des  ^50  Rondeaux,  faussement  attribués  à  Gringorc, 
l'amant  qui  est  un  chevalier,  se  voit  supplanté  par  un  clerc. 
46,  Ferrari  note  que   le  Débat  de  deux  demoiselles  est  plus  courtois  que 

//  contrasto. 
/|9,  lisez  :  la  conclusion  d'amour  est  rendue. 

note  3,  mettez  un  point  d'interrogation  après  propria  ? 
50,  lisez  :  irrégulièrement  construite. 

en  général  les  pièces  des  Carmina  Burana  sont  correctes  à  ce  point  de 
vue  là. 
53,  cf.  p.  64  pour  les  désignations  des  mss.  par  les  lettres  A  B  G  D  E. 


ADDENDA    ET    ERRATA  23  I 

37,  lise/.  :  relevationem . 

ligne  5,   mettez  une  virgule  après  conveisantuf ,  et  mettre  un  petit  /à 

frateinitatem. 
ligne  7,  lire  noslre  au  lieu  de  vestre. 

ligne  9,  après  reformandum  et  [3  ow  ^  mots  f^rattcs,  illisibles]. 
ligne  12,  lire  inttieiites  au  lieu  de  intendentes. 
58,  lisez  :  5/  /'o«  5^  rappelle. 

60,  Faucogney  est  dans  la  Haute-Saône,  arrondissement  de  Lure.  Granges 
est  dans  les  Vosges,  arrondissement  de  Saint-Dié,  et  arrondissement 
de  Remiremont.  Quant  à  Eva  de  Danuhrio,  c'est  Eve  de  Deneiivre  ; 
et  Deiieuvre  est  une  commune  du  canton  de  Baccarat  (Meurthe-et- 
Moselle), 
note  3,  au  lieu  de  Eolio,  lisez  page  partout,   et  supprimez  toutes  les 
dates   car  elles   ne  feraient  qu'induire  eu  erreur,  puisque,  pour  ne 
pas  allonger    le  texte,  je  n'ai  donné  que  des  fragments  de  citations, 
au  lieu  de  Kathina,  lisez  Katherina. 
au  lieu  de  idus,  lisez  idiis. 
au  lieu  de  fet  faire  le  pavement,  lisez  :  feit. 

lisez  ensuite  page  61,  fol.   7  verso,  fol.  21  verso,  fol.  2/  recto,  fol.  ^4 
verso,  fol.  ^-j  recto,  fol.  48  verso,  fol.  4^  verso. 
61,  lisez  :  qui  acheloit  de  nous  xxv  s.  et  demi  tollois  sux  Dontmertin  et  der- 
nière ligne  :  GuilleUua  et  non  Johanneta. 

63,  contre  la  théorie  d'Hauréau  (origine  italienne  de  Phyllis),  il  y  a  aussi 

le  fait  que  toutes  les  formes  du  débat  sont  françaises  ou  de  langue 
française  :  pour  accepter  son  hypothèse,  il  faudrait  donc  des  faits 
positifs.  Or  il  n'y  en  a  pas.  Le  pin  est  d'ailleurs  cité  dans  Hueline 
(vers  8). 

64,  ce  ne  sont  pas  des  versions  différentes  que  A  B  C  E,  mais  des  copies 

plus  ou  moins  allongées  d'une  même  version  ;  notre  désignation  par 
version  est  donc  impropre, 
l'épilogue  de  E   est    à  rapprocher  du   vers  421  de   Florence  anglo- 
normand. 
69,  lisez  :  F  rapproché  de  A  B  C  E. 
74,  lisez  :  peu  avant  i2jo. 
j6,  lisez  au  bas  de  la  page  :  militem.  vel  armigerum. 

note  3,  le  titre  est  :  Eine  Italienische  Prosa  version  der  Siehen   Weisen. 
note  4,  die  Historia...  von  jahr  1^42,  nebst  einer  Untersuchung  uber  die 
Quelle  der  sevin  Seages  des  f.  R.  von  Dalkeith  (112  pp.). 
77,  mettez  la  virgule  après  :  partent  (ligne  5). 

mettez  les  guillemets  avant  «  La  mère  voiant... 
mettez  à  la  ligne  avant  :  l'examen  même  des  poèmes... 

83,  lisez  Kaû,  et  non  Caiï,  Cascunes  et  non  Casceunes. 

84,  (le  copiste  de  B.),  ajoutez  :   sauf  homme  (au  cas  sujet),  v.  353, 

85,  ire  ligne,  supprimez  12  B. 


232  ADDENDA    ET   ERRATA 

Espiers  -=■-  espieu.  i  ex.  dans  Godcfroy,  tiré  d'une  Chanson  de  Geste 
{Enfances  Ogier,  1680)  :  Parmi  le  cors  fu  férus  d'un  espier  (Toute 
la  laisse  est  en  ier). 

87,  on  pourrait  peut-être  corriger  dans  C   le   vers   223    qui   présente  la 

réduction  en  hiatus^  et  lire  :  Se  clerc  ne  l'eus  t  sous  tenue  (cf.  B.  344). 

88,  avant  :  on  remarque,  mettez  deux  points. 

89,  lisez  :  to:^  pre:{. 

90,  lisez  :  home  court  et  non  d'art, 
mettez  deux  points  devant  dur. 

93,  comme  nous  avons  fait  photographier  le  ms.  de  Trêves,  nous  avons 
donné  la  reproduction  du  Concile  sans  proposer  de  corrections. 
Mais  dans  la  traduction  française  nous  avons  essayé  d'éclaircir  les 
points  obscurs. 

95,  virgule  après  :  gratiam. 

96,  supprimez  la  virgule  après  solacio. 

97,  fermez  les  guillemets  après  :  comnwdior,  et  ouvrez-les  avant  :  Et  quia. 
99,  fermez  les  guillemets  après  :  taceat,  ouvrez-les  avant  :   Omnis  nostra. 

100,  lisez:  satisfecerit,  confirmacionem. 

ICI,  lisez  :  Eve  de  Deneuvre. 

104,  idem. 

107,  nous  avons  pris  comme  base  du  texte  de  Phyllis,  l'édit.  Hauréau  (qui 
améliore  le  ms.  Bibi.  nat.,  n.  a.  1.  1544  (xve  s.)  par  les  variantes 
de  Whright,  d'Aretin,  de  l'éditeur  des  Carmina,  par  la  copie  incom- 
plète de  la  Bibl.  nat.  16208,  et  le  ms.  Reine  Christ.  344  ;  mais  qui 
ne  donne  pas  d'appareil  critique).  Nous  avons  comparé  le  texte 
d'Hauréau  avec  lems.  du  Vatican  et  avec  les  corrections  de  Schreiber 
à  l'édition  de  Schmeller. 
note  I,  lisez  :  Cf.  Denis,  et  supprimez  ;  La  Liste...  C'est  Hauréau  qui 
nous  avait  induit  en  erreur. 

109,  comme  titre  courant  lisez  :  AUercatio   Phyllidis    et    Elorx,  jusqu'à  la 
page  122. 

114,  vers  172,  lisez:  prxparant. 

115,  vers  180,  lisez  Cytherex. 
117,  vers  230,  virgule  après  5-/m/. 

119,  vers  266,  lisez  :    u  ordo  ;  vers  2'jS,  fa unorum.  A  propos  du  vers  266, 

lisez  :  la  leçon  du  ms.  1S44,  et  non  la  correction  d'Hauréau. 
121,  vers  316,  lisez  :  fatentur. 

124,  V.  49,  lisez  lor  voloir.  —  Mettez  un  point  d'exclamation  après  :  andoi 

(y.  52). 

125,  lisez  miens.   Fermez  les  guillemets  au  v.  66,  ouvrez-les  au  milieu  du 

V.  67  et  fermez-les  au  v.  68  ;  v,    73,  lisez  paraus,  virgule   après  jor 
etfolor. 

127,  V.  104,  lisez  mieus. 

128,  virgule  après  moi  (y.  131)  et  deux  points  après  quoi  (v.  152). 


ADDENDA    ET    ERRATA  233 

29,  mette/,  un  point  aprcs<'/(v.  157)  et  point  virgule  après  issues  (v.  156), 

un  point  après  ostel  (v.  158). 
50,  virgule  après /«.'e«  (v.  16]),  biaus  (v.  165),  deux   points  après />fimM5 

(v.  166),  point  virgule   après  harnais  (v.  178),  virgule    après  massis 

(v.  179),  un  point  après  loiain  (v.  181). 

31,  mettez  un  point  après /m5^  (v.    191),  virgule  après  sororées  (v.    193), 

virgule  après /aî5  (v.  198). 

32,  virgule   après  ouvres  (v.  202),    chevron  (v.   205),  porte  (v.  211),  oisel 

(v.  216). 

33,  virgule  après  cortoisie  (v.  237). 

34,  virgule  après  assemblée  (v.  249),  supprimez  le  trait  d'union  dans  fet  il 

(v.  255). 

35,  virgule  après  cortoisie  (y.  263). 

36,  virgule  après  anies  (v.  }oi),  puceles  (v.  303). 

37,  vers  307,  lisez  orieus. 

39,  virgule  après  ouvrées  {v.  365). 

40,  virgule  après  couvers  (v.  380),  sachie  (v.   382),  supprimez   la  virgule 

après  coUe  (v.  384). 

41,  virgule  après  s'esforce  (v.  394),  pasmêe  (v.  409). 

42,  virgule  après  niistrent  (v.  415).  Dans  l'appareil   critique,  lisez,  lignes 

6  et  7,  n'a  mais  en  cor  t.  Mettez  un  point  après  drue. 
44,  V.  36,  je  propose  de  lire  :  N'a  mie,  dit  Florete,  a  gré. 
45 
51 
53 


55 
58 
60 
61 
62 

63 

64 

65 
66 

73 
80 

89 

91 
92 

94 
97 


virgule  après  les  vers  78  et  79. 

V.  271,  lisez  qu'ici.  Dans  l'appareil  critique  supprimez  280  dece^. 

V.  314,  Visez  Oui  ne  font  fors  que  gabelès  ;  v.   319,  s'ont  voel  ;  v.    325, 

fermez  les  guillemets, 
mettez  un  point  après  :  relevé  (v.  406). 
V.  44,  lisez  tenue  par  raison. 
V.  107,  or  redites  ce  que  vole^. 
mettez  un  point  après  le  vers  137. 
V.  160,  lisez  :  pointet. 

mettez  point  virgule  après  cristaus  (v.  216),   et  après  noiant  (v.  221). 
point  virgule  après  atourné  (v.  239). 

V.  274,  mQtitz  par  vostre  ^«or  entre  virgules,  mettez  deux  points  v.  295. 
lisez  biaus  (y.  304),  deus  (v.  319),  mettez  un  point  après  son  (v.  301), 

paradis  (v.  319),  cenibel(y.  326). 
v.  160,  virgule  après  entièrement . 
le  Dict.  général  indique  le   i^r  ex.  de  papelardie,  d'après  le  Roman  de 

la  Rose. 
V.  189,  lisez  ou  un  destrer. 
dans  l'appareil  critique,  lisez /a  chute  de  e  finale. 
supprimez  les  guillemets  v.  284. 
mettez  virgule  après  aper tentent  (v.  335). 
vers  i<^,  X\sit2 por parlée. 


234  ADDENDA    ET    ERRATA 

198,  lisez  rouissiaus,  hiaus,  casliaus,  jovencinus,   le  pree,  solel,   vergie,  arbre, 

por  yvier. 

199,  lisez  V.  59,  oultre,  v.  71  fies,  v.  73  contredit. 
200 
201 
202 
203 
204 


205 

206 

207 
208 
209 
210 
211 
212 

213 
214 

215 

216 

220 


V,  79,  en  che  liii  entre  virgules;  v.  103,  lisez  c'amors. 

V  1 16,  jouster. 

lisez  che  songe,  di  je,  son  doit,  tint  le  cief. 

lisez  je  vos  die,  je  croi,  men penser  que  vous  tienc,  nient,  que  de  rien. 

lisez    quier    mentir,   a  tant    es    vous,    aïe   n'aroit,    serpens,    m'amors 

terminée. 
lisez  te  tenrai.  Fermez  les  guillemets  après  tart  (v.  249),  ouvrez-les 

avant  toi  (y.  249),  lisez  od  moi  (v.  250). 
lisez  deriere   lui  sali,  vinc  en  camp,  piler  marbrin,  premiers  vos  voel, 

quiel  manière,  tos  fais ,  salijes . 
lisez  une  aige,  racordent,  le  porte,  se  vauc. 
intervertissez  les  v.  319  et  320,  lisez  te  naissanche. 
lisez  avrils,  de  son  gré,  li  bauc. 
lisez  coi  que  soit. 
lisez  ne  n'obli,  li  pri. 

lisez  pendoit  (v.  425),  mettez  deux  points  après  levers  447. 
lisez  fils  au  roi,  le  matinée   me  mène  ensamble  od  lui  ;  en  no  compaigne. 
Visez  par  (v.  494),  pot  l'uns. 
lisez  que  (v.  518),  emprendés. 
lisez  oc  (v.  566). 
lisez  c'est  moi  qui  fais  s'aimer. 


TABLE     DES     MATIÈRES 


Pages 

Liste  des  textes  et  des  ouvrages  le  plus  souvent  cités ix 

Manuscrits  contenant  les  débats  français  du  clerc  et  du  chevalier  .     .  xi 

Introduction xiii 

I.  Le  cadre  du  débat i 

IL  Le  clerc  et  le  chevalier 19 

III.  Le  débat.  —   Quelques  prolongements  du  débat  et  du  thème 

du  verger 39 

IV.  Classement  des  versions  et  évolution  du  débat  du  clerc  et  du 

chevalier 5> 

Etude  de  la  langue  des  diverses  versions  françaises 82 

Concile  de  Remiremont  (avec  la  traduction) 95 

Phyllis  et  Flora 107 

Le  Jugement  d'Amours 122 

Ms.  D 142 

Hiieline  et  Aiglantine I57 

Blancheflor  et  Florence 167 

Melior  et  Ydoine 185 

Le  Fahel  du  Dieu  d'amours * i97 

Analyse  de  :  Vénus,  la  déesse  d'amour 217 

Glossaire  des  débats  français  du  clerc  et  du  chevalier 223. 


A15UEVILLE.    —    IMPRIMERIE    F.    l'AILLART 


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